241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/11/2018

Henri Michaux, avant le grand sommeil

Emportez-moi

 

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.


Dans l'attelage d'un autre âge.

Dans le velours trompeur de la neige.

Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.


Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.


Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.


Henri Michaux

______

On peut retrouver ce poème page 502 du volume des Œuvres complètes de Henri Michaux, Tome 1 ( Bibliothèque de la pléiade, Gallimard )


Nota bene : Baudelairien d'esprit, il s'agit là, assurément, d'un poème qui compte, au regard de la littérature. "Emportez-moi" renvoie à cette période intense et difficile de la vie du poète (vous pouvez consulter utilement sur le sujet mon blog à la rubrique "Henri Michaux", ce qu'a écrit Maurice Nadeau par exemple), période donc qui a précédé son entrée reconnue dans le monde des Lettres. Sans pour autant effacer jamais une dimension de retrait, essentielle, amplifiée par la répétition de la préposition "dans" en début de vers.
... En revenant aux propos du poète dans la note précédente, qui ont choqué certains, Henri Michaux a-t-il voulu ici faire œuvre ? Certainement pas. Comme chez un Paul Klee qu'il admirait, c'est d'une musique intérieure que tout part, d'un refrain lancinant où les motifs s'agrègent à mesure les uns aux autres et viennent illustrer tout à la fois les pensées-émotions du scripteur. C'est presque d'une compensation affective que l'on devrait parler, servie par la majesté d'une langue qui dit l'essentiel sans jamais forcer l'effet.
Ajoutons ceci : les faiseurs en poésie, malheureusement, abondent, soutenus parfois par les acteurs culturels et des éditeurs pas si indépendants que cela. Or créer échappe à l'entendement simple qui nous tient lieu de cadre dans l'ordinaire des jours. Bricoler des mots, "ces collants partenaires", ne conduit pas au poème, mais tient plutôt de la contrefaçon. C'est cette dimension absente et retrouvée que Michaux appelait de ses vœux, cette ouverture du champ intérieur qui d'abord lui importait. Et la forme empruntée magnifie ce qui à l'origine ne tient qu'à un fil, jailli comme par enchantement du terreau initial. Son échappée. Fi des cartésiens.

Amitiés partagées, Daniel Martinez

Les commentaires sont fermés.