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06/06/2017

Henri Thomas (1912-1993), opus 2

"La poésie ne doit jamais être vague" 

Henri Thomas : John Perkins a existé, c'était son nom. Il m'avait mis au défi de raconter sa vie. Je lui ai dit : chiche ! Sa femme que j'ai appelée Paddy faisait effectivement cet étrange double métier, de travailler dans un hôpital et de participer à des courses automobiles. Elle était très gentille, mais alors entre eux... Le premier soir où je suis rentré chez eux, elle a jeté ses souliers dans le poste de télévision. Lui, il était très intelligent. Ses cantines que vous voyez dans ma chambre lui appartenaient. Elles viennent d'Amérique.

René de Ceccaty : C'est curieux : on dirait que vous possédez un objet d'un de vos personnages...

H. T. : Je ne l'ai jamais revu. Je ne sais pas s'il a lu mon livre. Il a été question de le traduire en anglais, mais ça n'a pas été fait.

RdC. : De l'écriture, vous dites : c'est une prairie "dont tous les brins d'herbe me sont connus".

H. T. : Quand je me promenais dans l'île d'Houat, et que je voyais une belle prairie, je pensais que c'était l'écriture. C'est bien présomptueux de le dire... Mais pas de l'écrire !

RdC. : Cela peut vouloir dire que vous connaissez bien votre instrument.

H. T. : Cela signifie plutôt que mon instrument me connaît. J'ai toujours eu l'impression que c'était le langage qui me prenait et non le contraire. Cela n'a rien à voir avec l'écriture automatique. Mais je ne conçois pas le plan d'un roman. Pas plus que le plan d'une fleur : elle pousse ou elle ne pousse pas. Mes livres sont structurés mais ils se structurent au fur et à mesure.

RdC. : Vous écrivez que vous êtes un "homme impossible".

H. T. : Hélas ! Parce que je cherche toujours quelque chose d'autre. Je n'arrive plus à comprendre l'expression "avoir confiance en quelqu'un". C'est comme croire en Dieu. On peut croire que ce livre existe. Mais un Dieu... L'autre est toujours une présence offensive. Une offense muette. Pourquoi y a-t-il un autre ? Quand on se bute à cette question, on ne s'en sort plus. C'est Rimbaud qui écrit "ces mille questions qui se ramifient n'amènent au fond qu'ivresse et folie". C'est parfaitement vrai.

RdC. : Vous écrivez : "Les anecdotes me fuient". Moi, en vous lisant, j'ai le sentiment contraire.

H. T. : Elles m'ont fui à partir d'une certaine date. Je ne voyais plus que les idées générales alors que pendant longtemps il me suffisait de descendre dans la rue et j'avais des anecdotes. Je n'avais qu'à prendre le métro et surtout le métro de Londres.

RdC. : Pourtant la poésie de vos livres n'est jamais vague.

H. T. : La poésie ne doit jamais être vague. La poésie de Rimbaud n'est pas vague. Quand il décrit une route "surnaturellement sobre", il évoque la route qui était surnaturelle parce que surélevée au-dessus de la plaine, et sobre parce qu'il n'y avait pas de bistrot !

RdC. : On m'a dit que vous étiez dans la chambre où a vécu Beckett.

H. T. : Non, il était à l'étage au-dessous mais en effet dans la même maison de repos. Je l'ai vu une fois quand je partais pour Londres. Il m'a dit : "Comment ? Vous allez vivre au milieu de dix millions de maniaques ?" C'était l'Irlandais qui parlait ! J'avais publié dans la revue 84 l'un de ses premiers textes en français.

RdC. : Est-ce que votre séjour ici influe beaucoup sur ce que vous écrivez ?

H. T. : Non, parce que j'avais déjà en m'installant ici l'idée d'écrire des études sur des poètes dont l'une sur Baudelaire a paru dans le numéro de février 1992 de la NRF. Baudelaire pense que la fin du monde a eu lieu mais que nous ne nous en sommes pas encore aperçus. C'est peut-être vrai. Qu'est-ce que c'est qu'exister ? Nous sommes des ombres et parfois des ombres chinoises.

                                  propos recueillis par René de Ceccatty

22:23 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

02/06/2017

"Les confessions d'un mangeur d'opium anglais", de Thomas de Quincey, éd. Gallimard, 1990

Les Confessions ont d'abord paru, signées X.Y.Z. dans le London Magazine en 1821. Quincey (1785-1859) a trente-six ans. "A treize ans, note-t-il avec désinvolture, j'écrivais le grec avec aisance." Plus vous serez cultivé, prévient-il, et plus l'opium aura des conséquences éblouissantes (voilà un excellent argument en faveur de la lecture, et l'on peut s'étonner que les pouvoirs publics ne l'utilisent pas). Tout ce qui est su, lu, écouté, vu, se transforme, là devant vous en réalité dynamique, émotive. A quoi bon, dès lors, le pauvre spectacle collectif si vous êtes pour vous-même une multitude en acte ? Comme un mourant volontaire, vous assistez à la récapitulation de votre vie dans ses moindres détails. Vous devenez un opéra fabuleux, un bateau illuminé, ivre...

Quincey est un explorateur rigoureux. Il ne cache pas les terreurs, les angoisses, les efforts pour se distancier de la "noire idole". Un 8 juillet, il prend trois cents gouttes de laudanum. Le 25 du même mois, zéro. Mais le lendemain, deux cents. Entre-temps, il se retrouve dans des situations inextricables, en Égypte, guetté par des crocodiles ; à Rome dans des péripéties sorties de Tite-Live ou des Prisons de Piranèse ; en Angleterre, deux siècles auparavant, à un bal réel où il voit danser des femmes dont il sait, par ailleurs, qu'elles sont décomposées dans leurs tombeaux. L'espace s'amplifie toujours plus, le temps devient "infiniment élastique", toute mesure est abolie.

C'est ce savoir positif de l'incommensurable (et non pas de l'indicible poétique) qui fait époque dans son livre. Savoir qui ne s'oppose même pas à la philosophie (d'où l'humour froid et ravageur des Derniers jours d'Emmanuel Kant, traduit par Marcel Schwob, Ombres, 1986). Tout s'écrit, l'oubli est impossible. "Le redoutable livre de comptes dont parlent les Écritures est en fait l'esprit de chaque individu." Comment n'être pas dans la compassion et l'ironie les plus vives lorsqu'on a trouvé - grâce à une "manière pénétrante et féminine" et une "pensée naturellement spirale", - les preuves sensibles et vécues de la relativité généralisée ?

Compassion et ironie : deux attitudes à proscrire, pour propager le sérieux borné et la malveillance inlassable, ce que Baudelaire, au vu des nécrologies dédaigneuses des journalistes à propos de Quincey et de Poe, appelle déjà "la grande folie de la morale" ou encore "l'esprit envieux et quinteux du critique moral". Reste les Confessions, ce livre sublime, l'un des rares où l'on est obligé, en même temps que l'auteur, de trembler lucidement de douleur ou de joie.

                                                                                            Philippe Sollers

11:16 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

01/06/2017

Un édit du Bouddha

CHINOIS.jpg

¤ Que ces reliques bouddhistes

telles des pierres précieuses

gardent ta demeure

semblable à un palais
habillé d'or et de lumière  ¤