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02/04/2019

Un récit de Pierre Mironer

Les riches heures de Diérèse : avec ce récit, paru in Diérèse 36 (je planche ces jours-ci sur le n°76), paru le 21 mars 2007, il y a un peu plus de 12 ans, bigre comme passe le temps ! Amitiés partagées, Daniel Martinez

 

Cri-Cri, ou le Yémen


Pornichet, Mars. L’amour sans amour, en un mot comme en quatre, était devenu indigne de nous : j’ai donc pris le premier train, la tête au creux du ventre et sans me retourner. Pourtant tu me connais, j’ai suivi mes impulsions et depuis plus d’un mois, je suis à l’Hôtel des "Goélands Gris", où nous avons passé tant de journées sans sortir (te souviens-tu encore de la couleur des rideaux ?).

Le bruit des vagues qui éclatent contre les rochers, à force m’a empli l’esprit d’une nostalgie maladive.

Bien sûr, j’aurais dû rappeler, demander pardon à mon Cri-Cri. Je pense qu’entre nous l’aventure sera sans suite, mais dis-moi au moins comment tu vas – et si Paris t’est devenu supportable. Tu dois te souvenir de l’adresse, écris-moi ou passe un coup de fil, mais le soir, car je tiens compagnie aux pécheurs à la ligne (!) qui me racontent leurs déboires ou leurs meilleures prises, m’expliquant quelle sorte d’hameçon il faut employer… ! Tu vois, je ne déprime pas tant que ça… mais la pêche m’a semblé la plus ennuyeuse des choses. Je repensais à nos festins d’huîtres quand tu voulais absolument trouver une perle dans une coquille, peine perdue d’avance… Et à notre lit, le matin, sens dessus dessous, les draps tordus, noués, parfois souillés, humides de vin rosé, comme si nous allions nous en servir pour échapper à la vie… !

Levé tard, je vais à marée basse jouer avec une meute de chiens joyeux et rassasiés qui gambadent en liberté et se chevauchent pour se rejoindre en roulades inouïes, repartant en flèche à l’autre bout de la plage en jappant après une mouette posée sur un canot pneumatique… alors je marche seul dans l’eau de mes songes, déchaussé sur l’écorce aux ourlets verts du sable, et pendant quelques instants, je suis ce levier océanique interrompant la machine du Temps, et nous revois l’été dernier au même endroit…

Et si un goéland solitaire fait mine de vouloir bientôt mourir, son plumage mité et exténué, je m’efforce de ne pas être malheureux ; je pourrais m’attacher à un oiseau, c’est te dire mon état d’âme…

Si nous n’avons plus la moindre chance de promener des enfants à marée basse, ou au moins le labrador auquel tu rêvais, au moins puis-je t’écrire, après ce long mois de silence, pour essayer de te dire où j’en suis : je vais reprendre les fouilles au Yémen dès que je serai d’aplomb. Ce n’est pas encore pour demain : cependant, j’en ai envie.

Je ne peux rester ainsi à retourner des souvenirs comme des pierres pour vérifier s’il y a des crabes dessous, car il y en a toujours trop. Et puis là-bas, je ne serai pas tenté de penser à nous aussi souvent et surtout avec autant de regrets. Car je n’y peux rien, notre séparation a vraiment fichu par terre le château de sable que nous avions cru construire.

À l’hôtel, je guette un regard amical, puis je rôde autour du casino, rencontre des paumés sur des bancs en ciment qui parlent tout seuls d’une infaillible martingale. Ils me parlent oui, mais je ne réponds pas. Car c’est à toi que je pense.

Je me suis endurci, et même je te remercie : nous aurions été ridicules devant ce maire de droite, déguisés comme les figurants d’un mauvais téléfilm.

Oui, je te remercie pour cette liberté dont je ne sais trop quoi faire, mais ce cadeau est surtout un fardeau bien lourd à porter seul, aussi m’arrive-t-il à certaines heures de ne t’en aimer que plus.

Je lis Salinger et me souviens de mon Cri-Cri avec son Dos Passos entre les cuisses sur la chaise longue de la terrasse aux "Goélands Gris" : comme tu avais le chic pour parcourir plusieurs bouquins en même temps… Dis-moi aussi, tout va bien pour toi ?

Pendant les grandes marées, je me suis amusé à recenser les écrivains dont le nom commence par un G, puis par un M… C’est fou de savoir combien l’on peut en trouver ! Mais de cela tu t’en fiches tout autant, n’est-ce pas, tu voudrais que je t’écrive de venir me rejoindre, que je ne peux plus m’assumer sans toi. Mais non, va. Tout me démontre le contraire : je ne suis bien qu’avec ma mélancolie.

Et puis il faut que je reprenne le travail. L’an dernier, le caveau de cette famille royale du IIIe siècle après J.C. était presque dégagé… Or il nous a fallu tout reboucher, car l’autorisation délivrée par le gouvernement yéménite touchait à sa fin. Sur le chantier déjà, tu me manquais terriblement. Mais le travail remplit les journées, et l’on n’a guère le temps de penser.

Non, Cri-Cri, reste à Paris, vois tes amis, essaie de ne pas souffrir plus, cela ne servirait à rien, nous avons fait le tour de la question, nous aurons connu des moments merveilleux, vécu des mois de pur bonheur. La réalité est là qui s’impose, qui doit s’imposer à nous : l’amour sans amour, quand ça ne marche plus, c’est inconvenant.

Tu aurais consenti à m’accompagner pour t’intéresser à l’archéologie, de couple d’amants nous serions devenus un couple d’amis, si toutefois tu voulais bien de mon amitié ; nous aurions ensemble redonné vie à une bonne douzaine de pharaons… Mais tu préfères tes après-midi à la Comédie Française, ce contre quoi je ne trouve rien à redire.

Ne jette rien, au contraire, prends soin de mes cols d’amphores et de mes encres sur papier de riz. Tout cela peut prendre de la valeur un jour. T’aime.

Dès que je serai sur le terrain, tu pourras me répondre en utilisant la valise diplomatique : la poste restante au Yémen est peu sûre.
Bisous.


Pierre Mironer

 

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10:59 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)