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06/07/2016

Journal indien : opus I

Des champs de millet que traversent tout de go, sous un soleil écrasant, des pique-boeufs.
Pourquoi le vanneau parle-t-il anglais ?, il suffit d'écouter son chant constant : "Did you do it ?"
Martins-pêcheurs, au blanc poitrail.

La tête rouge des grues cendrées, qui volent par deux, fidèles, dirait-on.
Dans le mausolée d'Itimad-ud-Daulah, les effluves floraux sont représentés par des sortes d'oiseaux ou de petits nuages innocents flottant à l'estime.
Ici et là, les coupoles rousses mêlées au ciel rose-rouge. La nuit tombe, le dedans et le dehors du monde, le soi et le hors-soi sont étrangement, paradoxalement, le même ; le même réel, d'une nécessité parfaite équivalente à une tout aussi parfaite contingence.

Des gitans vendeurs d'ours les exhibent, un anneau dans le nez, au beau milieu de la chaussée. Le bus ralentit, un homme en descend, pour chasser à coups de pierre ceux qui osent... Manouche est un dérivé du sanscrit, où manch désigne l'homme.
Le Jaïnisme : pas de castes, pas de divinités, mais 24 prophètes ; et le refus de nuire, à quiconque.
Des bergers tout de blanc enturbannés se protègent du soleil avec des parapluies noirs.
Des bufflones, dont seule dépasse la tête.
Des dromadaires portant des fagots de bois d'acacia où cuiront les prochains repas.
On peut dissoudre le problème en dissolvant le nom. Le nom des choses, le fond réel du réel, qui nous regarde de nul regard. Toutes choses donc, se touchant de toutes parts.

Les chèvres qui broutent je ne sais quoi sur le toit d'une maison à Jaipur.
Huttes composées de plumets de roseaux.
Des saris colorés sèchent dans un champ.
Sentir, vouloir, imaginer, concevoir ? Chargés de briques pour la construction, des ânes.
Les porcs noirs sur le bas-côté, silencieux pour l'instant.

Simplement, des galettes de bouses séchées, brûlées pour cercler de fer les roues de bois. Des chars à boeufs.
Sous les étals fumants, le globe blanc des oeufs.
Des melons, des concombres, des pastèques dans le lit asséché de la Yamouna, récoltés avant la saison des pluies. Mondain/divin, autre/soi, propre/impropre : que ces termes soient le fruit d'une scission, pour se greffer ensuite l'un à l'autre, amalgamés en quelque sorte. Ce sentiment si typique du Vieux monde témoigne en fait contre lui-même. De l'envahissement par les simulacres. Quand seul importe ce nerf au-dedans qui nous fait mal. Autant dire : les racines de la vie.


                                                                    Daniel Martinez 

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14:35 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0)

Journal indien : opus II

"Emancipate yourself from mental slavery", avais-je lu sur une feuille aux incrustations dorées, rayées de petites fibres colorées qui semblaient des pilosités prises dans l'ambre. Puis, en sortant de la boutique, sur une pancarte : "Clean desert, green desert". J'étais en Inde, au pays de Gandhi, un homme comme l'on dirait un mage qu'ici beaucoup révèrent, peu de le dire.

Une des dix réincarnations de Shiva : la dixième est toujours attendue, ce sera si tant est, en cheval. Sa tête est bleue : couleur du ciel, de l'universel. Deux vautours d'Egypte trônent sur un arbre dénudé.

Sur une pièce de tissu, des hommes à l'ombre d'un grand acacia, jouent aux cartes, silencieusement.

Une réserve à eau se dit une "paoli". Eau minérale en provision, ma réserve vitale. Sous le lit de ma case, au crépuscule, vu une blatte qui faisait la taille d'un lézard. Dans mon bagage, un masque balinais me sert à l'écraser, puis enrobée dans une feuille, à le jeter par la "fenêtre". L'embrasure, devrais-je écrire.

Pour être vus de loin, certains puits ont quatre minarets.

Des femmes en procession passent : avec des noix de coco sur des plateaux et des coupons de tissus multicolores.

Quel est celui-ci ? Un pèlerin qui, portant un fanion rouge, va courir les chemins un mois durant. Il fera halte pour s'y recueillir, aux temples de la déesse Dourga.

Toujours à portée de main, "Un Barbare en Asie", de Henri Michaux.

Des marchands riches (les "marwalis") et leurs riches demeures, des "havelis".

Des saris sèchent sur des épineux, léger vent, ce sera très bientôt chose faite. Ma chemise à carreaux bleu nuit achetée dans un bazar de Calcutta s'est déchirée sur le côté, j'enrage, elle ne me collait pas à la peau (au propre), malgré la sueur.

Le frigo du pauvre : jarres, cruches de couleur ocre ou grise et plus ou moins pansues où l'eau reste fraîche. Des bidons de lait transportés à bicyclette.

Plus loin, des fours à briques, tels d'ocres talus.

Les routes, dans un état (!) : "En Occident, vous dites des nids de poules, ici, ce sont des nids d'éléphants". Certes.

Un cyclopousse pour les dix kilomètres qu'il me reste à parcourir, qui me demande de lui donner pour le prix du déplacement "what you want", ce sera 300 roupies. Il me serre longuement les deux mains, ajoutant que c'est "a very good price".

Il y a aussi des Indiens qui voyagent, bardés de matelas, draps, oreillers, en wagons climatisés, aussi chers que l'avion.

Des journaliers assis sur leurs talons à l'ombre d'arbres à bois de rose. Un dentiste aux petites fioles rouges. Un imprimeur dont l'atelier sous l'appartement qu'il habite laisse paraître les caractères dans leurs petits compartiments appropriés et la presse.

Sur les terrasses courent des singes,  de garde-fous en garde-fous : chapardeurs, à l'affût du moindre quignon de pain à voler. Mais on laisse ouvertes les fenêtres, pour laisser passer un peu d'air.

Un chien famélique ; plus loin, une vache dont le cou fait un angle presque - à l'ombre d'une roue de tracteur.

Ce calme régnant, cette odeur de vérité. Il est là, encore, celui qui écrivit : "En Occident, le journal d'une femme indienne". Respect pour le vivant, pour celles et ceux qui le portent, toutes conditions confondues.

                                                                  Daniel Martinez

14:32 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0)

25/04/2014

Un Voyage en Tunisie

Sous forme de notes, qui datent de 1997, impressions, regards que l'on continuerait de suivre là où ils ne vont pas, goût de l'aventure, îlots sensibles, écoutez :

"Départ de Marseille par le Rodanthi, à 19h30 au lieu de 18h00. Fauteuil pour chacun, la nuit sur l'eau qui mousse, mais incroyable : les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Profiter d'un moment d'inattention du sbire pour rejoindre Annie, échanger quelques mots, puis le blouson sur la tête pour dormir. Nuit infame, courbaturé. Tôt le matin, depuis le poste de pilotage, sur le pont où nous sommes montés, pour voir. A nos côtés, la Sardaigne : "Un géant nous regarde !" ; en fait, c'est un phare que croise le ferry-boat, d'assez près pour que nous en distinguions les grandes lignes. Au-dessous, un sillage bleu vert, crémeux. Matinée de soleil sur le pont. Nous discutons avec Ophélie, une jeune lyonnaise, qui nous apprend qu'érémiste, elle n'avait plus rien à perdre. Elle s'en va vivre à Sousse, "ville où il n'y a rien, ou à peu près". Nous l'encourageons.

Après-midi passée à tracer au feutre orangé notre itinéraire pour les deux semaines à venir : objectif, traverser tout le sud jusqu'à Bordj El Khedra (mais je n'en dis pas un mot pour le moment : l'aventure !). Je repense à H. L., dont la femme est native de Gabès. Et aujourd'hui, écrivant ces notes, et ce qu'il m'a fait envoyer pour Diérèse ces jours-ci : la concernant, glotte sèche. Terrible, la vie, quelquefois.

Il faudrait un deuxième jerrycan de 20 litres, nous le prendrons sur l'île, à Djerba même. A 18h02 précises, le soleil, englouti. Sur le pont un des serveurs courbe la main au-dessus de l'astre déliquescent, comme s'il pouvait accélérer sa progressive disparition. Qu'il pouvait le touchant ne pas s'y brûler, voire même l'enfoncer dans la grande bleue (enfoncer la tête de mon ennemi sous l'eau : un retour à l'enfance, toujours. Nage dans une oasis, une palmeraie, premier visage du paradis). Au menu : des rougets grillés accompagnés d'une paella. On parle dans le fil de gambas et de rosé frais : du Mornag sur la table, une bouteille aux courbes d'amphore. Pointant une ville à peine indiquée sur la carte entièrement déployée. La brise nous oblige à la refermer au plus vite, tandis que ses pages dépliées en éventail n'arrêtent pas de claquer sur elles-mêmes. Enfin...

Des étoiles dans les yeux."

                                                                                    Daniel Martinez

11:45 Publié dans Loisirs | Lien permanent | Commentaires (0)