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07/05/2017

Georges Malkine opus 1

Né en 1876 à Odessa, Jacques (Chlema) Malkin a participé de près au groupe surréaliste, bien qu'André Breton ait tardé à le reconnaître pour un des siens. En 1929, Desnos s'éloigne du groupe, en compagnie de Queneau, Prévert, Masson... L'atmosphère se tend et Malkine choisit de prendre quelque distance. Après avoir vu un film sur Tahiti, White Shadow, il décide d'y partir avec Emile Savitry et une jeune Américaine que celui-ci vient de rencontrer, Yvette Ledoux. Le voyage se passe mal. Savitry devient hargneux, jaloux des attentions que manifeste la jeune femme envers Malkine. Lorsqu'ils débarquent, le 12 mai, Savitry part de son côté. A Papeete, Malkine se fait voler ses papiers et son argent, puis est agressé dans le quartier chinois. Il reste toutefois à Tahiti jusqu'en décembre. Il y apprend à jouer des percussions. En décembre, en échange de son portrait, le directeur de la banque de Papeete avance l'argent du billet de retour d'Yvette Ledoux. Malkine paie le sien en faisant la plonge sur le bateau qui les ramène en France.

Voici la lettre que Malkine adressa à Desnos lors de cette escapade, avant de trouver une solution à son retour au pays :

"Mon vieux Robert. Etrange pays que celui-ci, où il semble que l'idée du temps ne puisse pas être conçue. D'ailleurs personne ici n'a de montre, et les rues n'ont pas de numéros, ni même de nom, souvent.

Tahiti ne semble pas vouloir de moi. En une semaine de temps, j'y ai été soulagé de mon portefeuille qui contenait tous mes papiers et toute ma fortune, et j'ai attrapé une contravention pour absence de lumière à une bicyclette que j'avais empruntée pour faire une course ! Il fallait que je fasse 18 000 kilomètres pour dégoter une contravention !

Heureusement j'avais loué une petite maison pour un mois avant le vol de mon portefeuille. Je suis donc tranquille au point de vue logement jusqu'au 10 juin. Pour la nourriture, il y a les fruits sur la route.

Ça a trop bien commencé pour en rester là. Et à part ça, je n'ai pas du tout envie de travailler (j'entends prendre un emploi) pour gagner mon billet de retour. Ne pourrais-tu pas me trouver un canard qui me paierait un reportage sensationnel sur Tahiti ? Non, hein ? Ou bien un marchand de tableaux qui, maintenant que je ne suis plus là... m'achèterait des tableaux tahitiens ? [...] Vu la nuit dernière, à quelques kilomètres de Papeete, des Tahitiens qui répétaient au clair de lune les danses auquel assistera l'équipage du cuirassé Tourville dans un mois. Rien que de la percussion - 20 sortes de tambours et de bidons à pétrole. Quoique rigoureusement réglées, ces danses sont d'une sauvagerie et d'une obscénité grandes. La répétition avait eu lieu dans le parc de l'école d'Arue et était dirigée par Hinau (Hinaou), le prince Hinau, dernier des Pomaré et gardien du tombeau de ses ancêtres, curieux édifice surmonté d'une énorme bouteille de Bénédictine en marbre (liqueur favorite du dernier roi). Hinau, haut de 2,20 m, pèse 165 kg. Hydropique, ou plutôt obèse, il peut à peine marcher malgré qu'il jouisse d'une santé florissante. C'est sur la plate-forme d'une camionnette Ford qu'il vint du tombeau, situé à 150 mètres de l'école. La camionnette stoppa devant un immense fauteuil de rotin, dans lequel Hinau s'endormit rapidement, tandis que le tam-tam commençait à faire trembler la terre et l'air.

Je n'ai pas la moindre idée de la manière dont je pourrais revenir en France. Pas moyen de trouver du travail sur les bateaux. Papeete n'était qu'une escale sur la ligne Marseille-Nlle-Calédonie-Australie. Quant à Papeete même, on n'y trouve pas de travail comme ça. Et les Chinois ne sont pas là pour rien, qui se contentent de salaires minimes. [...]

Il est fort probable, pour toutes espèces de raisons, que je quitterai Papeete et peut-être, Tahiti. Je prie cependant que les lettres soient toujours adressées Poste Restante à Papeete, que je sois entre les Gambier et les Marquises.

Je compte que tu passeras cette lettre à André [Breton].

C'est la première fois que j'écris, et combien péniblement.

                                                                                               Georges Malkine

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