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13/04/2018

"La Dame du Fleuve" de Wendy Wallace, traduit par Karine Reignier-Guerre

"Lorsqu'elle atteignit l'endroit du tunnel où se trouvait la fresque, elle se figea et leva sa lampe. Le faisceau éclaira la dernière colonne de hiéroglyphes, surmontée d'un oeil en amande, symbole du dieu Horus. Penchée vers la paroi, Harriet distingua, juste en dessous, une silhouette de femme assise tournée vers la droite. Elle comprit alors que ces hiéroglyphes devaient être déchiffrés de droite à gauche, car on lisait toujours les inscriptions vers le visage des personnes qu'elles mentionnaient.
Harriet aperçut aussi le signe neb, une corbeille tressée qui signifiait "seigneur" ou "maître", suivi de la marque du féminin, et des deux lignes droites qui représentaient la Haute-Egypte et la Basse-Egypte.
- La dame des deux terres, murmura-t-elle, les yeux rivés vers l'inscription.
Oui, il n'y avait aucun doute : cette série de hiéroglyphes se traduisait par la dame des deux terres. Harriet les contempla avec une fascination teintée de révérence. Des hommes avaient tracé ces signes sur la paroi trois mille ans avant notre ère. Ils l'avaient fait parce qu'ils croyaient au pouvoir des mots. C'était pour voir ça qu'elle était venue à Thèbes, se répéta-t-elle. C'était pour parvenir jusqu'ici qu'elle avait rempli son journal d'incantations. Et elle y était parvenue ! Pouvait-elle repartir sans même chercher à comprendre le sens de ces inscriptions ?
Certainement pas."

                                                                        Wendy Wallace

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04/04/2018

René Char et le surréalisme

Suite à des demandes d'éclaircissements sur la position de René Char dans le mouvement surréaliste, la parole est donnée à Gérard de Cortanze in "Le surréalisme", M.A. éditions, 1985 :

Le passage de René Char par le Surréalisme est de courte durée. De 1929 à 1934, il collabore au premier numéro de La Révolution surréaliste avec un court texte "Profession de foi du sujet" et au Surréalisme au service de la révolution  – qui comptera 6 numéros (n°1 en juillet 1930, n°6 en décembre 1931) – le poète collabore au n° 1, 2, 3, 4, 6 & signera plusieurs déclarations collectives dont les tracts Paillasse ! et L'Age d'Or, et participe à deux enquêtes. Sa réponse à celle concernant l'amour est aussi concise qu'énigmatique : "Non, pas sur cette grande personne laborieuse que j'ai dépassée sans la reconnaître". Ses premiers livres*, "Arsenal" (1929), "Artine" (1930), "L'action de la justice est éteinte" (1931) sont publiés aux Éditions Surréalistes.

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Poème manuscrit extrait de Seuls demeurent, Gallimard, 1945

 

Il s'éloigne du groupe en 1934 et publie la "Lettre à Benjamin Péret". On le retrouve à la villa Air-Bel avec Breton, Daumal, Arthur Adamov, au-delà de toute brouille. Réunis sous le titre "Le Marteau sans maître" (Corti, Paris, 1934), les poèmes de cette période montrent un Char proche d’Éluard et de Lautréamont. Et si le Surréalisme ne représenta qu'un moment de sa trajectoire poétique, on ne peut dire de cet écrivain de la solitude charnelle et de l'amour fulgurant qu'il est "devenu à la fois poète agricole et imitateur d'Héraclite, défenseur des garrigues menacées par le grand projet nucléaire de la cinquième République" (P. Audouin). Frère de Camus dans la Résistance, il reste indéfectiblement attaché à l'irréductible de l'automatisme, comme le prouvent "Fureur et mystère" (Gallimard, 1948) et "Recherche de la base et du Sommet" (Gallimard, 1955), mais ne retient du Surréalisme que ce qui peut servir au destin de sa propre poésie. "Le poème est l'amour réalisé du désir demeuré désir", écrit-il. Hautaine, étrangère à toute démagogie  – "Je n'écrirai pas de poème d'acquiescement" – sa fureur poétique en fait un poète engagé vers la "réalité rugueuse" de la connaissance, de l'essentiel. "Enfonce-toi dans l'inconnu qui creuse. Oblige-toi à tournoyer."

 

Gérard de Cortanze

* en fait, le premier livre de René Char s'intitule : "Les Cloches sur le coeur", accompagné de dessins de Louis Serrières-Renous. Paris, éditions Le Rouge et le Noir, 1928. Signalons que l'édition a été en presque totalité détruite par l'auteur.

Est-il besoin de souligner ici que dans le volume de La Pléiade consacré à René Char manquent malheureusement "quelques" titres ? Pour mémoire, je citerai "Le visage nuptial", Paris, 1938, sans mention d'éditeur, plaquette in-8, tirée à 115 exemplaires. Ou encore "Quatre loquets à soulever", 1948 : "piquetures" sur mouchoir de Fanny Viollet, présenté sous carton entoilé. Hors commerce, ce joyau a été tiré à douze exemplaires numérotés et signés par l'artiste. En cela, René Char demeura fidèle à l'esprit surréaliste pour qui la quête du Beau, hors normes, se moque des "lois" du marché.

Par parenthèse, Diérèse a publié au fil de ses livraisons deux poèmes inédits de René Char...DM

31/03/2018

René Char (1907-1988) opus 1

René Char n'avait aucune sympathie pour les interviews et, tout au long de sa vie, a refusé ce mode d'occupation de l'actualité. Au printemps 1983, il avait cependant accordé un après-midi d'entretien à Françoise Marquet, alors conservatrice au Musée d'art moderne de la Ville de Paris. Il s'y expliquait sur la création d'un musée à son nom, sur ses relations, souvent difficiles, avec l'Isle-sur-Sorgue, sa ville natale (où il a été inhumé), sur ses amitiés avec poètes et peintres et sur sa propre poésie, sa genèse, la part de mémoire qui l'habite. Cette transcription, absente naturellement de La Pléiade, en respecte le style parlé. Seuls quelques fragments largement abrégés et émondés, par souci de ne rien révéler de la vie du poète, en avaient été publiés à l'automne 1983 dans la revue L'Oeil. Les lignes qui suivent n'y ont pas été publiées.

R. C. : J'ai toujours fait ce que je voulais. Mon père était industriel, cela m'ennuyait. Mes livres illustrés m'ont presque permis de vivre. Et puis, un beau jour, on met des tableaux sur un mur, on finit d'ailleurs par les aimer un peu comme on aime ses parents, ce qui est stupide car il vaut mieux les aimer un peu comme on aime ses amis.

Pendant un demi-siècle, mes rapports avec les peintres étaient quand même aussi des rapports amicaux, ce n'étaient pas seulement des rapports de travail. Je me suis souvent brouillé avec des poètes, il n'est pas un peintre avec lequel je me suis fâché. J'ai avec eux des souvenirs qui me sont chers et que je conserve. Cela m'a conduit à cette maison que vous avez vue à l'Isle-sur-Sorgue, plus ce que j'ai chez moi. Cela dit, je ne suis pas collectionneur... Ce sont des choses que j'aime, il m'est arrivé aussi de dire je préfère cela à ceci, je comprends qu'on choisisse aussi mes poèmes, c'est la liberté d'être avec des gens dans le travail et d'essayer non pas seulement de les comprendre mais de savoir d'où vient ce sentiment qui vous attache à telle oeuvre et non pas à telle autre. Souvent, il y a chez les uns et chez les autres une étrange coïncidence. Mais on n'est jamais attaché que par de la vapeur et ce n'est pas forcément quelque chose qui s'en va. C'est sans doute ce qu'il y a de plus émouvant dans une vie lorqu'on s'aperçoit qu'elle est quand même un peu longue et qu'il serait temps d'essayer de parcourir tout le trajet qui vous est dévolu.

Chère Françoise, ce mot musée me fait horreur car il me fait l'effet d'une trompette qui sonne faux, le mot ne serait pas supportable s'il n'y avait pas, ce qui est le plus important, le plus émouvant, c'est-à-dire le noyau même de la vie ; ces lettres dont je vous ai parlé, ces manuscrits enluminés, ces oeuvres dédicacées, cette somme de rapports avec les êtres dans la liberté la plus grande. Tous ces cadeaux amicaux, ce sont mes rapports avec mes contemporains. Je n'ai rien vendu de tout ceci, bien que la vie, aussi absurde que cela paraisse, soit tout de même difficile. [...]

Les peintres sont les témoins, nous les poètes, nous sommes les acteurs.

F. M. : Que voulez-vous dire par là ?

R. C. : Je veux dire que le peintre est témoin parce que son esprit peint les choses et les dépeint, et bien que ces choses ne soient pas du tout transmises sous les traits d'une personne existante, ils ont vu, ils savent ; tandis que le poète, lui, il est toujours fou d'action, très rarement il peut se livrer à une action qui pénètre dans ce que peut-être Breton a appelé le merveilleux et que j'appellerais plutôt l'insolite. Le poète, à ce moment-là, crée le poème qui apparaît sous l'aspect d'un souvenir agissant et il faut trouver les mots. 

Récemment, il m'est arrivé de lire que le premier peintre qui avait peint le soleil dans sa totalité, c'était Le Lorrain. Avec Poussin et Georges de La Tour, ils m'amènent à quelque chose de très cher. Ils sont refoulés pendant plusieurs siècles, l'histoire les oublie, puis on s'étonne de cette absence. Il y a des choses ainsi, qui reviennent mystérieusement. On a l'impression que c'est un grand cercle, la vie, nous nous rapprochons comme cela des présocratiques, ce n'est pas de Socrate que nous nous rapprochons, ni de Caton, nous nous rapprochons d'Héraclite par une langue qui est la nôtre... Je ne sais pas si vous avez essayé quelquefois de voir la combinaison des mots qui a fait dire à Héraclite, il y a deux mille ans, "Le soleil, large comme un pied d'homme." On l'a écrit, ce matin, c'est notre poésie, ça... Pourquoi ? Non parce qu'on aurait voulu l'imiter, mais parce que, je crois, nous sommes le cercle fermé, et nous sommes les deux bouts l'un en face de l'autre, avec une époque qui se termine.

Nous sommes venus vers cette fin de cercle avec nos contemporains, avec nos peintres, que ce soit Picasso, que ce soit Mondrian, mais, pour la parole, pour ceux qui avaient à nommer, nous sommes obligés de parler avec la même langue et les mêmes paroles. Alors ça, c'est une des choses peut-être les plus émouvantes, beaucoup plus fortes que la mort, beaucoup plus fortes que les croyances, que les fois, que les superstitions.

L'homme a toutes sortes de voies qui lui ont été cachées, s'il s'en souvenait, il ne pourrait pas marcher...                       


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