241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/03/2019

Antoine Emaz (1955-2019)

Une pensée particulière pour Antoine Emaz, qui nous a quittés dimanche 3 mars. Poète de son état, il a publié in Diérèse, souvenons-nous en. Infatigable critique par ailleurs, et découvreur de talents, comme chacun sait. Chaque fois qu'un poète meurt, c'est un peu le cœur de l'humanité qui se contracte, et met à nu l'impossible conquête par les mots des maux qui affectent le monde : une langue de résistance que la langue poétique, face à l'inépuisable et violente texture du réel, dans laquelle l'homme demeure imbriqué, où le poète tente de trouver, à toute force, une sorte d'équilibre. Devant "l'inconfortable existence que nous avons prise en location et dans laquelle nous essayons de nous aménager".

Cette lettre d'Antonin Potoski in La plus belle route du monde (POL, sept. 2000), en manière d'hommage :
"Je me suis dit qu'après je monterai dans la colline qui n'est pas rassurante et qui pourtant m'appelle. Le soir, elle a une présence en creux. C'est comme si on pouvait la traverser pour aller dans son envers.
Tout est déjà passé, mais tout était là. Un décor en équilibre, comme l'intérieur de plusieurs vies simultanées, comme l'intérieur d'une bulle de savon, comme si l'évolution, les millénaires de labeur et de sophistication n'avaient eu pour fin qu'un instant d'équilibre..." Antonin Potoski

04:35 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0)

24/02/2019

Alors que l'on parle de la disparition progressive des insectes sur terre...

Ce dimanche, en époussetant les rayons bien garnis de la bibliothèque de mon aïeul, j'ai retrouvé un ouvrage pour la première fois traduit en français en 1682, de Jan Swammerdam, imprimé à Utrecht, chez Guillaume de Walcheren ; il compte 215 pages, enté d'un tableau dépliant imprimé hors-texte. Son titre : Histoire générale des insectes. Où l'on expose clairement la manière lente & presqu'insensible de l'accroissement de leurs membres, & où l'on découvre évidemment l'erreur où l'on tombe d'ordinaire au sujet de leur prétendue transformation.

Le Hollandais Jan Swammerdam (1637-1680), docteur en médecine, laissa d'importants ouvrages médicaux, suivant les thèses mécanistes de Descartes, mais c'est comme naturaliste qu'il innova le plus fondamentalement. La théorie dominante à son époque concernant les insectes était celle d'Aristote, qui considérait ces animaux comme des êtres inférieurs en affirmant qu'ils n'avaient pas d'anatomie interne, se reproduisaient par génération spontanée et parvenaient à maturité par une métamorphose soudaine et totale. Jan Swammerdam collectionna et étudia les insectes toute sa vie, et s'attacha à réfuter les trois arguments d'Aristote.
Son Historia insectorum generalis, parue en latin en 1669, livre le résultat de ses travaux relatifs à la métamorphose. Jan Swammerdam la rejetait a priori comme ouvrant la voie à l'athéisme, puisqu'elle autorisait le hasard et l'accident au détriment de la loi et de la régularité. Néanmoins, et malgré cet étrange argumentaire, il en démontra l'inanité par des moyens purement scientifiques : il pratiqua des dissections de larves et opéra des comparaisons entre espèces différentes (dont rend compte le tableau dépliant), pour défendre l'idée d'un développement des larves par épigenèse.DM

10:03 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0)

23/09/2018

Claude Courtot (1939-5 août 2018) nous a quittés, en hommage :

Le Claude Courtot vient d’appareiller. Il s’éloigne de la côte toutes voiles déployées. Il mouillera au large, car il est aujourd’hui interdit d’accoster à la voile dans les ports — et l’élégance de sa coque et de ses œuvres vives exclut qu’il puisse être doté d’un de ces moteurs auxiliaires qui carburent à l’au-delà. C’est un trois-mâts : sur le mât de misaine est gravé au couteau le mot liberté, sur le grand mât amour, et sur le mât d’artimon poésie. Ce n'est pas un corsaire accrédité par le roi, ni un pirate exclusivement préoccupé de rapines, — et ce n’est pas davantage un yacht de milliardaire. Il navigue de lui-même le Claude Courtot : ordres et injonctions lui viennent de la vague profonde de la mer. Il aime le vent et du vent se moque et le défie. Il lui est arrivé d’aborder aussi bien dans une baie introuvable du fleuve Amazone que sur les quais de Rome où, comme chacun sait, les bars à matelots autour de la fontaine de Trévise précipitent le jour dans la nuit et la nuit dans le jour.

Des hommes de pont aux maîtres voiliers et aux timoniers qui maintiennent le cap et se relaient, il est servi par un équipage nombreux mais sans commandant ni capitaine. André B. est préposé au traçage des routes de navigation, Alphonse de C., Jean-Jacques R., Robert S., ou encore Victor S. et Hubert R… sont maîtres de voiles (un grand bâtiment comme celui-ci demande un équipage choisi et compétent) ; Jean S. en est le bosco (ou maître de manœuvre) ; Benjamin Perret est à la barre, il assure presque toujours le quart de nuit, relayé parfois par Arthur Rimbaud et par Gérard de Nerval ; Jean B., Jorge C., Jean-Marc D., Jérôme D., Gilles G., Gérard R., moi-même et bien d’autres sans doute, en sont les gabiers préposés aux manœuvres de la toile et des ancres et à l’entretien des gréements.

Les ordres et messages venus du fond imposent des parcours inavouables et des chemins impratiqués. Ce qui motive ces directives est obscur et ne se réduit pas au goût de l’aventure, ni même à la simple fonction navigatrice propre à ce type de bâtiment. On pourrait croire que seul le caprice des profondeurs dirige ses appareillages. Mais qu‘elle est l’origine ou la raison d’être d’un tel caprice ? Cette très ancienne vague est issue, il me semble, du grand désir : celui qui conduit la nature, qui jaillit de la mort, qui émerge du néant originel. Ainsi, les bouleversantes demoiselles de hasard gouvernent, pour une part, le Claude Courtot. Elles nagent nues devant sa proue et basculent derrière l’horizon, ou bien elles grimpent dans ses vergues, se faufilent sans pudeur dans son gréement et sont saisies par les nuages au sommet de ses mâts. Pour le reste, pour tout le reste, n’oublions pas que lorsque le caprice se fait nécessité le Claude Courtot est aussi un navire de bataille. Soutenue par son équipage, sa manœuvre, tant à l’étoile qu’au compas, sa manœuvre violente, est dictée par le combat qu’il mène contre tout ce qui, au nom du profit, au nom des honneurs, au nom de Dieu et de l’ordre, ou simplement par résignation, domine les mers presque sans partage aujourd’hui pour faire échec à la liberté, à l’amour, à la poésie. 

20:54 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0)