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16/01/2020

"Dis-moi tu !", un poème de Jean Rousselot

Tirelire ! Tirelire ! dit l'alouette. Mais on ne l'a jamais vue
mettre un sou de côté.

Plus vite ! Plus vite ! dit le merle aux ouvriers. Mais lui
passe son temps à enfiler des perles de rosée.
Je n'y crois pas ! Crois pas ! Crois pas ! dit le corbeau
en secouant ses manches. Mais tout ce qu'il voit, il le mange.
Faites que tout brille ! Brille ! ordonne la pie. Mais jusqu'au
crépuscule, elle jouit de la vie, dans son fauteuil à bascule.
Des couleurs j'ai ! Des couleurs j'ai ! dit le geai. Mais quand
tu veux l'admirer, il a déjà filé.
Dis-moi tu ! Dis-moi tu ! dit le moineau dodu. Mais dès
que tu ouvres la bouche, il s'effarouche.
Et que dit le serein ?
On n'y comprend rien.
C'est peut-être du latin.


Jean Rousselot

 

OISEAU.jpg

19/03/2019

Le Guépard saharien

        Dans l'étincellement du silence
        et le dénuement des nuages

        il guette entre les dunes
        au cœur du Grand Sablier
        non la clé du ciel
        mais ce que la dernière nuit
        aura laissé d'apparent
        en convoyant
        les froidures de la lune
        et les herpes du temps qui passe
        dont Guépard il perçoit
        les lignes pétrifiées
        sur le verre peint d'un massif
        plus roux que son pelage
        où frétille la courte crinière
        qui lui couvre la nuque, l'épaule
        une robe rêche tachée de gris.


        Fixant sa proie, sans crier gare
        l'arc déployé d'un corps svelte
        frappera d'un coup
        la gazelle Dorcas
        multipliant par sept
        les dernières entailles

        que le soleil fait
        dans le paysage
        la dense matière de l'air
        et les rubans d'ombre
        qu'il a traversés.


        Une vie si brève, arrachée là
        comme écume passagère
        au regard des échos lointains
        qui lui barrent le front
        lorsqu'il se redresse et voit
        les ombres bleues du royaume
        dévier jusques aux piqûres rouge sang
        sur les grains de sable
        portés par les entrailles de la terre

 Daniel Martinez

08:13 Publié dans Bestiaire | Lien permanent | Commentaires (0)

25/05/2018

"Tout poème est bestiaire ardent" Robert Sabatier (1923-2012)

BESTIAIRE.jpg

PINGOUINS.jpg

Dessins de Pacôme Yerma



Ici ou là, on me demande d'où me vient cet attrait pour le monde animal, celui dont nous sommes la composante j'allais dire majeure, soit : douée d'intelligence (et bien qu'il existe une "intelligence" animale liée plutôt à l'instinct de survie). Cet instinct qui nous habite tout aussi bien, que nous tâchons de sublimer au mieux, dans un monde aujourd'hui condamné...

Oui, continuer malgré tout de célébrer ainsi la création, sous la poussière des vanités. Ce côté sauvage que je ne renie pas, ce côté perdu (égaré même, dans le tourbillon mégalomaniaque d'une époque qui voudrait régenter l'univers quand elle est à peine capable d'assumer ses dissensions aux quatre coins du globe) de l'animal qui toujours subit face à l'homme, ce côté démuni - un peu comme le sont les poètes face au verbe (non pas les faiseurs, les moulins à vent de la chose écrite).

Plus encore, approcher la fracture entre l'espace originel et l'autre espace, où règne en définitive, à l'égard de ce qui vit, l'inimitié. C'est dans cette optique d'une impossible reconstitution que mes pensées vont, non s'y perdre mais agriffées à la chaîne de cols-verts qui traversent le temps, à portée de regard encore ; et, au sein de la nue, renaissent une seconde fois.

Sachant que la Nature nous aide à revivre ce que nous sommes, en notre fond prodigieux car il ouvre sur des sphères encore inconnues de nous-mêmes. Mais aussi, mais surtout, à prendre la mesure de cette double appartenance que le vernis de la culture tente d'occulter. Sans y être jamais parvenu.

Amitiés partagées, DM

09:58 Publié dans Bestiaire | Lien permanent | Commentaires (0)