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09/05/2017

"Le songe d'une nuit d'été", de William Shakespeare

Le chef-d’œuvre de William Shakespeare, Le songe d'une nuit d'été, exploite avec une verve savoureuse, une poésie et une invention incomparables toutes les ressources du sommeil. Perdus dans la forêt, les amoureux comme les artisans venus répéter leur divertissement et même la belle Tatiana s'assoupissent à qui mieux mieux dans le plus invraisemblable désordre au cours de cette folle nuit, ce qui donne l'occasion à Obéron et à Puck de leur jouer mille farces.
Tour à tour les chorégraphes Georges Balanchine au New York City Ballet en 1962, Fredrick Aston à Londres en 1964, John Neumeier au ballet de l'Opéra de Hambourg puis à l'Opéra de Paris en 1982 ont utilisé de manière diverse cet ingénieux canevas mis en musique par Félix Mendelssohn et Luciano Berio, pour la dernière version de Neumeier.

 

                                                 Marie-Françoise Christout

 

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22:53 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

19/04/2017

"Amor", de Colette Fellous, 132 pages, éditions Gallimard

Graffiti vénitiens


L'écriture ébouriffée et expressive nous entraîne de vive main jusqu'à la dernière ligne. Les mots courent, bondissent, taisent presque tout, entourent les ellipses d'objets (les rues, les fleurs, les bêtes, les arbres, que les femmes - voyez Colette, pas Fellous, l'autre - savent écrire de façon tellement concrète, avec ce style semblable au corps d'un chat) doués d'une vie si attachante que l'on souhaite ne jamais plus les quitter. "Et très lentement, elle a enlevé ses lunettes noires, les a posées près de trois stylos sur la nappe. [...] L'encre noire serait pour Joseph, la violette pour Théo et la turquoise pour Gregor." Pour tous les trois, elle rédige la même lettre, mais : "Une poussière de secondes on a oublié de la suivre", et peut-être n'a-t-elle pas jeté les trois enveloppes dans la boîte. "Sur le pas de la porte, la marchande de chaussures la regardait, les bras croisés."

Voilà le lecteur parti à la suite de l'épistolière, plus que consentant, intrigué, anxieux, charmé. Il croise la vieille femme "essoufflée par le poids de son grand panier noir débordant d'artichauts", écoute "trois notes de saxo glissant tout au bord de la fenêtre, avec les branches d'un micocoulier qui se balançaient lentement...", rencontre "les yeux de la bédouine qui avait cherché, un été, à lire son destin à même le blanc de l'oeuf ou en comptant les noeuds d'un fil de lin..." Et ne demande qu'à le croire quand on lui explique : "C'était tout cela aussi, l'histoire d'Amor."

Car il y a une histoire d'Amor, quasiment non-dite, pas vue, à peine vécue, incomprise, mais tellement importante qu'elle structure tout le livre - ou plutôt l'empêche de se bâtir rationnellement, le disperse en mille éclats lumineux et tremblants. "Un merle échappé des buissons avait rejoint le sommet du réverbère et avait lancé son oeil inquiet vers le ciel, la femme de l'épicier kabyle rangeait les oranges maltaises dans de grands paniers et le chien argenté dormait devant la pharmacie."

Qu'est-ce donc, Amor, quelqu'un, quelque chose, le simple et facile anagramme de Roma, titre d'un précédent roman du même auteur ? Amor, c'est "un cercle", "un fil", il faut le trouver pour connaître du même coup le sens et la cohérence d'une vie. Mais l'a-t-elle trouvé, la femme aux trois lettres, au moment où cette soudaine brûlure à l'oeil la fait - peut-être - disparaître ?

Ce que nous savons, nous ne le dirons pas. Hormis ceci : on passe avec ce livre des heures cahotées mais non perdues. On admire les fragments de la mosaïque. Les défauts ? En parler serait gâcher un plaisir que les romans d'aujourd'hui ne délivrent pas si souvent.


                                                                                            Nicole Casanova

07/04/2017

"Transit", d'Anna Seghers, traduction de Jeanne Stern, éditions Alinéa

Marseille, l'"hiver terrible" 1940-1941. Des milliers de fugitifs errent de café en café, de consulat en consulat, dans l'attente du "transit, ce document garni d'un dérisoire ruban", qui, en les autorisant à "traverser un pays s'il est bien établi qu'on ne veut pas y rester", leur permettra d'embarquer vers la liberté. Parmi eux, la romancière allemande Anna Seghers, exilée à Paris depuis 1933 et qui a perdu, dans la tourmente, jusqu'au manuscrit de son dernier roman, la Septième Croix. Une copie, envoyée à temps à New York, a néanmoins été retrouvée ; le livre deviendra, notamment aux Etats-Unis, l'un des grands succès littéraires de l'après-guerre.

Témoignage hallucinant sur la condition de ces hommes venus des quatre coins de l'Europe - artistes allemands "dégénérés", juifs, déserteurs, anciens combattants de la guerre d'Espagne..., - pour se retrouver, acculés à la Méditerranée et aux prises avec une bureaucratie monstrueuse, tandis que s'approche la mort, avec son drapeau à croix gammée, Transit se présente sous la forme d'un roman, le plus fascinant qu'ait écrit Anna Seghers.

Évadé successivement d'un camp de concentration allemand et d'un camp de travail français, la narrateur croit avoir trouvé à Marseille un refuge sûr. Mais il lui faut, dès son arrivée, déchanter. Pour avoir le droit de rester, il faut un certificat de départ. Le voici donc entraîné malgré lui dans la ronde de plus en plus échevelée, à mesure que les échéances approchent. Sur son chemin, comme dans un mauvais rêve, défilent toute une série de personnages, dont les mésaventures semblent autant de variantes du Procès de Kafka.

Après avoir franchi, croit-il, toutes les épreuves : visa de sortie, affidavit, certificats de séjour, attestations diverses..., l'un des "transitaires" se voit refuser l'accès à la passerelle du bateau, faute de feuille de libération du camp, dont il a réussi à s'évader à l'arrivée des Allemands ! Un autre, muni de papiers polonais, doit repartir à la case départ, son village natal étant devenu entretemps lituanien.

Une femme, surnommée la "Diane chasseresse des consulats", ne se sépare jamais de deux dogues gigantesques qu'elle s'est engagée, en échange de l'affidavit d'un vieux couple américain, à amener sains et saufs par-delà l'océan. Épuisé par cette course sans fin, les premiers papiers obtenus étant chaque fois périmés au moment où l'on réussit à décrocher les derniers, un chef d'orchestre tchécoslovaque, dûment engagé par contrat à diriger une célèbre formation de Caracas, meurt terrassé en apprenant qu'il lui manque encore une ultime photo...

Ce n'est pas le moindre mérite de Transit que l'extraordinaire véracité avec laquelle l'auteur a saisi sur le vif toute l'atmosphère d'une époque et d'une ville : rafles nocturnes dans les hôtels borgnes surpeuplés, officines louches où des entremetteurs corses proposent contre espèces sonnantes les combines les plus ahurissantes, rumeurs et conciliabules dans les cafés bourrés de réfugiés aux abois, sous l’œil indifférent des autochtones. "Vous autres, s'entend dire le narrateur, vous êtes bizarres, vous n'attendez jamais que les choses s'arrangent d'elles-mêmes".

Mais au-delà du constat, et il y a tout à gager qu'il n'est que trop véridique, le propos de Transit est d'être une parabole sur l'absurdité de la condition humaine, faute d'un dessein susceptible de lui donner un sens. "Tout se prouve par la décision qu'on prend et rien d'autre", écrit Anna Seghers dans une petite phrase que nos existentialistes auraient sûrement pris à leur compte.

Tel sera l'enseignement que retirera le narrateur au terme de l'épreuve d'un amour impossible, dont l'histoire constitue la trame du roman. Celui-ci restera finalement à Marseille, afin d'"y partager avec ses copains les jours bons et mauvais, les gîtes et les persécutions". Anna Seghers parviendra, quant à elle, à s'embarquer pour le Mexique, étape provisoire sur le chemin qui la ramènera, la guerre finie, à Berlin... de l'autre côté du Mur.


                                                                                 Jean-Louis de Rambures