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19/07/2018

"L'Autre nom de la terre" et "Versants du regards et autres poèmes en prose" d'Eugenio de Andrade (1923-2005)

L'Autre nom de la terre, éd. bilingue, trad. Michel Chandeigne et Nicole Siganos, La Différence, 1990, 10,90 €
Versants du regard et autres poèmes en prose, éd. bilingue, trad. Patrick Quillier, La Différence, 1990, 13,80 €

"L’homme n’est pas toujours un lieu triste/ Il y a des nuits où le sourire/ des anges/ le rend habitable et léger". Ce postulat, extrait de L’Autre nom de la terre, n’est pas l’expression d’une rêverie évanescente. Eugenio De Andrade appartient à cette lignée de poètes solaires enracinés dans la jouissance des éléments. La lumière, l’eau, le vent, la neige ; les pierres, la chaux et le sable s’y retrouvent comme les composants d’un paysage éternel.

Un paysage qui pourrait ressembler à celui dans lequel a baigné l’enfance du poète, dans le sud du Portugal, autour du village de Povoa-de-Atalia où il est né, le 19 janvier 1923. Il y avait là des bergers, "figures devenues presque mythiques". D’un recueil à l’autre, cette poésie est une célébration du désir, du corps dans la gloire de sa jeunesse ; en réaction déclarée contre les pouvoirs qui ont voulu, pendant plus de cinquante ans, dans ce pays, exalter les seules vertus de la patrie et de l’âme. L’enfant et la mère sont encore deux autres figures dominantes. Eugenio De Andrade dit avoir toute sa vie éprouvé une véritable passion pour sa mère qui le berçait de chansons populaires.

"Je n‘aime pas les villes. Ma poésie est rurale, écrite dans une esthétique de la rigueur et de la pauvreté". dit-il. Depuis le début des années 50, Eugenio De Andrade s'était pourtant installé à Porto, ville secrète - "celle qui, au Portugal, a sans doute le plus de caractère". - mais il y vivait hors des habitudes citadines, "parce qu‘on y travaille en paix, et qu'il y passe un si beau fleuve, le Douro".

L’éclat de sa poésie a très vite été reconnu, à partir de la publication, en 1949, de As màos e o frutos (Les Mains et les fruits) titre qui évoque un tableau de Gauguin. En France ? C’est Armand Guibert qui a traduit dans la revue "Fontaine", en 1944, quelques poèmes tirés d’Adolescents, un des deux premiers recueils que l’auteur a reniés, les jugeant trop maladroits. Au début des années 80, Michel Chandeigne a découvert à son tour cette poésie d’une réalité épurée et lumineuse, dont il a commencé par présenter un florilège (1). Aujourd’hui traduite en quelque vingt-cinq langues et comptant une vingtaine de recueils, l’œuvre d’Eugenio De Andrade a su imposer une voix singulière qui se reconnaît dans trois grands courants : les chansons médiévales, la Grèce archaïque et la poésie orientale classique.

C’est un rythme, une scansion qui préside à l’élaboration de chaque poème puis un patient travail, vers une forme dépouillée où les images et les mots trouvent "leur plus juste place". "J'aime écrire de façon concrète, la plus simple possible", dit Eugenio De Andrade, qui fut également le traducteur de Lorca. "Parfois, je suis resté des années sans écrire, fatigué de ma propre voix." Mais, s’il a beaucoup déchiré, le poète dit ressentir "le besoin du papier comme on ressent le besoin d'un corps".

Eugenio De Andrade s’est nourri des grands romans d’apprentissage, de Thomas Mann ou des classiques russes. Proust et D.H. Lawrence, mais aussi Umberto Saba, Ungaretti font partie de son univers. Parmi les contemporains qu’il a croisés, seuls Marguerite Yourcenar et J.L. Borges, tous deux curieux des cultures du monde, ont suscité sa fascination. Mais il ne goûte plus la fiction.

A la fin de sa vie, ses lectures se partageaient entre les essais de théorie musicale, les traités de botanique et d’ornithologie, tous ouvrages qui s’attachent à décrire la simple réalité. "Je n'ai que faire des yeux, de la parole./ à présent il me reste la page/ vierge encore de l’insupportable/ cantilène des grillons."(2).

Valérie Cadet


___________________

(1) Vingt-sept poèmes - Éditions Michel Chandeigne, 1981.
(2) Extrait du recueil Blanc sur Blanc, traduit par Michel Chandeigne, éd. La Différence, 1988.

11:27 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

16/01/2018

"More à Venise, suivi de Petit testament", par Bertrand Degott, La Table Ronde, 14 €

Lire Bertrand Degott est un enchantement. Sa poésie, rare et discrète, ne s’impose pas mais se glisse à pas comptés dans la vie comme une évidence. Elle dit la vie, les choses de la vie et la vie des choses de la vie. Avec un rien de mélancolie, parfois, au détour d’octosyllabes bien comptés, lorsqu’on sent qu’il y eut des journées claires et qu’on devine les jours de pluie. Un petit ordinaire des jours, certes, mais magnifié par la langue et la rime où l’on croise la troublante beauté des veuves et où l’on songe en respirant les roses / que ça pourrait durer toujours. Il y a beaucoup de regrets dans ce recueil, de ceux que l’auteur a vécu et dont il nourrit son verbe, à la lumière de ce qui ne veut pas mourir. L’absence creuse l’ombre du souvenir et Bertrand Degott s’adresse à des fantômes qui ont fait son bonheur, dans un autrefois pas si lointain. Sans doute, le ciel nous leurre et nous amuse, même si aujourd’hui pour autant que je l’écrive / ma vie sans vous est comme une plaie vive. Le poète demeure irrémédiablement fidèle à ses maîtres et à ses pairs. L’évocation poignante de Jean Grosjean donne le frisson, lorsque la question se pose : Où êtes-vous en ce dimanche / de Pâques, où donc monsieur Grosjean ? vous promenez-vous dans les branches / entre l’azur et les pervenches / fleuries du côté de Nogent ? Il s’adresse de même à Jean-Claude Pirotte, William Cliff, Christian Bobin, Josette Ségura ou Jacques Moulin, pour leur dire combien l’écriture ne peut que rendre supérieurement vivant. D’ailleurs, y a-t-il vraiment quelque chose en nous de mortel ? La réponse est là, dans la beauté de la poésie éternelle. Pour autant, un testament peut être le bienvenu, ne serait-ce que pour transmettre la lumière du poème. Car, déjà, la nuit mêle son encre au vide / et chaque heure ajoute une ride / au front une ligne au cahier. Puisqu’il n’existe aucun remède au mal d’amour, il faut affronter sa propre fin sans haine et sans crainte. Lorsque l’heure aura sonné, moi ma peau ma poésie morte / en un mouvement essentiel, nous dit l’auteur, n’hésitez pas vendez mes livres / essais journaux comptes-rendus. À Dieu ne plaise, le plus tard possible, même si la question de la vanité d’écrire est posée. Bien sûr on n’écrit que pour soi / on n’est jamais lu par personne. Pour une fois, je n’aimerais rien tant que faire mentir le poète.

 

Christophe Mahy

20:10 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

24/08/2017

« Le plus réel est ce hasard, et ce feu », de Jean Paul Michel, éd. Flammarion, 1997

André Velter nous parle aujourd'hui d'une de ses lectures, écoutons-le :

   « … Une étoile t’accompagne qui
    guérit cavalier moderne à l’instar des antiques
    chevaucheurs et comme eux, droits, qu’une piété garde – toi
    c’est l’idée d’un chant
    demi-cheval et demi-dieu tu
    jettes tes traits – droit – dans
    un ciel d’étoiles naïves… »

Vingt années de poèmes, 1976-1996 ; et ce n’est ni une anthologie ni un bilan, mais une œuvre nouvelle qui surgit des sédimentations du temps ; un livre scandé, composé idéalement avec éclats et silences ; une partition où s’ordonnent les échos et les traces autour d’un timbre inimitable. D’emblée, Jean-Paul Michel donne à entendre ce qui le distingue : cette pensée tenue au tranchant le plus vif du souffle, ce ton qui porte haut l’exigence et invoque à la fois le défi et la grâce.

Il y a là, livrée avec tous les traits d’une ascèse emportée, une aventure farouche, altière, quasi insensée, qui prétend ne céder ni sa visée, ni ses visions, ni ses abîmes, ni la hausse intangible de sa voix. Ecrire n’est pas ici un exercice mais une expérience qui engage la totalité de l’être, corps et âme voués à une éthique et à une esthétique. D’un même mouvement, la quête se fait sacrifice, et l’impossible, l’exact horizon assigné à la poésie depuis la « lumière philosophique » est venu battre « à la fenêtre » de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin.

Jamais le parcours de Jean-Paul Michel ne se voulut aimable, accessible au moindre repos. Avant la mise au jour, il y eut la mise à l’épreuve qui revendiqua férocement sa pratique : « Du dépeçage comme de l’un des beaux-arts ». Il s’agissait de proscrire la mollesse, le contentement, la lente et sourde et indigne dégradation du destin et du verbe. Sans doute y avait-il, par-delà l’homonymie, nécessité à se saisir de l’épée de l’archange Michel pour commencer par pourfendre, commencer par visiter à la hache, et parfois aux ciseaux, les héritages et les legs, les traités de rhétorique et les chants.

    « Il a cassé les langages faux,
    dit-il, et il parle. »

Ainsi accède-t-il à sa propre parole, ainsi invente-t-il son alphabet et ses rythmes. « Rien – sinon le trait, la figure, la cadence et la coupe… » En quatre mots, Jean Paul Michel révèle le profil de ses poèmes, leur netteté d’épure, leur résonance de diamant sur la vitre ou d’acier sur le marbre. Non qu’il y ait à s’abuser sur la sauvegarde et son hypothétique poussière d’éternité : « L’art n’efface pas la perte. Il lui répond. » Et pour répondre, il doit s’armer de tous les noms porteurs de feu, d’excès ou de gloire.

Cette « idée d’un chant », maintenant qu’il l’a bâtie avec les alliés qu’il s’est contradictoirement choisis (Homère, Socrate, Dante, Balthasar Gracián, Hopkins, Breton, Bataille, Joyce, puis Klee, Hölderlin, Yeats…) et les amis qu’il célèbre (Pontévia, Khaïr-Eddine…), Jean Paul Michel la module toujours souverainement, toujours sans faiblesse, mais avec le renfort revendiqué de la lumière et de l’énigme. Le combat n’a pas cessé, il s’est ouvert d’autres précipices, d’autres royaumes.

    « Besoin d’une douceur d’un
    sacre – la joie en moi demande
    cette chance à rien. Aller à la paix heureuse les
   ravines raides franchies. La fureur est
   sacrée mais saint est le sourire
   des initiés… »

Non loin des mystiques irrécupérables, ceux de la folle sagesse, aux côtés des poètes voyants qui ont erré jusqu’à se perdre, Jean Paul Michel se veut « à l’instar d’Eros tentateur maître / des échanges et des / signes » un mortel jeté dans l’haleine des dieux, un alchimiste qui sait avec du hasard et du feu créer comme une aura au réel et ne pas craindre de placer sa voix au plus près de « l’inimitable musique de ce qui est. »

   « Tu es toi ! Parle ! Les Dieux t’obéiront !
   Rien du Monde ne résiste à ceux qui osent avec un pur courage
   désintéressé
   Davantage se peut !
   Tout recommence, rien ne s'use, rien
   ne commande à qui ose aller avec simplicité à l'inconnu hors
   tout sens étriqué !
»


 André Velter

11:42 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)