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22/11/2020

Montaigne : "Journal du voyage en Italie, par la Suisse & l'Allemagne, en 1580 & 1581"

Un manuscrit retrouvé par hasard dans un coffre du château de Montaigne, deux siècles après sa mort (1592), par l'abbé Prunis - manuscrit aujourd'hui perdu - permit l'édition de ce livre. La première partie en avait été rédigée par un secrétaire, sous la dictée, la seconde par Montaigne lui-même (en français et en italien). Le texte fut édité en 1774 par Anne-Gabriel Meusnier de Querlon en deux formats différents, d'abord en deux petits volumes in-12 puis au grand format in-4. Saint-Aubin réalisa un beau portrait-frontispice de l'auteur.

On a dit de Montaigne qu'il avait inventé le tourisme. Les voyages dans l'Italie du XVIe siècle étaient assurément nombreux mais entrepris à des fins précises par les marchands, les universitaires, les diplomates, les humanistes, les pèlerins, et suivant des itinéraires aussi directs que possible. Montaigne, bien que sous le prétexte de cures médicales, allait inaugurer une nouvelle conception du voyage : peu lui importait de voir ce que les autres avaient vu ou de vérifier l'exactitude de leurs rapports, il n'avait souci - comme plus tard Stendhal - que de dire non pas ce qu'étaient les choses, mais les sensations qu'elles lui suscitaient. Pour lui voyager était en soi un plaisir.

Le Journal est le fruit de cet "art de voyager" que Montaigne conçut à son égotiste usage - un art qui lui permit de tirer tout le parti possible de son périple pour s'informer directement des "humeurs" étrangères et "frotter et limer [sa] cervelle contre celle d'autruy". C'étaient les rencontres qui faisaient le plus vif agrément qu'un homme tel que lui, avide de "communication", trouvait dans le voyage. Montaigne appréciait les "cognoissances toutes neufves", et préférait les amitiés nouées par choix, que permet le voyage, aux amitiés banales, nées du voisinage ou de la parenté. Le sens de la relativité se développe par les rencontres des personnes mais aussi des lieux. Un voyageur note les différences, dirait Stendhal. Ces différences, Montaigne les recherchait, comparant sans cesse villes, paysages, climats, coutumes - y découvrant des similitudes, parfois ; s'émerveillant le plus souvent de leur diversité. Cela sans d'ailleurs juger ni blâmer jamais, et toujours prêt à rectifier son impression première.

Ce voyage en Italie devait profondément marquer la sensibilité de Montaigne. Son influence serait décisive sur le troisième livre des Essais. La diversité des milieux, la variété des coutumes avaient accru son sens de la relativité, en même temps que celui de la nature humaine au travers de la différence des usages et des comportements. Paul Faure, commentateur du texte en 1948, écrirait qu'il s'agit d'"un essai plus vrai que les Essais". DM 

MONTAIGNE.jpg

Gravure pour l'édition des Essais de 1772

22:10 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

03/10/2020

Deux articles de Henri Michaux non repris dans La Pléiade

Malgré le volume, si je puis dire, des trois tomes de La Pléiade consacrés post-mortem à Henri Michaux, sous la direction de Raymond Bellour, Ysé Tran et Mireille Cardot & le travail des plus sérieux qui a présidé à cette impressionnante recollection des textes du poète dispersés aux quatre vents : en plaquettes, en revues, en programmes de théâtre, en catalogue d'expositions, en dactylogrammes, en livres - deux articles, n'ont pas été repris dans la prestigieuse collection. Ces deux articles ont paru dans la revue Les Nouvelles littéraires n°2882, 14-20 avril 1983, en page 45 : ce sont deux livres de jeunesse commentés par leur propre auteur :

"Pour Ecuador, 1929

ECUADOR : un départ pour la république de l'Equateur, un séjour de huit mois, un retour en pirogue sur le Napo, et en bateau par l'Amazone.

La plupart des voyageurs béent d'admiration quand ils croient qu'il convient de béer. Et les plus froids se fouettent pour écrire quelques mots sur les spectacles "importants".

L'auteur de ce livre n'a pas fait cela.

Il ne dit pas un mot du canal de Panama, et il lui arrive de parler d'une mouche. Il ne s'est jamais préoccupé d'être juste et impartial envers les choses, il s'est seulement préoccupé de l'être envers ses impressions.

Et s'il y a des poèmes dans ce livre, ils veulent être aussi sincères. Ils ne se croient pas supérieurs."

Henri Michaux

* * *

Pour Un barbare en Asie, 1933

L'auteur de ce livre, étant enfant, allait dans le jardin observer les fourmis. Il les mettait sur une table, ou lui-même s'allongeait par terre, se mettant à leur niveau.

Ce voyage dura des années pendant lesquelles il ne fut guère intéressé par autre chose.

Cette fois l'auteur a été en Chine et aux Indes, et aussi, quoique moins longtemps à Ceylan, au Japon, en Corée, à Java, à Bali, etc.

Il n'a pas observé les fourmis, qui cependant abondent, mais les races humaines.

Comme il est naturel, il s'est tenu à l'écart des Européens, et a tenté de disparaître dans la foule étrangère. Il a attrapé des poux dans tous les théâtres d'Asie. Il connaît, pour y avoir été quantité de fois, le théâtre chinois, japonais, hindoustani, bengali, coréen, malais, javanais, etc... il a vu les films japonais, chinois, bengalis, hindoustanis. Il a entendu la musique, les danses indigènes.

Il a assisté aux prières, il s'est approché des temples, des lieux saints, des prêtres de toutes les religions.

Il a lu ou bien relu les ouvrages des philosophes, des saints et des poètes, il a étudié ou parcouru la grammaire de chaque langue et son écriture.

Enfin et surtout il a regardé "l'homme dans la rue", comment on rie, comment on se fâche, comment on marche, comment on fait signe, comment on commande, et comment on obéit, les intonations, la voix, les attitudes, les réflexes (tout ce qui ne ment pas).

Il s'est ainsi enfoncé dans la peau des autres. Toutefois, dans la peau d'un Chinois, il reste lui-même et souffre et regimbe, il souffre dans la peau de l'hindou, il souffre dans la peau d'être homme et de ne pas trouver la Voie. Et tout en souffrant il montre de l'humour, comme on fait, comme tant d'autres ont fait..."

Henri Michaux

PS : Je me garderai de prêter le premier de ces livres, que je possède en édition originale, pour une raison à garder secrète (une "particularité" qui n'est pas mentionnée dans La Pléiade).

18:56 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

19/07/2020

Aux éditions du Seuil, les livres de la collection Points-Poésie, par Jeanpyer Poëls

KEATS, AUDEN, PEREC, etc.

Que vous vienne cette façon de ne pouvoir vous soustraire à une curiosité blanche et vous vous courbez sur l’étal de Points Poésie et remarquez les nouveaux livres de cette collection encline à séduire maints amateurs, également ceux prêts à le devenir un jour…
Là, devant votre tentation, chaque titre paraît mouvoir une couleur de pastel doucement…

John Keats (1795-1821), exacerbant le dedans de soi où se noie la romance sienne à la fois ténébreu(se) et lumineu(se), porteuse forcément de féminité, vit en compagnie de la poésie, poésie elle-même absorbée dans une attente, au rendez-vous d’une ivresse d’aurore venue de la nature – et, telle qu’elle se tient debout, cette dernière implique une solitude dans sa beauté, dans sa sagesse tout autant, à l’écart de toute croyance… appliquée.

Lorsque me vient la peur de pouvoir cesser d’être
Avant que ma plume ait glané mon fertile cerveau,
Avant qu’en haute pile les livres, imprimés,
Enserrent, greniers pleins, la récolte bien mûre ;
Lorsque sur la face étoilée de la nuit j’aperçois
Les immenses symboles nuageux d’une grande épopée,
Et pense que peut-être je ne vivrai assez
Pour en tracer les ombres de la main magique du hasard…
("Seul dans la splendeur")

Wystan Hugh Auden (1907-1973) déploie une succession de récits sur l’amour plus ou moins dubitativement. L’amour ?

Viendra-t-il comme le temps change ?
Son accueil sera-t-il aimable ou brutal ?
Bouleversera-t-il toute mon existence ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

Ces récits concèdent l’importance de ce sentiment, mais n’éludent pas l’idée de l’acte qui suit la pensée (et) ne tard(e) pas. La pensée ? Qu’en ferait la nature, qui pourtant est capable d’amour, bien qu’il soit différent du (s)ien ? …

À ce dis-moi la vérité répondent cinquante petites proses, plutôt manières de réflexions prenant le plus souvent une allure d’aphorisme, traductrices du propos "vieux comme le monde" : je t’aime, quelle que soit la langue qui l’exprime, mais dont l’occurrence dans laquelle il survient est la préoccupation majeure du poète, qui ne saurait fair(e) semblant en disant, en lisant, en écrivant je t’aime, mieux : je T’aime…
Être le bien-aimé (et) un amoureux ne sont pas états qu’il faut confondre, au risque de s’abuser soi-même.

Quant à la "poésie amoureuse de l’Andalousie à la Mer Rouge", hébraïque, elle commence avec le "Cantique des cantiques", livre sacré qui était chanté…

(Lui) Tu me donnes des battements de cœur,
Ma sœur, ma fiancée,
Tu me donnes des battements de cœur
Par un seul de tes regards,
Par un seul collier de tes sautoirs ! (…)
(Elle) Lève-toi, vent du nord, viens, vent du sud,
haletez sur mon jardin,
que coulent ses résines !
Vienne mon bien-aimé en son jardin,
qu’il goûte à ses fruits de délice ! (…)

Puis, elle se déplace et des poèmes paraissent telle la ponctuation de ce déplacement et des lieux qui en ressortent, une résurgence avec ses variations d’un idiome à l’autre : la Mésopotamie (Sa lèvre a goût de vin et la biche gracieuse / Laisse échapper des mots qui sont huile soyeuse.), l’Espagne (La gracieuse biche est clarté de la lune, / sa nuée de cheveux sur sa joue de lumière…), la Provence, l’Italie, la Rhénanie, l’Égypte (Elle lève un rameau parfumé et tournoie, / De sa voix qui fredonne un exquis nectar coule…), l’Afrique du Nord, le Yémen (L’amour du myrte en moi prend racine en mon cœur, / Mais je suis en exil et mon pas est si lourd…), la Palestine (Il y a sur ta langue un rayon onctueux, / Blanche lune, une gaufre de miel moelleux…).
Elle se déplace ainsi et paraissent halte après halte une certaine imprégnation et une extériorisation de la sensualité, celle-ci au cœur de vivants amoureux qui ne restreignent pas leur désir…

Le dragon, lui, vous incite à entrer dans "le mystère de la voix" (Gary Snyder, in "Le retour des tribus") de poètes de Chine, inépuisable comme tout mystère, et, en même temps, à vous approche(r) de "l’utile de l’inutile" (cf. Présentation – "Poésie chinoise").
Chaque poème est accompagné d’une calligraphie, jusqu’à vous troubler, à lui devoir des… égards. Métaphoriquement, lié à ce qu’a ressenti et ressent encore qui l’écrit, il est ensuite source de pensée(s) et d’extase pour qui s’en empare calmement…

Le corps est l’arbre d’éveil
Le cœur dressé tel un clair miroir
Appliquez-vous à bien l’essuyer constamment
Il ne faut pas faire en sorte que la poussière y adhère (Shen Hsiu)

Il n’y a pas d’arbre à la racine de l’Éveil
ni de support au miroir du Cœur
Dès l’origine il n’y a rien du tout
Où la poussière adhèrerait-elle ? (Hui Neng)

Entre Amérique du Nord et Amérique du Sud, le monde des poètes mexicains est une multiplicité de voix, lesquelles renvoient non seulement les images de la mort,… d’une poursuivante ?, mais aussi les liserés d’une expression baroque, et, le "drôle de jeu" du noir et du blanc, de l’obscur et du clair, d’une civilisation… moderne et d’une civilisation … dont la senteur du passé n’est pas passée, celle du feu encore…
"Un siècle de poésie mexicaine" se fonde sur un choix au gré du cœur (Ouvre de ton cœur / le cœur le plus intime, Sor Juana Inès de la Cruz), que l’épopée et le romantisme nourrissent, que tient au bout du compte et sans le vouloir Octavio Paz, mais dont le chant à présent de gorges nouvelles sort teinté d’encre autant que d’énigmes qui commencent d’occuper cette histoire.

Loué soit le premier jardin,
la splendeur perdue, que contemple
un cyclope de massacres et de bombes.
Louange à l’ange noir :
ultime véhicule invoqué par le siècle
pour revenir comme fous au jardin initial.
Ce sera l’arbre du vice et de l’abus.
Nous ne serons pas si nombreux,
il n’y en aura qu’un qui prêtera sa côte
pour créer, à partir du dernier jardin d’asphalte
le nouveau jardin des aînés. (Myriam Moscona)

Georges Perec (1936-1982) est joueur, les mots deviennent osselets à mettre en paix avec eux-mêmes, et il débarrasse le faiseur de poésie de la nécessité d’une croyance en quelque écriture.

Jusqu’à ce que ça éclate, que ça casse, que ça saute,
jusqu’à ce que cesse cette quête cauteleuse,
jusqu’à ce que le squale esseulé avale ce vécu calqué,
que la lave têtue scelle ces éclats laqués, jusqu’à l’escale et l’écluse,
jusqu’à la vallée suave,
jusqu’à la vue.

Il joue aux osselets et prend goût à les lancer, à les reprendre, puis à les poser sans les contraindre à quelque logique qui irait de soi, mais à se contraindre à les obliger à l’amuser et à amuser le lecteur.
Aimer / rire aéré, aire / mirée emmi mer rimée / âme même amie / mer amarrée à ma rame / mima, rima Miramar
Si jamais contentement de votre curiosité, demeurée saine, vous porte à aller voir le bout de l’un de ces livres, vous aurez loisir de connaître tous les titres qui s’insèrent dans cette collection Points Poésie, et de constater de nouveau le mouvement de leur couleur de pastel, teinté vraiment.

Jeanpyer Poëls
in Diérèse 46
automne 2009

20:04 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)