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08/06/2019

Montaigne : "Journal du voyage en Italie, par la Suisse & l'Allemagne, en 1580 & 1581"

Un manuscrit retrouvé par hasard dans un coffre du château de Montaigne, deux siècles après sa mort (1592), par l'abbé Prunis - manuscrit aujourd'hui perdu - permit l'édition de ce livre. La première partie en avait été rédigée par un secrétaire, sous la dictée, la seconde par Montaigne lui-même (en français et en italien). Le texte fut édité en 1774 par Anne-Gabriel Meusnier de Querlon en deux formats différents, d'abord en deux petits volumes in-12 puis au grand format in-4. Saint-Aubin réalisa un beau portrait-frontispice de l'auteur.

On a dit de Montaigne qu'il avait inventé le tourisme. Les voyages dans l'Italie du XVIe siècle étaient assurément nombreux mais entrepris à des fins précises par les marchands, les universitaires, les diplomates, les humanistes, les pèlerins, et suivant des itinéraires aussi directs que possible. Montaigne, bien que sous le prétexte de cures médicales, allait inaugurer une nouvelle conception du voyage : peu lui importait de voir ce que les autres avaient vu ou de vérifier l'exactitude de leurs rapports, il n'avait souci - comme plus tard Stendhal - que de dire non pas ce qu'étaient les choses, mais les sensations qu'elles lui suscitaient. Pour lui voyager était en soi un plaisir.

Le Journal est le fruit de cet "art de voyager" que Montaigne conçut à son égotiste usage - un art qui lui permit de tirer tout le parti possible de son périple pour s'informer directement des "humeurs" étrangères et "frotter et limer [sa] cervelle contre celle d'autruy". C'étaient les rencontres qui faisaient le plus vif agrément qu'un homme tel que lui, avide de "communication", trouvait dans le voyage. Montaigne appréciait les "cognoissances toutes neufves", et préférait les amitiés nouées par choix, que permet le voyage, aux amitiés banales, nées du voisinage ou de la parenté. Le sens de la relativité se développe par les rencontres des personnes mais aussi des lieux. Un voyageur note les différences, dirait Stendhal. Ces différences, Montaigne les recherchait, comparant sans cesse villes, paysages, climats, coutumes - y découvrant des similitudes, parfois ; s'émerveillant le plus souvent de leur diversité. Cela sans d'ailleurs juger ni blâmer jamais, et toujours prêt à rectifier son impression première.

Ce voyage en Italie devait profondément marquer la sensibilité de Montaigne. Son influence serait décisive sur le troisième livre des Essais. La diversité des milieux, la variété des coutumes avaient accru son sens de la relativité, en même temps que celui de la nature humaine au travers de la différence des usages et des comportements. Paul Faure, commentateur du texte en 1948, écrirait qu'il s'agit d'"un essai plus vrai que les Essais". DM 

22:10 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

19/07/2018

"L'Autre nom de la terre" et "Versants du regards et autres poèmes en prose" d'Eugenio de Andrade (1923-2005)

L'Autre nom de la terre, éd. bilingue, trad. Michel Chandeigne et Nicole Siganos, La Différence, 1990, 10,90 €
Versants du regard et autres poèmes en prose, éd. bilingue, trad. Patrick Quillier, La Différence, 1990, 13,80 €

"L’homme n’est pas toujours un lieu triste/ Il y a des nuits où le sourire/ des anges/ le rend habitable et léger". Ce postulat, extrait de L’Autre nom de la terre, n’est pas l’expression d’une rêverie évanescente. Eugenio De Andrade appartient à cette lignée de poètes solaires enracinés dans la jouissance des éléments. La lumière, l’eau, le vent, la neige ; les pierres, la chaux et le sable s’y retrouvent comme les composants d’un paysage éternel.

Un paysage qui pourrait ressembler à celui dans lequel a baigné l’enfance du poète, dans le sud du Portugal, autour du village de Povoa-de-Atalia où il est né, le 19 janvier 1923. Il y avait là des bergers, "figures devenues presque mythiques". D’un recueil à l’autre, cette poésie est une célébration du désir, du corps dans la gloire de sa jeunesse ; en réaction déclarée contre les pouvoirs qui ont voulu, pendant plus de cinquante ans, dans ce pays, exalter les seules vertus de la patrie et de l’âme. L’enfant et la mère sont encore deux autres figures dominantes. Eugenio De Andrade dit avoir toute sa vie éprouvé une véritable passion pour sa mère qui le berçait de chansons populaires.

"Je n‘aime pas les villes. Ma poésie est rurale, écrite dans une esthétique de la rigueur et de la pauvreté". dit-il. Depuis le début des années 50, Eugenio De Andrade s'était pourtant installé à Porto, ville secrète - "celle qui, au Portugal, a sans doute le plus de caractère". - mais il y vivait hors des habitudes citadines, "parce qu‘on y travaille en paix, et qu'il y passe un si beau fleuve, le Douro".

L’éclat de sa poésie a très vite été reconnu, à partir de la publication, en 1949, de As màos e o frutos (Les Mains et les fruits) titre qui évoque un tableau de Gauguin. En France ? C’est Armand Guibert qui a traduit dans la revue "Fontaine", en 1944, quelques poèmes tirés d’Adolescents, un des deux premiers recueils que l’auteur a reniés, les jugeant trop maladroits. Au début des années 80, Michel Chandeigne a découvert à son tour cette poésie d’une réalité épurée et lumineuse, dont il a commencé par présenter un florilège (1). Aujourd’hui traduite en quelque vingt-cinq langues et comptant une vingtaine de recueils, l’œuvre d’Eugenio De Andrade a su imposer une voix singulière qui se reconnaît dans trois grands courants : les chansons médiévales, la Grèce archaïque et la poésie orientale classique.

C’est un rythme, une scansion qui préside à l’élaboration de chaque poème puis un patient travail, vers une forme dépouillée où les images et les mots trouvent "leur plus juste place". "J'aime écrire de façon concrète, la plus simple possible", dit Eugenio De Andrade, qui fut également le traducteur de Lorca. "Parfois, je suis resté des années sans écrire, fatigué de ma propre voix." Mais, s’il a beaucoup déchiré, le poète dit ressentir "le besoin du papier comme on ressent le besoin d'un corps".

Eugenio De Andrade s’est nourri des grands romans d’apprentissage, de Thomas Mann ou des classiques russes. Proust et D.H. Lawrence, mais aussi Umberto Saba, Ungaretti font partie de son univers. Parmi les contemporains qu’il a croisés, seuls Marguerite Yourcenar et J.L. Borges, tous deux curieux des cultures du monde, ont suscité sa fascination. Mais il ne goûte plus la fiction.

A la fin de sa vie, ses lectures se partageaient entre les essais de théorie musicale, les traités de botanique et d’ornithologie, tous ouvrages qui s’attachent à décrire la simple réalité. "Je n'ai que faire des yeux, de la parole./ à présent il me reste la page/ vierge encore de l’insupportable/ cantilène des grillons."(2).

Valérie Cadet


___________________

(1) Vingt-sept poèmes - Éditions Michel Chandeigne, 1981.
(2) Extrait du recueil Blanc sur Blanc, traduit par Michel Chandeigne, éd. La Différence, 1988.

11:27 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

16/01/2018

"More à Venise, suivi de Petit testament", par Bertrand Degott, La Table Ronde, 14 €

Lire Bertrand Degott est un enchantement. Sa poésie, rare et discrète, ne s’impose pas mais se glisse à pas comptés dans la vie comme une évidence. Elle dit la vie, les choses de la vie et la vie des choses de la vie. Avec un rien de mélancolie, parfois, au détour d’octosyllabes bien comptés, lorsqu’on sent qu’il y eut des journées claires et qu’on devine les jours de pluie. Un petit ordinaire des jours, certes, mais magnifié par la langue et la rime où l’on croise la troublante beauté des veuves et où l’on songe en respirant les roses / que ça pourrait durer toujours. Il y a beaucoup de regrets dans ce recueil, de ceux que l’auteur a vécu et dont il nourrit son verbe, à la lumière de ce qui ne veut pas mourir. L’absence creuse l’ombre du souvenir et Bertrand Degott s’adresse à des fantômes qui ont fait son bonheur, dans un autrefois pas si lointain. Sans doute, le ciel nous leurre et nous amuse, même si aujourd’hui pour autant que je l’écrive / ma vie sans vous est comme une plaie vive. Le poète demeure irrémédiablement fidèle à ses maîtres et à ses pairs. L’évocation poignante de Jean Grosjean donne le frisson, lorsque la question se pose : Où êtes-vous en ce dimanche / de Pâques, où donc monsieur Grosjean ? vous promenez-vous dans les branches / entre l’azur et les pervenches / fleuries du côté de Nogent ? Il s’adresse de même à Jean-Claude Pirotte, William Cliff, Christian Bobin, Josette Ségura ou Jacques Moulin, pour leur dire combien l’écriture ne peut que rendre supérieurement vivant. D’ailleurs, y a-t-il vraiment quelque chose en nous de mortel ? La réponse est là, dans la beauté de la poésie éternelle. Pour autant, un testament peut être le bienvenu, ne serait-ce que pour transmettre la lumière du poème. Car, déjà, la nuit mêle son encre au vide / et chaque heure ajoute une ride / au front une ligne au cahier. Puisqu’il n’existe aucun remède au mal d’amour, il faut affronter sa propre fin sans haine et sans crainte. Lorsque l’heure aura sonné, moi ma peau ma poésie morte / en un mouvement essentiel, nous dit l’auteur, n’hésitez pas vendez mes livres / essais journaux comptes-rendus. À Dieu ne plaise, le plus tard possible, même si la question de la vanité d’écrire est posée. Bien sûr on n’écrit que pour soi / on n’est jamais lu par personne. Pour une fois, je n’aimerais rien tant que faire mentir le poète.

 

Christophe Mahy

20:10 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)