241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07/02/2017

"metz in japan", de Alain Helissen & Jean-Pierre Verheggen, Voix éditions, Mas d'Avall, 66200 Elne, disponible chez l'auteur *

Avec l'humour présent dans les Greguerías de Ramón Gómez de la Serna : "Livre : mille-feuilles d'idées", on peut lire ici - dans ce recueil signé par Alain Helissen et Jean-Pierre Verheggen qui se présentait d'abord sous la forme d'un journal de grand format exposé en juin 2003 au Musée des Beaux-Arts de Metz - et redécouvrir, au risque de la littérature, ces petits riens qui fondent l'interactivité d'un discours organisé autour de jeux d'assonances et d'extensions de phonèmes où le mot directeur, le médium, est "Metz", pris comme nom commun.
Les auteurs, tout à leur ouvrage, font voyager le vocable de néologismes en "metzologismes" et remontent le courant des expressions, locutions, citations passées dans la langue (parlée) : "Ne tirez pas de plan sur la cometz / Cent fois sur le metzier / Remetztez votre ouvrage", pour mieux goûter à mesure chaque métamorphose.
A la lecture, ces "metztrapolations littéraires" agissent comme un acide en introduisant dans le mot choisi un élément étranger (un contrefacteur, d'où le titre du recueil). De bouche en bouche, et sans plus donner de la voix que nécessaire, parce qu'après tout l'impuissance est la matière même du discourir, du communiquer (autant que généralement du faire, mais ce n'est pas le propos). Sous la grande machine circulatoire et les mille canaux de la parole, c'est à un zapping constant que nous assistons, où la mise à l'épreuve des mots remaniés préside à l'écrit.
Lors même que "C'est le metz-disant qui généralement / Emporte le marché", on se gardera bien d'en tirer des conclusions hâtives, sachant que dans metz in japan l'on touche d'abord à l'euphonie, puis au hasard qui peut enlever à la vérité (une partie de) son fondement et changer les points de repère habituels.
Irréductible à la seule idée, parce qu'il développe le singulier. Parti pris ludique donc, cherchant dans son vouloir-être ce qui dans la langue viendrait à le corroborer, et le plus antiphilosophique qui soit, à l'inverse de ce qu'entendait Derrida, pour qui "La philosophie consiste à rassurer les enfants. C'est-à-dire, comme on voudra, à les faire échapper à l'enfance, à oublier l'enfant...". Le lecteur est ici dans la (grande) enfance du verbe assumée pour telle, qui parle pour elle d'abord et sans jamais viser non plus le "metz plus ultra !", inaccessible, hors-sujet, à tous les sens du terme.


                                                                                                Daniel Martinez

* Alain Helissen, 53 rue de l'Entente 57400 Sarrebourg

11:29 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

31/01/2017

"Friches" ("Arano") de Bashô, trad. René Sieffert, éd. Verdier, 10 €

Bien que réunis sous le nom de Bashô, les poèmes ici traduits forment une compilation de compositions d'une centaine de poètes différents, éditée par Yamamoto Kakei, un médecin, disciple du grand poète japonais du XVIIe siècle peu après sa mort. En mourant, Bashô avait composé un poème qui évoquait cette "lande de la désolation" que son rêve continuait d'arpenter malgré son épuisement, image de la pérennité de sa poésie.

On se représente souvent la poésie japonaise sous la forme de la brièveté du haïku (dix-sept syllabes), adaptée, comme devait l'écrire Sôseki, aux conditions du voyage et susceptible, en peu de temps, de créer chez son auteur un détachement des passions. Sôseki, non sans humour, écrivait, en effet, dans son roman Oreiller d'herbes : "On verse des larmes. On métamorphose des larmes en dix-sept syllabes. On en ressent un bonheur immédiat. Une fois réduites en dix-sept syllabes, les larmes de douleur vous ont déjà quitté et l'on se réjouit de savoir qu'on a été capable de pleurer."

Mais en réalité, ces brefs poèmes étaient souvent rassemblés en véritables rhapsodies collectives de trente et une syllabes enchaînées les unes aux autres, les poèmes intermédiaires de quatorze syllabes formant avec le précédent et le suivant deux poèmes différents. L'ensemble constituait des kasen, dont cette anthologie propose un florilège.

Les commentaires très savants du traducteur René Sieffert permettent de comprendre non seulement la lettre même de cette poésie, mais les innombrables allusions à la littérature japonaise classique (de célèbres épisodes du Genji monogatari sont, en effet, présents en sous-texte) et le commentateur précise même le destin de ces poèmes ou plutôt des épisodes que ces poèmes relatent et qui eux-mêmes feront l'objet de traitements plus tardifs, notamment dans le théâtre de Chikamatsu.

On est donc en présence d'une très riche anthologie, beaucoup plus foisonnante et documentée que les recueils dont on dispose en français. Et l'on peut la lire comme une remarquable introduction à la poétique japonaise. La faune et la flore sont, cela va de soi, attachées à la géographie, mais chaque plante, chaque animal (le plus souvent volant, des insectes et des oiseaux, mais aussi l'inévitable grenouille) sont chargés de signification.

De lecture pourtant facile, ces poèmes peuvent tromper le lecteur inattentif et inciter à une parodie inepte. Ainsi tel poème (signé Bashô celui-ci) "Les belles du soir / l'automne donnent toutes sortes / de calebasses." Un contemporain de Bashô y lira immédiatement une double allusion à un poème de Kokinshû (l'un des premiers recueils poétiques, du début du Xe siècle) et à un épisode tragique du Genji monogatari où une jeune maîtresse du Prince meurt dans ses bras après une nuit d'amour. Tel autre poème (de Shirahai no Tadatomo) "Sur la mer bleue / ailes blanches le canard noir / a la tête rouge" est un renvoi à un passage du Journal de Tosa (an 935) : "Nous passons la pinède de Kurosaki. Le nom du lieu est noir, les pins sont verts, les vagues sont neigeuses, les coquilles sont de pourpre : il manque une couleur pour les cinq fondamentales." Si bien que chaque poème possède une clé qui ouvre de nombreuses portes de la culture japonaise.

                                                                                 René de Ceccatty

16:32 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

18/08/2016

"Baudelaire", de Claude Pinchois et Jean Ziegler, éd. Julliard (1987) opus 1

Charles Baudelaire meurt en 1867 à l'âge de 46 ans. Deux ans plus tard, en 1869, son ami Charles Asselineau publie une première biographie : Charles Baudelaire, sa vie, son oeuvre. Vingt ans après, en 1887, Eugène Crépet, qui avait demandé à Baudelaire de rédiger des notices sur Hugo et Banville pour son anthologie les Poëtes français publie, en introduction aux Oeuvres posthumes, une "étude biographique". Elle sera complétée vingt ans plus tard, en 1906, par le fils de l'auteur, Jacques Crépet. Claude Pinchois et Jean Ziegler, les auteurs de Baudelaire, n'ont pas eu d'autre ambition que de combler les lacunes de la grande biographie Crépet. Ils ont déjà publié ensemble la dernière édition des Oeuvres complètes de Baudelaire dans la Pléiade. Le premier dirige un centre d'études baudelairiennes à l'université Vanderbilt aux Etats-Unis qui "recense environ 50 000 titres".

Leur Baudelaire est plus qu'une somme : c'est un véritable dossier d'instruction. Renseignements généalogiques remontant au Moyen-Age, inventaire du mobilier, état au centime près des dettes du poète : rien n'échappe à ces magistrats infatigables. En 650 pages bourrées de détails, documents et citations, on prend connaissance du dossier le plus complet jamais établi sur le cas Baudelaire.

Charles Baudelaire naît à Paris en 1821. Son père, François Baudelaire, était un prêtre défroqué, fonctionnaire du Sénat et peintre à ses heures. Sa mère, Caroline Dufaÿs, est la fille d'un procureur au Parlement de Paris.

Veuve en 1827, elle épouse en secondes noces le commandant Aupick, un jeune officier qui s'est distingué pendant les campagnes de l'Empire. Charles passe son enfance à Paris. En 1831, on l'inscrit au Collège de Lyon où son beau-père est appelé par le service.

Il restera dans cette "ville noire des fumées de charbon de terre" jusqu'à l'âge de quinze ans. 1836 : retour à Paris de la famille Aupick. Charles entre à Louis-le-Grand où il obtient de nombreux prix et accessits. Il appréhende avec anxiété le terme de ses études : "Plus je vois approcher, dit-il à son frère, le moment de sortir du collège et d'entrer dans la vie, plus je m'effraie ; car alors il faudra travailler sérieusement, et c'est une chose effroyable à penser". Son baccalauréat obtenu, il avoue qu'il "ne se sent de vocation à rien, et qu'il se sent bien des goûts divers qui prennent successivement le dessus". Il s'inscrit en Droit pour rassurer les siens et s'installe dans une pension du Quartier Latin. Il a tôt fait de contracter trois mille francs de dettes "pour soutenir, nourrir, vêtir quelque drôlesse", comme s'exclame son frère outré.


                                                                      Michka Assayas

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

17:02 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)