241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

03/06/2020

Journal du (dé)confinement IX, Daniel Martinez

A mon tour, j'ose trouver de la justesse à cette phrase d'un philosophe qui n'est pas pour autant ma tasse de thé, loin s'en faut, André Comte-Sponville : “J’aime mieux attraper le Covid dans un pays libre qu’y échapper dans un État totalitaire.” Cette application que nos édiles nous recommandent de charger, à présent qu'elle serait "au point" : "Stopcovid" mériterait à elle seule une levée de boucliers, mais...

Gaëlle me chuchote à l'oreille (il est un peu plus de vingt heures, le ciel est dégagé, le soleil continue de nous réchauffer le corps) : "Papa, la lune nous suit". Effectivement on voit tout là-haut se détacher sur un fond clair la moitié du "Petit Véhicule".
- Tu sais qu'étant jeune, elle m'a beaucoup fait rêver.
- Mais la lune, Daniel, ne serait-elle pas un rêve ?
...
- Pas vraiment. Cependant, quand on la regarde de si bas, on en a l'impression.

Ce "formidable" pouvoir médical !, qui vient depuis peu de surpasser tous les autres. Lorsque j'étais étudiant en Droit, mes profs me parlaient du pouvoir des juges en France, du pouvoir des médias aux USA, etc. A présent, il serait judicieux de faire plancher les étudiants télétravailleurs sur le pouvoir international, toutes catégories confondues, de la médecine. Quel spectacle, au demeurant nous donne-t-elle ! Une enquête bidonnée du Lancet pour démolir les partisans de la chloroquine, d'un usage courant pour celles et ceux qui voyagent en Inde (à prendre un mois avant le départ, pendant son séjour et un mois après le retour au pays). Franchement, je ne savais pas avoir risqué la mort à prendre au quotidien cette médication comme je le faisais alors. Mais au juste, des chiffres : combien de morts dus à l'usage de cet antipaludéen classique a-t-on à déplorer ? Par ailleurs, la région marseillaise bénéficie-t-elle d'un microclimat néfaste à la circulation dudit virus ?, où l'on dénombre de trois à cinq fois moins de morts qu'ailleurs dans l'Hexagone. Quelle "étrange" région où officie un "étrange" inconnu qui porte le cheveu long et une montre rouge au poignet !

Lui, et dans son monde traversé par l’étourdissante mélodie de Bob Dylan chantant Ballad of a thin man. Des tonalités obscures, des accents rauques traversent cette voix. Ces voix : elles sont éclairées du dedans, elles sont des astres qui se déchirent en plein jour, sous le soleil qui ocre à présent les façades. Puis celle, venue se brûler au réel, louvoyante – I was a wing in heaven blue…/ And I was free, de Patti Smith, souveraine. Chemise blanche et cravate noire, c’est ainsi qu’elle m’apparaît, elle a ébouriffé ses cheveux pour se cacher les yeux, les yeux de celui qu’ils ont vu revivre dans son dernier rêve, Jimi Hendrix, « comme s’il était une lumière ou un corps céleste ». A l’instant même où tout se mêle, à toute vitesse, vertige. Ces voix, dans leur résonance intime confondues, donnent à percevoir les battements mêmes du temps. Tout est plein d’âme, jusqu’au moindre soupir.

Diane voudrait que je lui achète un cerf-volant pour son anniversaire, qui approche.
"Mais de quelle couleur, voudrais-tu ?"
- Rose comme les joues de Camille, ma maîtresse que j'aime, parce qu'elle m'a appris à danser.
Elle esquisse pour mon plus grand plaisir quelques pas de danse, d'un équilibre étonnant pour son jeune âge. Je l'applaudis, elle est heureuse et me réclame pour la peine un peu d'eau plate mélangée à de l'eau gazeuse. Et me demande in fine si elle peut faire "un petit rot".

On y sirotait là, entre autres, un thé à la menthe aux pignons grillés qui donnait, selon l’expression consacrée, du cœur au ventre. Rien à voir avec ce que l’on vous sert de l’autre côté de la Méditerranée, en métropole, à ces petits sachets lyophilisés qui vous laissent en bouche un goût saumâtre et semblent une tisane presque à côté de ce que Léa – dont les parents avaient un pied à terre en Suisse, dans le canton de Vaud – et lui, Christian, goûtaient des deux lèvres ce jeudi, sur la butte du Belvédère, à Tunis. Assis tout à côté d’elle, lui parlait aussi bien des pages du manuscrit de la veille auquel il avait mis le point final que de son quotidien, de son « je » qui lui faisait à mesure intégrer peu ou prou le fait d’être.
Mais toujours demeure en fond d'écran, le bleu du ciel, rouge sous les paupières (celles de Léa transparentes presque) : foyer de l’image et de son anagramme « magie ».

 

Daniel Martinez

09:24 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

11/05/2020

"Journal du confinement" VIII

Voilà, cette première période de confinement est terminée, mais je ne me sens pas vraiment "déconfiné", étonnant non ? Mentalement, tout d'abord, car j'ai le sentiment que nous sommes passés dans un autre monde, dans une autre histoire, quand bien même s'en défendrait-on. On peut en rire bien sûr, en sourire ; ou trouver la pilule tout simplement amère. Michel, un chargé de ressources humaines, me dit : "Je n'ai rien changé à ma vie, ou presque. Mais le stress est bien présent, en tapinois. Alors je marche après le travail. Rien ne m'interdit de passer par la République pour arriver à la place d'Italie. Les journées s'allongent, autant en profiter quand il ne pleut pas." Toujours au sujet de la crise sanitaire, il essaie d'en savoir un peu plus sur mon ressenti. Mais je demeure évasif, il n'en saura pas beaucoup plus : juste que cette vie en retrait est assurément pour ma personne, physiquement j'entends, le prolongement de l'ancienne. Par contre, nuitamment, mes rêves en deviennent étonnants. Par exemple, pas plus tard qu'hier : je me revois où j'ai vécu un peu plus de six ans, au 28 boulevard Aristide-Briand, bâtiment B, à Montreuil. Patrick Besson en a fait un livre éponyme, de son séjour à ladite adresse, aux éditions Bartillat, en 2001 ; il habitait, lui, le bâtiment C. On l'appelait "la Cité du Printemps", sauf que dans mon rêve on l'avait débaptisée pour la désigner du doux nom de "Blue Hills" : les collines bleues. La poésie s'y était-elle invitée ?
... Toujours est-il que par cette nuit printanière, je restais là, devant ma porte au quatrième, silencieux, sans pouvoir glisser la clé dans la serrure afin d'ouvrir la porte d'entrée. Dehors, il faisait froid, la pluie tombait à seaux et le vent agitait furieusement un grand frêne dont les branches les plus hautes criaient secours. Debout, comme inconscient, les yeux me brûlaient et à ce moment-là j'entendis une voix me chuchoter à l'oreille : "Tu manques de sommeil". Au réveil je n'avais toujours pas réussi à entrer dans mes appartements.

J'ai relu en soirée les Proverbes de Roger Munier (Atelier La Feugraie, 1992), et noté : "On n'est qu'enveloppé par la vie. Non abrité en elle, comme on croit. La vie nous fait vivants, puis nous laisse - être vivants." Saurait-on mieux dire ? Être vivant signifie-t-il vivre, à plein, sa condition d'homme ?, je crains que non. Juste l'ombre des fleurs sur le mur oriental, et ces rumeurs au-dehors devenues mots, phrases accompagnées par le froissement de l'air, en quête d'une histoire, la mienne, la vôtre, à conjuguer de même.
Lire et écrire me sont devenus un acte presque clandestin. Un peu comme si tenter de produire du sens, coûte que coûte, devait en passer par une sortie du monde, un rejet de ses masques, du présent immobile et de sa violence contenue.

Plus loin, au chapitre quatre : "La plupart ont besoin d'être rassurés. L'homme a besoin d'être rassuré. On ne sait pas au juste de quoi. Rassuré." Quête d'indices, pour confirmer la rationalité de ce complexe environnemental. Et puis l'attente corrélative, d'une explication. Il faut que cette crise ait une raison, une raison d'être, fût-elle déraisonnable. "Si les Chinois..." proclame Yann Arthus Bertrand. Lui aussi a besoin d'être rassuré, un réflexe humain en quelque sorte, mais pas seulement. Disons que la conscience animale du danger se suffit à elle-même. Dans ce sens, l'instinct est seul face à lui-même.
Nous nous sommes construits, à travers les siècles, contre la nature "marâtre". Et, incroyable !, nous voilà à nous cacher devant elle, à demander aux populations de se calfeutrer chez elles, pour donner naissance à une sorte de désert urbain, à la manière d'un Chirico, dans le désordre des heures et des jours invisibles à leur tour. Miracle, l'être humain a ainsi gagné en invisibilité ! Ce vingt-et-unième siècle tient donc toutes ses promesses... On se gardera d'exempter l'homme de ses responsabilités, comme de le considérer une simple victime.
Ou d'oublier, entre mille autres bévues, de compter précisément les 741 spires du grand chêne abattu dans la forêt voisine d'Ozoir, à l'entrée de ce qui fut la propriété du baron de Rothschild. Tout cela s'est passé en un rien de temps, la sciure pleurait sur les mains gantées de ces "braves" gens, venus jeter à bas l’œuvre du temps, en sa majesté.

Pulsations de vase dans le bassin, des poissons se faufilent entre les gouttes de pluie et le vent ronfle comme un feu obscur.

 

Daniel Martinez

05:36 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

07/05/2020

Journal du confinement VII

Je ne sais trop, ou pas assez, ou pas du tout. J'écris oui, du fond de ce passage où l'on croît déceler le réel sous des formes ténues, élucidées enfin puis perdues pour d'autres éventuelles. Le réel, un alignement de chiffres, une rengaine, une implosion étouffée au passage des actualités. Mais au juste, on sait avec l'aplomb de l'instinct que c'est ici précisément que se portera le regard, la conscience d'une faillite, la sienne tout aussi bien.

"Nous remettre en cause, c'est l'occasion", me dit l'un. "Laisser se défaire les peurs collectives, pour tenter d'en tirer parti à mesure", me dit l'autre. "Voir jusqu'où le politique peut aller", me dit enfin un troisième. Ajoutant : "Quelle extraordinaire occasion de garder sous contrôle son auditoire, pas seulement par les mots, mais physiquement réduire son domaine, à l'individu, à son corps caverneux."

Mais Daniel, vous avez tort, il faut préserver des vies, au diable votre liberté !... En substance, Catherine me prévient : la directrice l'a eu, très amaigrie elle lutte, mais elle n'arrive pas à refaire surface, je crains le pire. Nous avons déjà prévu sa remplaçante.
Catherine enchaîne : "Oui, le 12, nous allons tout faire pour reprendre, 4 ou cinq par classe, pas plus ; et il y aura un roulement pour les élèves. On ne sait pas encore si le rythme adopté sera un jour travaillé, un jour de repos, ou bien une semaine sur deux."
J'ai promis de lui offrir à la reprise, le 12 ou un autre jour, une nature morte (à la seule condition qu'elle ne la prenne pas comme telle), une huile réaliste tout près du temps glissant. Elle en fera un sujet de réflexion pour sa classe, ajoute-t-elle. A dire vrai, je lui en avais parlé dès février, alors que rien ne me laissait envisager la suite, la crise sanitaire qui nous frappe aujourd'hui, de plein fouet. Désormais, cette toile prendra une autre dimension. J'espère que la petite classe, réduite à quelques éléments choisis, l'appréciera, cette peinture, mais pour sa seule esthétique.

Non, la nature n'est pas morte, bien au contraire !... Mais il y a certaine amertume à la voir ainsi vivre sa vie comme si de rien n'était pour l'homme. Les abeilles n'ont jamais produit autant de miel, les insectes réapparaissent peu ou prou, la vue s'étend, au loin ; dès vingt-deux heures, les trains ne passent plus, eux que l'on entendait trouer l'air de la campagne jusqu'après minuit. Le silence régnant, par une vertigineuse nuit de pleine lune.

Depuis Héricy, en Seine-et-Marne, un poète dont je vous entretiendrai bientôt m'envoie dans une petite enveloppe blanc crème un porte-bonheur, un œil de Sainte Lucie, celui-ci trouvé à la plage de la Favière, à Bormes-les-Mimosas. Avec ce mot d'accompagnement :
"Selon la légende, Lucie, voyant sa mère devenir aveugle, promet à la Vierge de faire don de ses yeux à la mer à la condition que Marie évite la cécité
à la génitrice de Lucie. La Vierge exauçant ce vœu, Lucie donnera ses yeux à la mer. Et, depuis, le ressac, parmi des myriades de petits cailloux remués, rejette sur le sable de la plage des "yeux de Sainte Lucie".
Ils peuvent être minuscules, au plus de la taille d'un ongle. On les trouve, de taille plus grande, dans le commerce, vendus en bracelets, bagues, colliers, boucles d'oreille. Plus rares, ils peuvent être de couleur bleue. Il s'agit en fait de l'opercule d'un petit coquillage, la spirale évoquant l'iris d'un œil, d'où son nom."

Comment accepterait-on de ne rien troubler de l'"ordre" du monde, ou dit tel ? Je repense à ce qu'écrivait Char bien sûr, mais aussi à tous ces errements de l'humanité, ses silences qui en disent long. Combien de milliers de personnes meurent ces temps-ci de faim parce que l'on ne peut plus acheminer d'aide alimentaire aux pays (d'Afrique notamment) les plus démunis, par la faute d'avions interdits de vol ? Un parallèle, humanitaire à tout le moins, s'imposerait, aux actualités quotidiennes. Entre deux maux - dont le pouvoir mortifère dépasse l'entendement -, qu'a-t-on choisi en Europe ?

Tous les matins, je l'entends creuser la terre, de bien haut, moi qui dors sous les toits. Pour ameublir le sol, le débarrasser des cailloux malencontreux, planter des lys (en souvenir de ma sœur en fin de vie de l'autre côté de la frontière française, alors même que fleurissaient dans le salon de la demeure trois de ces fleurs à l'odeur entêtante). Luce m'avait dit alors, pour me réconforter : "Béatrice ne peut pas mourir, face à cette cette exubérance, aux figures de danse esquissées, aux senteurs enfin". Mais elle est partie sans crier gare ; et je vois dans ce qui est planté ces jours-ci dans le jardin germer l'âme de ma très chère disparue, l'illusion qu'elle vit encore de la manière, comme de voir s'effacer du même coup l'injure du temps.

 

Daniel Martinez

01:07 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)