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15/04/2020

De la poésie I - à Bruno Sourdin

Ce que Franz Kafka appelait "le concert des hommes", le poète y participe à sa manière, toute personnelle, certes. Dans un rapport (difficile) avec le monde duquel chacun procède, lié à l’existence même ; donc tributaire d'une dimension de la perception qui n’est ni neutre ni neutralisée, et qui garde en elle quelque chose du sentir. D’une manière plus générale, toute tentative artistique – et la quête poétique s’y rattache – éprouve le ton du monde à travers chaque chose, chaque événement. L’appétit vient en voyant et la peau des choses touchée par l’œil semble frémir. Car le voile du désir ainsi jeté sur tout éveille la réciprocité, ouvre sur un arrière-monde de visions mobiles prises au piège des mots. Et nous ne saurons pas qui embrasse qui, de l’aube ou du poète.
Désir et confrontations donc, décantations progressives d’un vécu propre intimement mêlé aux matériaux bruts de la langue, retravaillés, voire sublimés. Être hors de soi avant d’y être : pour se retrouver là, pris par l’invention d’un langage, à trancher en son âme et conscience entre mille chemins possibles.

Quel est notre habiter ? Il est l’ouverture à laquelle l’espace de la vie sert d’extrapolation. Cet espace est défini par le sens qui s’épanche entre la vie et le travail de l’œuvre proprement dit, entre la réalité porteuse qui marque la boucle originaire, le nœud fondamental et la forêt qui noue fil à fil la conscience du tout et le mythe de chacun. En même temps que l’auteur advient comme sujet dans le monde, l’écriture est manière pour lui de faire la lumière sur sa vie. Dans une expression qui touche aussi bien au pré-verbal et au non-verbal qu’au verbal, en reculant jusqu’aux domaines privés de parole et de conscience pour les restituer au verbe et donc à la conscience.
Ici et maintenant où tout se joue, dans un mode nouveau d’être et de percevoir marquant son avancée :

       "La fenêtre s’ouvre comme une orange
        Le beau fruit de la lumière"
      (Calligrammes, Guillaume Apollinaire),
au carrefour de sa vie et de la leur, au carrefour de leur vie à la sienne, l’écriture dessine ce moment particulier où l’auteur se mêle à une histoire qui n’est plus seulement la sienne, et puise (à l'envi) dans ce grand "réservoir" en fin de chaîne impersonnel qu’est la littérature, pour se mettre à l’œuvre. A pied d’œuvre.

Si les langues de la poésie n'ont certes pas pour objectif de nous cloisonner (Paul Celan définissait le poème comme "une poignée de main"), on remarque dans la poésie contemporaine une fuite du subjectivisme (tout autant que du lyrisme, comme si le "je" était en soi haïssable), une fuite du subjectivisme disais-je, orchestrée par les auteurs dits de la "nouvelle génération" : Nathalie Quintane, Pierre Alferi, Philippe Beck, Esther Tellerman… comme s’il était possible d’échapper à l'effet miroir de l’œuvre, à ses composantes mêmes. Conscient du fait, Jude Stéphan remarque : "On ne peut échapper à la subjectivité – il y a quand même un sujet qui écrit – sauf à quitter réellement la poésie, comme l’a fait Rimbaud ". Ne nous méprenons pas : il n’existe pas de simple rapport de sujet à objet entre l’auteur et l’écrit. Le scripteur entre dans le corps du texte, fusionne avec lui. À la manière de ce qui se passe dans le regard : voir le jardin et dans le même temps voir la vitre de la fenêtre (qui donne sur le jardin) sont deux opérations qui exigent différentes mises au point pour exister mutuellement. Le poème est cette entrée dans le regard, cette réconciliation de deux éléments apparemment autonomes, que l’auteur met au point à mesure, dans l’échelle des réalités qui sont les siennes. Écrire, dit Pascal Quignard, "ce n’est pas mon métier, c’est ma vie. Le langage est auto-traduction de tout. S’il permet de supprimer le poids d’un prénom, d’une culture, d’une société, alors il joue sa fonction vivante… Vie et œuvre, oui, si on place l’œuvre moins haut, et le sujet moins au centre." Entre ces deux pôles d’attraction, la création littéraire est une manière de rythmer le temps qui n’est pas celui de l’immédiat quotidien : elle continue certes d’en être redevable, mais en dérange l’ordre premier. Redécouverte par là-même d’une forme d’ordre dans le chaos ?... Voir le monde, les choses, la réalité : sous le prisme du désir et de la passion confondus.

… Et comment ne pas évoquer, pour compléter notre propos, l’étonnant romancier, chroniqueur, psychiatre de formation, qu’est António Lobo Antunes – entendu au Centre Culturel Calouste Gulbenkian (Paris), le 26 mars 2009 – en revenant sur ses propos qui nous éclairent sur la genèse d’une passion : "Je suis dans le monde pour apprendre", disait-il, et "Si j’avais une compréhension rationnelle du monde, cela aurait tué en moi la capacité de créer". Lui qui regarde "l’intelligence comme un spectacle" note au passage qu’il n’est pas "modeste mais humble" et soutient que l’écriture est une sorte d’"histoire de la tribu". Vu sous cet angle, créer serait manière pour "le poète, les musiciens, les peintres d’enregistrer leur présence sur terre" : sous le miroir de leur réceptivité. Voilà dans toute sa spontanéité, une définition – si tant est qu’il en existe en la matière – qui s’écarte d’une approche de l’écriture entendue comme un exercice de style, à l'abri des convulsions du monde et défait l'image de l'écrivain retranché dans sa tour d'ivoire, dans son univers propre, à peu près imperméable à ce qui pourrait lui faire perdre le fil de son œuvre. L'actualité récente recrée de facto ce lien essentiel et fondateur ; elle dérange dans le même temps les voies tracées d'avance, les appétits de puissance, dans de nombreux domaines ; elle remet en cause les devenirs. L'écrivain est sur la terre pour partager avec l'autre aussi bien le côté ombre que le côté lumière de l'existence. Engagé lui aussi dans cette joute perpétuelle où la vie se mesure avec les forces de destruction qui la menace ; où la page, blanche d'abord, se découvre porteuse d'un message, d'une raison d'être, d'une nouvelle dimension, retraçant et illustrant tout à la fois, à mesure, le long chemin.


Daniel Martinez

07:31 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

11/04/2020

Journal indien I

Avant propos : Il est bien évident que je ne fais pas ici l'éloge du tourisme, encore moins du tourisme de masse, préoccupé de reproduire les schémas invasifs d'un pays de départ considéré a priori comme un référent. Pas non plus d'arguments à proprement parler naturalistes, mais plutôt un témoignage, une réécriture du visible et du sensible, au fil de mes pérégrinations. Enfin, il tombe sous le sens que je n'ignore rien des menaces sanitaires qui pèsent dès à présent sur ce continent ; mais je ne simplifierai pas du même coup, pour les réduire au silence, les sentiments que je porte à ce peuple. Amitiés partagées.

"Emancipate yourself from mental slavery", avais-je lu sur une feuille aux incrustations dorées, rayées de petites fibres colorées qui semblaient des pilosités prises dans l'ambre. Puis, en sortant de la boutique, sur une pancarte : "Clean desert, green desert". J'étais en Inde, au pays de Gandhi, un homme comme l'on dirait un mage qu'ici beaucoup révèrent, peu de le dire.

Une des dix réincarnations de Shiva : la dixième est toujours attendue, ce sera si tant est, en cheval. Sa tête est bleue : couleur du ciel, de l'universel. Deux vautours d’Égypte trônent sur un arbre dénudé.

Sur une pièce de tissu, des hommes à l'ombre d'un grand acacia, jouent aux cartes, silencieusement.

Une réserve à eau se dit une "paoli". Eau minérale en provision, ma réserve vitale. Sous le lit de ma case, au crépuscule, vu une blatte qui faisait la taille d'un lézard. Dans mon bagage, un masque balinais me sert à l'écraser, puis enrobée dans une feuille, à la jeter par la "fenêtre". L'embrasure, devrais-je écrire.

Pour être vus de loin, certains puits ont quatre minarets.

Des femmes en procession passent : avec des noix de coco sur des plateaux et des coupons de tissus multicolores.

Quel est celui-ci ? Un pèlerin qui, portant un fanion rouge, va courir les chemins un mois durant. Il fera halte pour s'y recueillir, aux temples de la déesse Dourga.

Toujours à portée de main, "Un Barbare en Asie", de H. Michaux, à la couverture cartonnée et toilée ; livre que j'annote à mesure, dessinant dans les marges, au stylo bille.

Des marchands riches (les "marwalis") et leurs riches demeures, des "havelis". Les castes, comment accepter ?

Des saris sèchent sur des épineux, léger vent. Ma chemise à carreaux bleu nuit achetée dans un bazar de Calcutta s'est déchirée sur le côté, soupir, elle ne me collait pas à la peau (au propre), malgré la sueur, abondante.

Le frigo du pauvre : jarres, cruches de couleur ocre ou grise et plus ou moins pansues, où l'eau reste fraîche. Plus loin, avec toute l'attention requise : des bidons de lait, transportés à bicyclette.

A l'improviste presque, des fours à briques, pareils à d'ocres talus surgis là.

Les routes transverses, dans un état (...) : "En Occident, vous dites des nids de poules, ici, ce sont des nids d'éléphants". Certes. Un sentiment d'abandon joint à un effet d'accoutumance.

Un cyclopousse pour les quelques kilomètres qu'il me reste à parcourir, l'homme me demande, pour le prix du déplacement : "what you want" ; ce sera pour ma part 300 roupies. Il me serre longuement les deux mains, ajoutant (que c'est) "a very good price".

Il y a aussi des Indiens qui voyagent, bardés de matelas, draps, oreillers, en wagons climatisés, aussi chers que l'avion.

Des journaliers assis sur leurs talons à l'ombre d'arbres à bois de rose. Payés à la journée, toujours dans l'incertitude du lendemain, des dents manquent à certains, baisser les yeux. Un dentiste aux petites fioles rouges. Un imprimeur dont l'atelier sous l'appartement qu'il habite laisse paraître les caractères dans leurs petits compartiments appropriés et la presse.

Sur les terrasses courent des singes, de garde-fous en garde-fous : chapardeurs, à l'affût du moindre quignon de pain à voler. Mais on laisse ouvertes les fenêtres, pour laisser passer un peu d'air.

Un chien famélique ; plus loin, une vache dont le cou fait un angle presque - à l'ombre d'une roue de tracteur. Indifférente, superbe de majesté.

Ce calme régnant, en apparence. Il est là, encore, celui qui écrivit, de retour au pays : "En Occident, le journal d'une femme indienne". Respect pour le vivant, pour celles et ceux qui en sont l'image, toutes conditions confondues.



Daniel Martinez

06:54 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

Journal indien II

Des champs de millet que traversent tout de go, sous un soleil écrasant, des pique-bœufs.

Pourquoi le vanneau parle-t-il anglais ?, il suffit d'écouter son chant constant : "Did you do it ?"

Martins-pêcheurs, au blanc poitrail.

La tête rouge des grues cendrées, qui volent par deux, fidèles, dirait-on.

Dans le mausolée d'Itimad-ud-Daulah, les effluves floraux sont représentés par des sortes d'oiseaux ou de petits nuages innocents flottant à l'estime.

Ici et là, les coupoles rousses mêlées au ciel rose-rouge. La nuit tombe, le dedans et le dehors du monde, le soi et le hors-soi sont étrangement, paradoxalement, le même ; le même réel, d'une nécessité parfaite équivalente à une tout aussi parfaite contingence. Lune jaune dans un ciel parfaitement noir, empreinte d'un céleste mystère. Ou du noyau de notre aveuglement. Le reste, le grand vague accompagnant la fumée de quelques toit, l'odeur des rêves quand ils éclosent à l'intérieur. Rien n'est si petit qu'on dit, jusqu'au dernier écho lunaire capté par les pierres du chemin, sans façon.

Des gitans vendeurs d'ours les exhibent, un anneau dans le nez, au beau milieu de la chaussée. Le bus ralentit, un homme en descend, pour chasser à coups de pierre ceux qui osent en faire leur objet...

Manouche est un dérivé du sanscrit, où manch désigne l'homme.

Le Jaïnisme : pas de castes, pas de divinités, mais 24 prophètes ; et le refus de nuire, à quiconque.

Des bergers tout de blanc enturbannés se protègent du soleil avec des parapluies noirs.

Des bufflonnes, dont on voit en contrebas, seules dépasser les têtes.

Des dromadaires portant des fagots de bois d'acacia où cuiront les prochains repas.

On peut dissoudre le problème en dissolvant le nom. Le nom des choses, le fond réel du réel, qui nous regarde de nul regard. Toutes choses donc, se touchant de toutes parts.

Les chèvres qui broutent je ne sais quoi sur le toit d'une maison à Jaipur.

Huttes composées de plumets de roseaux.

Fume un amas de décombres, pour désensorceler la terre : d'ici, un bruit de grillon, sur le sein velu d'un mâle qui déjà bat dans l'espace.

Sentir, vouloir, imaginer, concevoir ? Chargés de briques pour la construction, des ânes, peinant à l'excès.

Les porcs noirs sur le bas-côté, silencieux pour l'instant. Un soleil jeune en révèle l'image, dans la parfaite syntaxe des pierres incrustées sur le sol.

Le plus simplement, des galettes de bouses séchées, brûlées pour cercler de fer les roues de bois. Des chars à bœufs.

Sous les étals fumants, le globe blanc des œufs. Et la braise qui couve, entre-devinée dans un bruissement, grave dans l'âme ses esquilles.

Des melons, des concombres, des pastèques dans le lit asséché de la Yamouna, pas à pas récoltés avant la saison des pluies. Mondain/divin, autre/soi, propre/impropre : que ces termes semblent opposés, pour se greffer ensuite l'un à l'autre, comme par magie. Ce sentiment si typique du Vieux monde témoigne à sa manière d'un fonds commun légitimé, hors simulacres.


Daniel Martinez 

06:53 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)