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22/07/2015

Paysage de montagne

A l'horizon tout proche, la beauté fraîche d'un vol hésitant - celui d'un papillon que je ne saurais nommer - aura valeur de prédiction. Offert au regard, propre à diffracter des harmonies, sinuant entre les plis de la main. Et, sous le léger courroux du vent, l'unité profonde du paysage s'impose alors. Le silence des laines ébouriffées près de l'étang.

*

A peine aura-t-elle, quelques instants, caressé la braise d'un âge d'or disparu, perles de fièvre devenues de glace, dentelures de neige, moirures pérégrines. Au fil de la pente, suivant le mouvement de la vallée, cela qui survient, en de fines et blondes floraisons s'ajuste aux imperfections du relief, perçant le gouffre bleu.

*

Des aconits violet pourpre, en nombre. Il n'est que de regretter d'avoir un corps, face à ces fleurs dont on sait le noble port.. Ce sont milliers d'yeux battant des cils, traces hiéroglyphiques déchiffrées à mesure, que la mathématique des sensations ordonne à la périphérie du Hasard. Du frémis de deux ailes embrassé, n'en retiens que l'invisible empreinte.

*

L'ouvrage de la Vie, sans cesse recommencé. Du mélèze ont chu de minuscules insectes rouges, en apprentissage de salut : par lequel la Nature trouve à établir ce qu'elle ignore avoir à exprimer, le grain ou le pigment d'une délicatesse fondue à la sensibilité de l'air.
L'espace est ce brouillard levé soudainement, entre les taches profondes des conifères.

*

Sous la voussure d'un rocher haut, le dessin de quelques fraises sauvages, dont les touches vermillon annoncent la pleine maturité. Puis d'autres encore : et qui voudraient durer plus que les fruits sauvages d'une seule saison, plus qu'ils ne pourront jamais.

*

Près du village de la Chapelle-d'Abondance, des cloches de bronze ou de fer tintent, absolues. A l'égal de l'air qui compose l'atmosphère, d'un quelque part au monde où le regard de l'autre laisserait poindre le sien propre, derrière la banalité des jours se dessine la furtive intuition d'un bonheur autour de quoi tournerait la Terre. D'un bonheur qui ne garderait de l'Histoire que son aptitude à nous fasciner, de loin en loin et par chacun de nos pas esquissé. Ici retrouvées son origine et sa force.

*

Tout est là, amuï, réanimé par les canaux immobiles d'une vie minérale échappée d'interstices de la terre. Avalisant le transfert des âmes au repos.


                                                                                               Daniel Martinez

17:14 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

30/06/2015

Tout compte fait - III

Ce qui se révélait, une fois encore : l'impression, les yeux fermés, de voir se perdre dans le paysage les lueurs d'un autre âge ; tout aussi bien, d'être là, derrière les cloisons d'une maison de verre, à contempler les nuages qui s'ajoutent, se dissolvent, meurent par accident. Absorbés, délivrés, oubliés, réinventés, venus d'un côté de l'horizon nous forger un passé.

Sous la plus impassible étendue, l'énigme se loge, en attente d'être résolue, s'il se peut. Chacun, à sa manière, le tente - y réussit ?, c'est autre chose ! Mythique, allégorique, et la couleur absolument unique qui se dégage alors, réunion de toutes les constituantes de notre univers visible, de ce que chaque être porte en lui, tout se suit, tout se répond, sans mentir.

Réveillant les rameaux endormis et les feuilles languissantes, un vent soudain : nous étions là, Hélène et moi, à réanimer les traces convergeant vers l'affirmation d'une possibilité inouïe. Recomposer ce qui, au fil des années, avait perdu toute logique directe. "Décalcomanie du désir", aurait pu dire André : "Pour ouvrir à volonté sa fenêtre sur les plus beaux paysages du monde et d'ailleurs étendez, au moyen d'un large pinceau, de la gouache noire plus ou moins diluée par places, sur une feuille de papier blanc satiné que vous recouvrez aussitôt d'une feuille semblable sur laquelle vous exercez, du revers de la main, une pression moyenne. Soulevez sans hâte..."

Les émotions sont constitutives de la raison : à l'image de ces fameuses décalcomanies, cette seconde feuille levée la révèle, assurément. J'ai longtemps cru que la raison gouvernait à peu près tout, mais suis revenu de ces considérations pour le moins hâtives, pourtant solidement intégrées à nos conceptions du monde. La création - ce par quoi tout a commencé - y échappe continûment. Quelle logique dites-moi à notre présence sur cette terre, ravagée depuis les débuts de l'humanité par des luttes intestines, entre ceux qui pensent, étudient les moyens d'imposer leurs vues coûte que coûte ; ceux qui agissent au nom de, au nom de quoi ? Aucune logique apparente du moins, nous aurions pu ne jamais être si... La raison vient après, toujours après.

                                                                                                 Daniel Martinez

10:52 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

29/06/2015

Tout compte fait - II

Ce temps, nous allons le redescendre, vous et moi, jusqu'aux premiers souffles des années soixante. Dans la ville blanche d'Albert Camus, dont je n'ai, par la faute d'une santé précaire et contraint de regagner quelque temps la métropole, gardé aucun souvenir.

On a tiré les barques loin sur la plage. Le vent de sable s'est levé, la chair piquée jusqu'aux sangs, à en fermer les yeux. De là, l'île s'enfonce dans la mer, dirait-on. Seules les pierres résistent à l'ivresse du vent.

Pourquoi retourne-t-on, immanquablement, vers la source, le tout début de la grande aventure ? Rapatrié sanitaire, j'avais retrouvé vie dans les Côtes du Nord, aidé en cela par mes grands-parents, durant mes deux premières années. Puis ce fut la Tunisie, où quinze années de ma vie ont passé. D'abord, dans ce village berbère, où l'on parle moins fort à présent que les années se font lointaines.

Lovée dans sa demeure - elle est fille d'un pêcheur d'éponges grec dont le nom est Catzaras - une lampe à huile brûle de jour comme de nuit éclairant une icône, un visage doux au triste sourire. Dans la cour, la gorge profonde d'un puits, et sa fraîcheur de cave quand, juste après avoir découvert son silence de tombe, le seau frappe l'eau.

Rien ne me chante plus que cette petite flamme grésillant dans la parfaite quiétude de la villa, sur la route principale qui menait au port où d'antiques mahonnes paressaient là, non loin de plus modernes bateaux. Mais le vent est brusquement tombé, écoute !

L'île avait encore grandi - ou bien, avais-je, depuis les commencements, mal estimé ses dimensions réelles ? Un bruit de moteur le long d'une piste qui court à l'ouest de l'île, un moteur de barque qui finissait par se fondre parmi les murmures du vent, le souffle de la mer, éternelle. Le soleil extirpé du fond d'un ciel intense.

Les pensées ne durent pas, les unes après les autres elles s'effacent. Seul reste le corps, en majesté. Les souvenirs, eux, demeurent, rien ne semble pouvoir les égarer, ou presque. Ils nous reviennent, à l'improviste : quoi donc force les portes du préconscient pour que d'un coup s'anime ce qui jusqu'alors restait tapi dans l'ombre ?...

On se parle à voix basse, on se chuchote une histoire, la nôtre ; on reconstruit, à partir d'éléments réels, des pans entiers d'un paysage intérieur qui aurait pu disparaître à jamais. Cette lumière infuse des deux jarres au seuil de la grande terrasse, cette extraordinaire sensation de fraîcheur - passé les quatre marches du perron - qui accueillait le visiteur, L'Afrique fantôme. Cette odeur indéfinissable de la pierre quand elle se gorge de l'esprit de l'eau.

Nous avons échangé tout à l'heure avec Hélène, qui est devenue cinéaste. Depuis un café sis à quelques pas de la grande bleue, le crépuscule flambe puis roussit doucement. L'eau couvre les rochers, d'où nous guettions, il y a peu encore, la progressive montée de la nuit. Donner à voir le monde qui nous fuit, quelque part, le capter enfin, sur pellicule, pour mieux deviner l'avenir qui nous attend.

A l'arrière-plan, s'étirent les feuilles longues d'eucalyptus géants qui pourraient bien être, brillantes et troubles et mouvantes comme étoiles réfléchies sur le plat de la mer, des lambeaux d'affiches, ou feuillets couverts d'encre délavée, failles traversant les époques...

                                                                                                Daniel Martinez

00:45 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)