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22/10/2018

Jacques Réda rend hommage à Christian Bobin

Vous connaissez, il va sans dire, Jacques Réda, qui a aussi publié in Diérèse opus 54 ses "Destins des étoiles" (p.44 à 47, numéro à présent épuisé). Poète de son état, il a dirigé la NRF et je me souviens de son passage à la tête de cette revue par le fait que jamais à mon souvenir autant de poètes, de qualité, n'ont trouvé là voix au chapitre... Jacques Réda est né à Lunéville en 1929, amoureux de jazz on le sait (Jean-Michel Maulpoix lui a consacré un numéro de la collection "Poètes d'aujourd'hui", chez Seghers). Au vrai, j'ignore si les deux poèmes qui suivent, écrits en hommage à Christian Bobin, ont été repris en livre par l'auteur du Grand Orchestre,* mais voici :

Deux images bourguignonnes

                                                 à Christian Bobin

Montaubry

 

     Quittant les Vaux sauvés du temps entre leurs bois
A mi-côte, quand on descend du village sévère
     (Villeneuve-en-Montagne), on s'arrête : tu vois
Tout-à-coup resplendir en bas comme un éclat de verre
     L'étang jeté dans l'herbe où, presque à chaque fois
Qu'on a passé le jour à circuler dans les collines,
     On va prendre un long bain de calme et de fraîcheur
L'ombre des charmes tout autour est épaisse     des lignes
     Unissent l'eau profonde au sommeil d'un pêcheur.
Le soleil couchant prend tout droit dans la plus longue branche
     Sur l'eau plus sombre alors un chemin de clarté.
Surgi de la masse des bois obscurs jusqu'à la frange
     Ombreuse où nous buvons le vif aligoté,
S'achève en étincelle au fond de nos verres qui penchent.

* *

 

Canal du Centre

D'un côté l'Atlantique et d'un autre la mer
D'Ulysse, par la Loire et la Saône. D'écluse
     En écluse on a vu l'amer
Marinier qui halait son chargement (incluse
La marmaille sautant en tous sens sur le pont,
Et la femme attendant son tour à la bretelle) -
     Thulé, Golconde, l'Hellespont,
Croisières ! - à Montceau, le front bas, on dételle
Pour un sommeil bercé par le marteau-pilon
Du Creusot. Au matin de nouveau l'eau plus verte
     Que les rangs des vignes où l'on
Se faufile après Saint-Léger, mais plus inerte,
Et sans grappes, comme la vie. Encore un bief,
encore un verre pour grimper l'horizontale,
     Car c'est là qu'est le vrai relief :
Dans un sens, ou dans l'autre, on monte. Et l'on s'installe
Dans l'effort monotone et lent. Ah, peupliers,
Vous êtes bien heureux de pousser la racine
     Sur place. Nous, genoux pliés,
Quel arbre ambulant tors à la longue on dessine !
Mais repos désormais aux frères canalous
Qui redressaient l'échine et gueulaient à l'étape,
     Accommodants comme des loups.
Maintenant c'est le luxe à moteur qui se tape
L'attente à l'écluse et s'ennuie, et fait des ronds
Dans l'eau par-dessus la rambarde, avec casquette
De capitaine, et potirons
De ces dames à l'air. Elle était moins coquette
La marine, jadis. Un dernier vrai chaland
Toise encore parfois ces matelots d'eau fade,
     Comme les pêcheurs somnolant
Ou les vieux qui le soir arrosent leur salade.
Mais le canal aux berges qui s'éboulent, va
Dédoublant la beauté calme du paysage
     Et le passant qui, dans l'image
Croit voir l'accompagner celui qui le rêva.

                                                           Jacques Réda

28/08/2018

"Carnet du soleil" de Christian Bobin

Christian Bobin fit paraître aux Lettres vives en février 2011 son fameux Carnet, dédié post-mortem à Ghislaine, disparue prématurément. Son recueil est contemporain de la sortie du numéro 52 de Diérèse consacré à Thierry Metz...

DEDICACE BOBIN.jpg

Il y écrit :
"Ce qui s'enfuit du monde c'est la poésie. La poésie n'est pas un genre littéraire, elle est l'expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l'intuition aveuglante que la vie la plus frêle est une vie sans fin." Christian Bobin

27/03/2018

"Le Plâtrier siffleur" de Christian Bobin, éditions Poesis, 5 euros

En février 2018, a paru aux éditions Poesis une plaquette de quinze pages de Christian Bobin intitulée "Le Plâtrier siffleur". Ce sont des propos du poète et romancier, recueillis par Françoise Lemarchand, réflexions datant de février 2012. Elles me semblent en parfaite coïncidence avec ce que fut la vie même de Thierry Metz, voilà pourquoi je vous en parle ce soir. Écoutez plutôt :
"Le plâtrier, la femme à son ménage ou le poète à son poème, chacun construisant quelque chose de très réel, de très éphémère, ne sont pas les maîtres de ce qu'ils voient. Dans cette lutte incessante que constitue le monde dit moderne, les contemplatifs sont les guerriers les plus résistants. Ce sont peut-être eux qui pourront nous tirer d'affaire. Il faut juste que chacun se remette à faire ce qu'il a à faire, de la façon la plus simple. Les poèmes du boulanger, ce sont ses pains."

Si l'auteur constate par ailleurs que notre monde "est carnassier", c'est pour se demander comment s'en défendre utilement sans perdre pour autant ses repères. Le dilemme est là : peut-on s'en sortir en étant soi-même, hors du tourbillon infernal ? Car rien de plus fragile, au demeurant, que le poème, conçu d'abord comme une démarche : "Habiter poétiquement le monde ou habiter humainement le monde, au fond, c'est la même chose."*

Je me souviens d'une lecture de Christian à la librairie José Corti, il y a bien longtemps maintenant, nous étions pour certains assis à même le plancher de la mezzanine et l'écoutions, sans mot dire. Après coup, un critique lui reprocha son angélisme, son côté rêveur en quelque sorte. Comme si le rêve (qui a tant nourri les surréalistes et pas seulement) n'apportait rien au réel. Ce qui est faux, assurément. Bobin ne s'en défendit pas.

De fait, notre monde nous désorganise, jusque dans le plus concret. Et je pense que de cette privation naît l'écriture, celle qui transperce tout, depuis les codes sociétaux jusques aux censures implicites "modernes". Au fond, ce siècle du tout numérique n'arrivera pas à gommer les derniers résistants, comme le dit Christian, il est heureux qu'ils soient poètes avant tout, dans leur âme même.

Pour autant, cette désorganisation n'est pas fatale, elle le devient quand elle est acceptée comme un mal "nécessaire", un mal d'époque. Être soi est aussi difficile que de bien voir j'allais dire, c'est toute une éducation. Une vie entière ne suffit pas pour y arriver tout à fait (à condition déjà de le vouloir). Je ne parle pas ici du monde politique et de son piteux spectacle, ni de tout le vulgaire où se débat notre condition d'homme, passée trop souvent à perdre son temps en croyant le gagner, misère... Je parle de la vraie vie, désirante, de la vie créative qui nous est propre, dans sa quête infinie de la Beauté, toujours fuyante, souvent maltraitée mais tout à fait essentielle : autant que l'acte de respirer. La vraie poésie est bien dans le respir, dans cet air que les poumons recueillent à loisir. Merci Christian pour tes lumières, de nous réapprendre à respirer à notre rythme. DM

 

* ce sera l'exergue de Diérèse 73.