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25/07/2018

La Librairie parisienne "L'Eternel retour" ; et le Marché de la Poésie : 11 au 15 juin 2014

Juin 2014

Quel est ce hasard qui me fit entrer, un soir, dans la librairie "L'Eternel retour", 79 rue Lamarck à Paris ? Sortilège de cet espace calme, destiné aux livres et aux lecteurs, ouvrant sur un calme jardin. La libraire, Marie, y est présence discrète et attentive, prompte à guider, renseigner. 
Soudain, une petite pile de livres bleus portant un bandeau rouge "Goncourt de la nouvelle 2014". (Retour arrière : 4 mars 2014. Tombent les Prix Goncourt du premier roman (Frédéric Verger pour "Arden" (Gallimard) et Nicolas Cavaillès pour "Vie de Monsieur Léguat" (éd. du Sonneur). Roman ? Nouvelle ? Le temps passe. Je suis absorbée par d'autres lectures. J'oublie...) Et près de cette pile une annonce encadrée : "Rencontre avec l'auteur le jeudi 12 juin".
Et voilà que me reviennent, et l'envie de découvrir ce livre et celle d'en connaître un peu plus sur l'auteur.
Du livre, je ne connaissais que le thème : un déroulé chronologique de la vie peu ordinaire de François Léguat (1638-1735), huguenot forcé de quitter ses terres à l'âge de cinquante ans et entrant dans un long exil, marqué d'errances et de voyages jusqu'à sa mort en Angleterre, à l'âge de 97 ans, inspiré par le journal gardant la trace de cette vie. "Voyage et aventures de François Léguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales...." "Il n'y parle pas de lui-même, mais l'altruisme de l'écriture compense un peu l'amertume de sa solitude". Donc une rencontre dans le temps entre un homme qui a réellement existé et vécu cet exil et un romancier qui, se saisissant de ce journal, fait œuvre singulière.
Les deux sont nés dans le même village, Saint-Jean-sur Veyle, François Léguat en 1637, Nicolas Cavaillès en 1981. Un lien ? ce livre... 
Est-ce un compte-rendu de voyage ? Entrant dans la lecture de ce livre, je sais très vite qu'il n'en était rien. Il se passe quelque chose de particulier, une sorte d'aimantation, dès les premières pages due à cette écriture rare, précise, poétique. Des phrases amples qui m'emportent au cœur d'une méditation sur la vie, la mort, le sens d'une vie.
"La sagesse de l'arbre - naître et mourir au même endroit -  est étrangère à l'humain (...) On ne choisit guère plus l'endroit où l'on meurt que celui où l'on naît (...) la  mort nie les symboles, se moque des calendriers, ne distingue aucun lieu d'un autre, et vous cueille où que vous soyez, quelle que soit l'heure".
Ainsi commence ce livre inclassable dont on ne saurait dire s'il est roman ou nouvelle.
Le texte va-t-il être grave ?
La légèreté de l'écriture me cueille dès la page suivante. Suivant "la Veyle, sombre et tranquille, indifférente aux moulins" je suis conduite dans cette petite ville de Saint-Jean-sur Veyle, là où ils sont nés, puis vers la noirceur des persécutions, "les cadavres des protestants parmi la boue et les charognes des bêtes."
Et François Léguat ? "Quoi qu'il en soit, où qu'il aille, il a tout perdu.(...) A plus de cinquante ans, délivré du souci d'avoir une vie, il peut bien aller mourir à l'autre bout du monde." De Hollande, le voilà embarqué sur "L'Hirondelle", "un trois-mâts bondé de rêveurs et d'apprentis apatrides, une dizaine de compagnons d'infortune, bannis comme lui, qui appareille le 10 juillet 1690 vers l'extrême sud,  "Longue descente dont nul ne remontera indemne". (Tout est alors précis et vérifié jusqu'au nom de chaque passager.)
Suit alors l'évocation de ce long voyage en mer, "le spectacle de l'infini... rectangles bleus de la mer et du ciel en plein océan", "soif brûlante", "écailles et plumes ("des courlieux, des alouettes marines,des fous, des frégates, des pailles-en-queue...", "le scorbut", les morts, les tempêtes. Quelques haltes : l'île de Texel, celle de Sal...  On traverse sa vie, parfois émerveillé par le chant d'un oiseau, attristé par la mort d'un tigre (page somptueuse : "La fatigue se mue en épuisement sourd, mais le tigre poursuit sa nage sans ralentir. Ses yeux sont sales, ses poils encombrés de feuilles et de boue, et toujours de parasites, son corps traîne dans l'eau comme en un long sommeil hivernal, et fouetté, enlacé, happé vers le bas. Comme la jungle engloutie, comme les créatures annihilées, son corps renonce..."). On voit par ses yeux les hommes qu'ils croisent dans ces terres du bout du monde jusqu'à son retour en Angleterre où il mourra. 
Ce livre est percutant et beau. Il sonne juste. Leguat observe ce nouveau monde à distance.
Je lis, je m'enchante : beauté, humilité, gravité. Les voyages de François Léguat deviennent pour Nicolas Cavaillès le lieu d'une méditation humaniste, une halte devant la beauté et la laideur du monde entremêlées. Livre à emporter, là où nous conduisent  les chemins de l'été - propices à la lecture. Soixante-neuf pages de bonheur.

Ce 12 juin, dans le calme du soir, des mots s'échangent entre Nicolas Cavaillès, son éditrice Valérie Millet (éd. du Sonneur), la lectrice qui a découvert le manuscrit, Marie, la libraire qui nous accueille et les lecteurs dont je suis. Conversation calme accompagnant les silences de l'auteur. C'est un homme d'écriture, réservé, attentif (mais légèrement en retrait), énigmatique. Un rêveur dont le regard intérieur plonge dans la genèse de l'écriture, enclos en elle. Il sourit, humble. Se place à côté de son livre, se dérobant à trop de questions. Il reste au seuil de ce mystère : pourquoi ce livre ? - qui pèse en notre mémoire de lecteur autant qu'un "gros" roman, tant le temps s'y étire dans cette écriture raffinée et paisible. 
La librairie est devenue un lieu de réciprocité. Nous écoutons cet écrivain silencieux qui nous renvoie patiemment et modestement à son livre. Mince ligne de visibilité éclairée de fragments du livre évoqués par les uns et les autres (chacun ayant sa pépite).
Ce qui laisse à la libraire, Marie, l'opportunité de le confronter à son travail sur Cioran ("Cioran malgré lui / écrire à l'encontre de soi" - CNRS éditions). Ne trouve-t-on pas dans ce roman l'expérience d'un exil qui donne à la vie ce côté absurde, cet humour un peu grinçant, cette impossibilité de donner un sens à la vie ?
 Ce qui laisse la possibilité à Valérie Millet, son éditrice, d'évoquer le bonheur qu'elle a eu de recevoir ce manuscrit, de son travail avec Nicolas Cavaillès, de ses démarches permettant au roman d'être présenté au jury littéraire du Goncourt (qui hésitera à le placer entre "premier roman" et "nouvelle").
Ce qui laisse à une lectrice l'occasion de rapprocher ce dire de l'exil à d'autres exils contemporains. Un livre d'humaniste qui lie le passé au présent. Une ligne de fatalité qui noue écriture et philosophie. Une quête spirituelle qui traverse par la vie de François Leguat contée par Nicolas Cavaillès, notre vie.
Le lendemain, au Marché de la poésie, j'ai retrouvé Nicolas Cavaillés tenant stand pour sa maison d'édition "Hochroth".
Romancier, poète, éditeur, chercheur, traducteur (du roumain) voici un explorateur-interprète-passeur qui nous aide à déchiffrer cette chose mystérieuse et parfois opaque : le langage.


Christiane Parrat

14/07/2018

Marché de la Poésie 11 au 15 juin 2014/ Marché de la Poésie du 6 au 10 juin 2018

Ce que j'écrivais en juin 2014, je ne retouche rien bien sûr, mais, plus bas, après le dessin que j'avais dédié à Vincent Gimeno-Pons, j'ajoute un commentaire à propos de la périphérie de ce 36 e Marché de la Poésie, qui s'est tenu place Saint-Sulpice, à Paris :

Tandis que l'on continue de s'interroger sur la poétique d'un Michel Deguy, qui sans cesse nous incite à ne plus concevoir ou rêver (!) une poésie séparée de la pensée, écoutons-le, au passage : "Le "médium langagier" (comme ils disent) n'est pas "un médium". Si nous abandonnons le milieu de la pensée, nous sommes perdus. Or la pensivité poétique tient à la beauté de la langue ; à l'indivision du sens et de la beauté en langage de langues." – et que je continue de me demander ce qu'il peut bien apporter à ma culture poétique (...), j'ai choisi ce soir de vous donner à lire le poète Bernard Ruhaud, né à Nanterre en 1948 (illustration de Gérard Monnier)

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et de compléter ce libre propos par l'un de mes dessins, réalisé en juin 2013, à l'issue d'une soirée du Marché de la Poésie,

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dessin dédié à Vincent Gimeno-Pons, précieux soutien.

Daniel Martinez



Yves Boudier et Vincent me signalent aujourd'hui qu'un site, affublé du nominatif "vice" (j'ai renoncé à le consulter d'ailleurs, laissant cela à ceux qui voudraient d'aventure y croiser le fer) les traite de "vieux ringards" et invitent les jeunes "branchés" à se connecter à des sites dits "poétiques" plus ouverts à la ferveur vénérienne.
Par parenthèse, je n'ai rien contre la poésie érotique, ayant moi-même donné dans le genre - bien que m'y ennuyant parfois. La bonne littérature érotique est rare. De là à rejeter en bloc, sans autre forme de procès, les organisateurs de ce qui demeure un lieu privilégié de rencontre des poètes et de leurs éditeurs, des lecteurs de poésie, au cœur de la capitale... qu'est-ce à dire ? Qu'il conviendrait que nous, poètes, échangions plus par ordinateurs interposés, en "soulageant" à bon compte l'intellect ? Ridicule, n'est-ce pas.
Voilà où nous en sommes et où nous porte l'ère macronienne, experte en fractures sociales, sous couvert de panser d'anciennes blessures, d'anciennes injustices (pour en générer de nouvelles, bien plus pernicieuses). Vous avez dit "vice" : mais c'en est la parfaite illustration ! Casser les liens humains, poétiques dans ce qui nous regarde, briser ce dernier bastion, ce dernier rempart qu'est la poésie face à la lente désagrégation culturelle à laquelle nous assistons : mais qui n'a rien d'inexorable, répétons-le.
Je relisais ce matin-même le poète turc Ilhan Berk (traduit par Ahmet Sel & Christian Estèbe), poète authentique je précise et lui laisse le mot de la fin :

"Les poètes sont des hommes des îles. Ils bâtissent des îles où ils pourront vivre seuls depuis le commencement. Dans certaines d'entre elles, les bateaux font escale plusieurs fois par jour, dans d'autres rarement. Mais le regard des poètes est la plupart du temps pour les îles de demain, où les escales sont rares.
Non qu'ils ne donnent pas d'importance au jour présent, mais parce qu'ils ne font pas de différence entre aujourd'hui et demain."


Ilhan Berk

PS : il y a quelques années de cela, ce poète a confié des inédits à Diérèse.