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07/06/2018

Henri Michaux et sa correspondance avec Franz Hellens (I)

 A propos de : "Sitôt lus, lettres à Franz Hellens, 1922-1952"

Une des dernières lettres "en recommandé", de Michaux à Franz Hellens : "Vite, frottez une allumette. En tout cas, NE LES PUBLIEZ PAS". Franz Hellens ne publie pas, mais, en 1963, "confie" ces lettres à un bibliophile, Robert Moureau, qui prend toutes les dispositions pour une publication. Un "projet de mise en lumière de ces documents" écrit joliment M. Leonardo Clerici, "resté inachevé par les interdits du destin" (Robert Moureau meurt). Une cascade de noms ici cités laisse supposer que ces lettres, "qui ne devaient pas être publiées" sont passées par pas mal de mains avant d'heureusement nous parvenir pour 1) compléter les oeuvres dites complètes de Michaux, 2) une meilleure connaissance des débuts du poète.
Dans ces années 22-24, l'écrivain Franz Hellens, alors auteur d'une Mélusine, avait fondé et dirigeait à Bruxelles Le Disque Vert, revue d'excellent aloi et donc de vie difficile, se transformant en Ecrits du Nord, redevenant Le Disque Vert, s'interrompant, selon l'état des fonds. Elle avait un correspondant à Paris, le jeune Pascal Pia, et se vendait dans une unique librairie du Boulevard du Montparnasse quand, de Bruxelles, on avait pensé à en envoyer quelques exemplaires.
Le jeune Henry (y) Michaux était à l'époque surveillant au "pensionnat de l'Athénée de Chimay". Il s'y ennuyait ferme. Il était possédé du désir forcené d'écrire. Quel meilleur moyen que de proposer à Franz Hellens une critique de Mélusine ? Tout en lui faisant part de ses projets : une étude scientifico-philosophique sur "un cas de folie circulaire". Une autre à partir du Rêve.

Un autre désir forcené : quitter Chimay pour Paris où, selon lui, existe une vraie vie littéraire, "dussé-je être chauffeur d'autos, un des rares métiers que je connaisse bien".
Il s'intéresse à "Cendrars Blaise", à "Marcel Proost" (sic). Il n'a pas d'argent pour les acheter. "Sitôt lus, je vous les renverrai".
La revue publie sa "Chronique de l'aiguilleur". Elle n'est jamais assez féroce à son goût. Il demande à
Hellens de lui envoyer "un bouc émissaire, un littérateur, sous-talent ou des individus touchant de loin ou de près à la littéraire (sic) sur qui je pourrais faire une critique archisalée de ma façon..." C'est que, pour parler de Mélusine comme il convient, il lui faut du temps. Et, pour lui-même, ce qui deviendra "Le Rêve et la Jambe" lui donne pas mal de tintouin. "Je ne sais rien faire à demi. Je ne sais pas accepter les idées des autres sur quoi que ce soit. Je suis, de force inventeur..." Il étudie des "ouvrages scientifiques sur le Rêve" et "il pense littéraire nouveau style".
Si l'on écrit, c'est en vue d'être publié. Il semble que pour l'auteur ce soit la mode, du moins pour les publications du Disque Vert, de payer l'impression. Le jeune surveillant distrait de son maigre salaire ce qui lui permettra de se voir imprimé.

Ses essais "philosophico-scientifiques" semblent avoir eu peu d'écho. Alors il va écrire à toute vitesse de "la prose Marcel Proust". 500 pages, "rien ne m'empêche d'aller jusqu'à des milliers". Titre projeté : "18 semaines à la maison... Ce sera lu, ce sera scandaleux mais aura 10 éditions, tandis que le Rêve il lui faudra 5 ans ou même plus avant d'être connu".

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Maurice Nadeau

Henri Michaux et sa correspondance avec Franz Hellens (II)

Suite et fin       ... Henri Michaux vient de temps en temps à Paris, 6 heures de train, puis finit par y résider. Sans le sou (il fait appel à Hellens), crevant de faim, parlant de mettre son pardessus au Mont-de-Piété si le Mont-de-Piété en veut, on est en janvier 1924, il ne doit pas faire très chaud.
Il ne fait pas qu'écrire. Il cherche au Disque Vert de nouveaux lecteurs, des abonnés. Il approche dadaïstes (Tzara) et surréalistes (Breton, Aragon, Desnos), il fait la connaissance de Jean Paulhan, de Jouhandeau (il sera surveillant dans le collège où Jouhandeau enseigne), de Philippe Soupault. Un emploi précaire dans l'édition lui autorise des "rires sarcastiques" à propos des épreuves dont il assure la correction. Il lit Freud, "Poisson soluble" qui vient de paraître. Il propose au directeur du Disque Vert de faire comme La Révolution Surréaliste une "enquête sur le suicide". Breton et Aragon n'y voient pas d'inconvénient. Peut-être croient-ils voir en lui un disciple belge. Le jeune Michaux, prudent : "Il ne faut pas avoir l'air d'avoir besoin d'eux, ou de faire partie d'eux". Mais, d'autre part, "gaffe" à un article de Pia dont "l'inimitié pour Breton et Aragon" est "bien connue et sotte". L'essentiel : "nous sommes avec la bonne et vraie avant-garde". Pour le quotidien : crampes d'estomac, causées par la faim, et maux de dents. Qu'importe ! "... je me trompe fort OU TOUT CE QUE J'AI FAIT CONCOURT A UN VASTE SYSTEME PHILOSOPHIQUE."
Il faut tout de même penser qu'il finit par en avoir assez de cette vie de bâton de chaise. Le 27 décembre 1927 il quitte Paris pour Amsterdam, s'embarque le 6 janvier 1928 pour l'Equateur. Il s'enfonce dans la forêt amazonienne. Il envoie une photo. "Je n'ai jamais connu un isolement comme celui-ci, même quand j'étais avec des matelots". Il revient, débarque au Havre le 15 janvier 1929. "Ne me croyez pas guéri des voyages. Je compte bien l'année prochaine (vers la fin) être en Extrême-Orient... Toujours entrer par une lucarne ! On a beau en être fatigué, il faut continuer pour éviter le pire".
Encore quelques lettres, de plus en plus espacées. Du genre foutez-moi (gentiment) la paix. Il est devenu Henri (i) Michaux, poète reconnu, auteur d'Un certain Plume, d'Ecuador, de recueils qui ont suscité l'admiration de quelques centaines d'amateurs, il peint, il a perdu sa femme dans des circonstances tragiques. En 1948, à quel propos ?, Franz Hellens m'envoie un texte sur Michaux que je publie dans Combat. Michaux s'énerve. "On ne parle que trop de moi."
Des extraits de certaines de ces lettres ont paru. D'autres, toujours du jeune Michaux, sont annoncées. "Vite, frottez une allumette". On aurait eu tort.
Michaux écrit à Hellens le 13 septembre 1952 : "L'étude sur M. (Mélusine), non terminée je crois, a dû se perdre". Un P.S. qui a dû faire sourire le bon, le brave Franz Hellens.

                                                                                              Maurice Nadeau

06/06/2018

Revue "La Bête noire", n° 2, 1e mai 1935, p. 2

Michel Leiris écrit au sujet de La Nuit remue de Henri Michaux :

     Henri Michaux est un poète, c'est-à-dire quelqu'un qui a son monde à lui et qui l'exprime, avec un certain souci de formuler, mais sans se préoccuper spécialement d'écrire des "poésies". Afin de s'y retrouver un peu dans le monde extérieur et de mettre un peu d'ordre dans cette affreuse pagaille (quitte à ce que cet ordre, qui lui est personnel, passe aux yeux des autres pour un bouleversement), il fait l'inventaire de ce que lui a laissé le grand naufrage. Pas de préciosités ni de finasseries, nulle tendance à l'étalagisme. Patiemment, avec un air obstiné de prospecteur, Michaux met au jour des cailloux, tirés du sol de son esprit.
     Il y en a d'émouvants, de burlesques, de rageurs, de biscornus, de scintillants ; différents, selon la chance des fouilles et suivant que Michaux aime, n'aime pas, prend le bateau, se sent tout seul, souffre d'un mal physique, dort, désespère, etc... Pas de larmes ni de sourire : imperturbable, il dépouille ses trouvailles de leur gangue terreuse et les range dans un coin, tel Robinson stockant ses trouvailles d'armes et d'outils. Le poème terminé, on a seulement l'impression d'un homme, somme toute content d'être sorti quasiment indemne d'un terrible accident. Et c'est en cela, à mon sens, qu'Henri Michaux est peut-être le plus poète : cette espèce d'étonnement avec lequel il dénombre son monde, comme quelqu'un qui n'en revient pas de pouvoir, un jour encore, compter ses abatis."

Michel Leiris