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03/06/2018

"Fille de la montagne", l'avant-dernier livre de Henri Michaux

Fille de la montagne, imprimé en mai 1984 par Gilles Coutet, au Pontet (17 x 21 cm, 28 pages), à 60 exemplaires sur Larroque non reliés et non foliotés, ornés de 4 peintures tantriques, précède de quelques mois la mort du poète. Les peintures tantriques ont été réalisées à Katmandou par des artistes locaux, puis collées sur feuilles.

En en restituant le contenu, le troisième tome de La Pléiade est resté un peu vague quant au point-source du recueil, ce que je vais essayer de faire au mieux ici. Henri Michaux y fait référence au célèbre poème du XVIIe siècle : Exaltation des pieds fortunés de la Déesse, écrit par un lettré sanskrit, féru de grammaire et d'herméneutique, dramaturge et poète lyrique, Narayana Bhatta (1560-1645). Pour résumer ce qu'en dit Paul Martin-Dubost, son traducteur :

La Sripadasaptati (Exaltation des pieds fortunés de la Déesse) célèbre le combat du démon-buffle Mahisa, que ni hommes ni dieux ne peuvent vaincre, avec la Déesse - épouse de Shiva - aux mille bras et aux 28 noms, dont celui de "Fille de la Montagne". Mahisa voulait régner sur tout l'univers, à quoi les dieux répliquèrent en lui déclarant la guerre ; or Brahma avait accordé au démon-buffle le vœu qu'aucun homme ne pourrait le vaincre. C'est donc une femme, née de l'énergie combinée des dieux, qui sera chargée de terrasser Mahisa. Le Roi des montagnes, Himalaya, donnant à la Déesse un lion qui devint sa monture.
Retranché dans le corps du démon-buffle et par la Déesse éperonné, elle attendit qu'excédé Mahisa sorte de la gueule de l'animal pour lui trancher la tête. Par la suite, c'est d'un coup de lance qu'elle massacra deux autres démons, frères de sang.

Ce poème de 71 versets décrit la montée du conflit entre les forces du bien et du mal et célèbre les pieds puissants de la Déesse. Apaisée, ils rougissent alors de l'amour qu'elle porte à ses dévots (autant que du sang du buffle terrassé, ou de la laque qui en couvre les ongles).
Voici à présent les versets 59 et 60 :

59

Il convient, ô Fille de la Montagne, que ton pied égale en éclat le grand pied himalayen ; pour flocons de neige il a ses ongles éclatants ; il est gardien du minerai rouge qui donne la couleur ; les anneaux de ses chevilles sont ses brillants contreforts et il porte d'abondantes forêts, étant aussi l'unique support d'une abondante protection. Les Épouses des Parfaits vivant dans l'Himalaya le servent à la base ; les bardes de la Déesse, eux, célèbrent en ton pied l'Himalaya.

60

Les dieux qui président aux dix directions, chacun tourné dans la sienne, offrent
à tes pieds l'amour incarnat de leur dévotion ; il est dix fois visible à tes pieds
dans l'éclat de tes dix doigts rouges. Toi, Fille de la Montagne, tes pieds
leur accordent la grâce sous la forme de tes ongles et de leur lumière.

Narayana Bhatta de Melputtur

traduit du sanskrit par Paul Martin-Dubost

02/06/2018

"Henri Michaux : Les années de synthèse 1965-1984" éditions Galerie Thessa Herold

"Étrange émotion quand on retrouve le monde par une autre fenêtre - comme un enfant, il faut apprendre à marcher - on ne sait rien." Ces lignes, Michaux les écrit en 1931, quand, poète devenant peintre, il "changeait de gare de triage". Aujourd'hui, on regarde et on lit Michaux. On pense le connaître, mais "on ne sait rien". On approche des œuvres muni de ce seul rappel ancien : "Dans le noir nous verrons clair, mes frères" (1933).

La nuit remue. On entre dans le monde de Michaux, dans son mouvement : foules en marche, précipitations et ralentis, visages en mue, arborescences, monstres, multiplications, torsions, rythmes grouillements, tracés mouvants du dessin post-mescalinien... Le remuement de Michaux devient le nôtre. Il nous conduit à d'autres terres, au trouble, au péril, à la clairvoyance.

Le catalogue de l'exposition met en correspondance des œuvres et des textes. Ils n'appartiennent pas au même temps. Cette suite composée va du noir au noir. La première œuvre, de 1981, dialogue avec un texte de 1938 :
          Pour le moment
          je peins sur des fonds noirs
          hermétiquement noirs.
          Le noir est ma boule de cristal.
          du noir seul je vois de la vie sortir.
A la dernière page, une peinture datée 1982-1984, bâtie comme une des peintures noires de Goya, fait écho à cet écrit de 1964-1966 :
          La naissance de la Grande Mort
          de la Mort universelle
          a commencé
          (...)
          Tu vas continuer sans nous, Terre des hommes
          Tu vas continuer, toi.

Peut-on parler de ces années (1965-1984 : soit l'année où le peintre a acquis sa réputation et celle où il nous a quittés) comme d'"années de synthèse" ? Au catalogue, Rainer Mason (qui accompagne de ses écrits les œuvres du plasticien) lui-même en doute : "les travaux de Michaux sont d'une remarquable cohérence, comme la musique, ils produisent de l'inouï par les répétitions et les variations".

Le temps, qui asservit le lecteur de l'écrit, est volatilisé par la peinture : "pas de trajets, et les pauses ne sont pas indiquées, écrit le poète-peintre. Dès qu'on le désire, le tableau à nouveau, entier. Dans un instant, tout est là. Tout, mais rien n'est connu encore. C'est ici qu'il faut commencer à LIRE".

Lire Narration et Alphabet (1927). Lire tache, "Un poulpe ou une ville" (1926). Ou encore, un mot-monstre, un mot, et ses figures, Meidosem. "Plus de bras que la pieuvre, tout couturé de jambes et de mains jusque dans le cou, le Meidosem." Un mot à lire dans tous les sens, sans retenue, un mot qui excède ses figures graphiques, "tendu vers un monde où la suée même est sonore". Pour ma part, dans ce sème, dans ce meidosem, j'ai toujours entendu, surgi de la Théogonie et de la Tragédie, étymologique, un rire (le meido grec), en dépit des mots de la narration : "Oh ! elle ne joue pas pour rire. Elle joue pour tenir, pour soutenir". Le soutien d'un rire meidosem.

Les mots sont des "partenaires collants", et collante aussi l'huile de la peinture. Défiant, Michaux ruse avec ce médium. Il revint "voûté d'un grand silence" de sa première vue de Klee, à partir duquel il écrivit Les aventures d'une ligne. Tout se joue dans cette distance entre ce qui véhicule la pensée et son accomplissement. Dans ce retour au pré-langage qui mêle l'instinctif au culturel et le conditionne, à la réflexion. Dans une réalité dès lors recomposée, qui n'étouffe pas les moi initiaux, en quête d'identité.

Georges Raillard

01/06/2018

La perception du moi dans l'espace, par Henri Michaux

On est peu de chose. Notre idée de l'espace, notre impression d'une nouveauté en art, une artériole bouchée, peuvent en être la cause. Michaux l'a éprouvé un jour au cinéma (Une foule sortie de l'ombre). Le film l'avait étonné par ses déformations d'images. Cet "infini s'abouchant avec le fini et s'y écoulant", n'était-ce pas l'explosion cubiste en peinture ? Or Michaux souffrait simplement d'un trouble circulatoire de l’œil. Il en fut quitte pour l'éblouissement. La révolution du septième art, ce serait pour une autre fois !

Un état d'âme, une saute d'humeur peuvent aussi modifier nos perceptions. Dans un hôtel moderne, par grosse chaleur, le poète éprouve comme un remords, une légère hostilité ; et voilà que la réalité se mine, la ville se désagrège. Une autre fois, ce sera l'inverse : un petit instrument de musique africain, dont Michaux n'avait perçu jusque-là qu'un : "cra-cra dévastateur de corbeau", sans note concertante, des "torchons sonores", lui est devenu supportable, presque suave, grâce au découragement rageur, batailleur, où il l'a plongé. Une lame plus crissante que d'autres, évoquait et provoquait chez lui le refus de s'attendrir (si fréquent en musique), à vaincre une incrédulité première, pour entrer dans le réceptif...

L'âme du poète est plus insatiable que le corps, mais elle hérite de sa maladresse. Par horreur de la routine pétrifiante, elle se laisse envahir, traverser, dissoudre, métamorphoser, martyriser. Le moi devient ingérable. Même le je qui tient la plume doute de sa réalité, de son pouvoir.

Les malheurs de Plume (à prendre dans tous les sens du terme : ce qui est léger d'apparence mais aussi ce qu'anime la main du scripteur) mettent en comédie toute intériorité dans ce qu'elle a d'inassemblable, nostalgique, et inquiète d'une plénitude possible. L'Autre n'est pas plus rassurant, avec son visage sans cesse braqué, tonnant. Comme pour ce qu'il en est des voyages dans leur effet délocalisateur, nos semblables ont surtout le mérite de nous donner le sentiment d'être étranger à nous-même. DM

 

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Henri Michaux, gouache inédite, 24 x 32 cm, 1951


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Double portrait, photo de Claude Cahun