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07/06/2018

Henri Michaux et sa correspondance avec Franz Hellens (II)

Suite et fin       ... Henri Michaux vient de temps en temps à Paris, 6 heures de train, puis finit par y résider. Sans le sou (il fait appel à Hellens), crevant de faim, parlant de mettre son pardessus au Mont-de-Piété si le Mont-de-Piété en veut, on est en janvier 1924, il ne doit pas faire très chaud.
Il ne fait pas qu'écrire. Il cherche au Disque Vert de nouveaux lecteurs, des abonnés. Il approche dadaïstes (Tzara) et surréalistes (Breton, Aragon, Desnos), il fait la connaissance de Jean Paulhan, de Jouhandeau (il sera surveillant dans le collège où Jouhandeau enseigne), de Philippe Soupault. Un emploi précaire dans l'édition lui autorise des "rires sarcastiques" à propos des épreuves dont il assure la correction. Il lit Freud, "Poisson soluble" qui vient de paraître. Il propose au directeur du Disque Vert de faire comme La Révolution Surréaliste une "enquête sur le suicide". Breton et Aragon n'y voient pas d'inconvénient. Peut-être croient-ils voir en lui un disciple belge. Le jeune Michaux, prudent : "Il ne faut pas avoir l'air d'avoir besoin d'eux, ou de faire partie d'eux". Mais, d'autre part, "gaffe" à un article de Pia dont "l'inimitié pour Breton et Aragon" est "bien connue et sotte". L'essentiel : "nous sommes avec la bonne et vraie avant-garde". Pour le quotidien : crampes d'estomac, causées par la faim, et maux de dents. Qu'importe ! "... je me trompe fort OU TOUT CE QUE J'AI FAIT CONCOURT A UN VASTE SYSTEME PHILOSOPHIQUE."
Il faut tout de même penser qu'il finit par en avoir assez de cette vie de bâton de chaise. Le 27 décembre 1927 il quitte Paris pour Amsterdam, s'embarque le 6 janvier 1928 pour l'Equateur. Il s'enfonce dans la forêt amazonienne. Il envoie une photo. "Je n'ai jamais connu un isolement comme celui-ci, même quand j'étais avec des matelots". Il revient, débarque au Havre le 15 janvier 1929. "Ne me croyez pas guéri des voyages. Je compte bien l'année prochaine (vers la fin) être en Extrême-Orient... Toujours entrer par une lucarne ! On a beau en être fatigué, il faut continuer pour éviter le pire".
Encore quelques lettres, de plus en plus espacées. Du genre foutez-moi (gentiment) la paix. Il est devenu Henri (i) Michaux, poète reconnu, auteur d'Un certain Plume, d'Ecuador, de recueils qui ont suscité l'admiration de quelques centaines d'amateurs, il peint, il a perdu sa femme dans des circonstances tragiques. En 1948, à quel propos ?, Franz Hellens m'envoie un texte sur Michaux que je publie dans Combat. Michaux s'énerve. "On ne parle que trop de moi."
Des extraits de certaines de ces lettres ont paru. D'autres, toujours du jeune Michaux, sont annoncées. "Vite, frottez une allumette". On aurait eu tort.
Michaux écrit à Hellens le 13 septembre 1952 : "L'étude sur M. (Mélusine), non terminée je crois, a dû se perdre". Un P.S. qui a dû faire sourire le bon, le brave Franz Hellens.

                                                                                              Maurice Nadeau

06/06/2018

Revue "La Bête noire", n° 2, 1e mai 1935, p. 2

Michel Leiris écrit au sujet de La Nuit remue de Henri Michaux :

     Henri Michaux est un poète, c'est-à-dire quelqu'un qui a son monde à lui et qui l'exprime, avec un certain souci de formuler, mais sans se préoccuper spécialement d'écrire des "poésies". Afin de s'y retrouver un peu dans le monde extérieur et de mettre un peu d'ordre dans cette affreuse pagaille (quitte à ce que cet ordre, qui lui est personnel, passe aux yeux des autres pour un bouleversement), il fait l'inventaire de ce que lui a laissé le grand naufrage. Pas de préciosités ni de finasseries, nulle tendance à l'étalagisme. Patiemment, avec un air obstiné de prospecteur, Michaux met au jour des cailloux, tirés du sol de son esprit.
     Il y en a d'émouvants, de burlesques, de rageurs, de biscornus, de scintillants ; différents, selon la chance des fouilles et suivant que Michaux aime, n'aime pas, prend le bateau, se sent tout seul, souffre d'un mal physique, dort, désespère, etc... Pas de larmes ni de sourire : imperturbable, il dépouille ses trouvailles de leur gangue terreuse et les range dans un coin, tel Robinson stockant ses trouvailles d'armes et d'outils. Le poème terminé, on a seulement l'impression d'un homme, somme toute content d'être sorti quasiment indemne d'un terrible accident. Et c'est en cela, à mon sens, qu'Henri Michaux est peut-être le plus poète : cette espèce d'étonnement avec lequel il dénombre son monde, comme quelqu'un qui n'en revient pas de pouvoir, un jour encore, compter ses abatis."

Michel Leiris

05/06/2018

Henri Michaux critique

Henri Michaux fut aussi critique, il me semble bien que La Pléiade n'a pas reproduit cet article dans le premier des trois tomes consacrés au poète, note pourtant parue dans la NRF d'avril 1935, n°259, p. 637. Est-ce que les rédacteurs actuels de notre presse dite "libre" laisseraient passer cette recension, malgré la grande verve moralisatrice qui nous vient d'outre-Atlantique ? Poser la question, c'est déjà y répondre... Amitiés partagées, DM

Moeurs et coutumes des basses classes de l'Inde, par le général Georges Mac Munn (éd. Payot) :

Un général, commandant aux Indes, est exposé à recevoir une lettre une lettre comme celle-ci :

"Monseigneur,

Pendant quinze ans, j'ai été femme pour soldats britanniques et personne ne s'est jamais plaint de moi. Maintenant, B..., ce sergent de bazar, m'accuse d'"impureté".
"Si votre seigneurie veut arrêter cette injustice, je prierai toujours pour sa prospérité.
Toujours de votre Seigneurie la prostituée fidèle

Habida

     J'imagine qu'une lettre pareille est capable de faire réfléchir un officier britannique à certaines choses, qui, pour lui, en Angleterre, fussent toujours restées dans l'ombre.
     Le général Munn donne même l'impression d'être mieux informé des mœurs réprouvées et des classes méprisées des Indes que de celles de Grande-Bretagne. Mais il manquait sans doute de relations personnelles dans ces milieux, car son livre, involontairement "de haut en bas", malgré un ton loyal et simple, ne contient guère d'informations de première main.

Henri Michaux