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13/10/2018

Dominique Fourcade

On vous a (sans doute) parlé de Deuil, de Dominique Fourcade, livre paru chez POL cette année même, écrit à la mémoire de Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur. Mais j'ai dans ma bibliothèque un petit bijou du même auteur édité par Michel Chandeigne en septembre 1987 : Extrait ordinaire, enté de cadmiums de Brigitte Komorn et imprimé à 400 exemplaires, dont 30 avec une jaquette en polyester peinte par ladite plasticienne.
On reproche aux notes parues sur les réseaux sociaux à propos de Dominique Fourcade leur ton trop élogieux, je serai moins emphatique que certains en écrivant simplement que Dominique a su concilier dans Extrait ordinaire  le courant objectiviste et cette petite source Lactée sous les paupières qui donne voix à l'Inconnu, comme qui dirait léviter sans quitter le sol. Voyez, écoutez plutôt ce que l’œil et l'oreille captent : qui n'est pas à situer dans l'imaginaire mais dans la constante volonté du scripteur de toucher par ses mots mêmes le manque de l'évidence. Ici une sorte d'art poétique, qui n'est pas au propre "le pied de la lettre" mais ce qui des vocables nous revient dans leur chair, en attente toujours, de paraître/naître :

Encore il y a le mot haie dont seule la raréfaction rend compte de mon angoisse

Et ceux qui ne sont pas le long de la voie ferrée mais dans une imagination en temps compensé
Corps laconique comme le mot trampoline
(Qui à l'occasion fait voile, le trampoline lacé,
Quand le catamaran se couche)
Ou mots à flotteurs extrêmes

Ou des autonomes comme le mot sein au pluriel
Vos
Conçus pour un soutien-gorge dos nageur

Et des corps tièdes (comme le mot pinède)
Ou humides (le corps du mot tiède par exemple) et des moments (des lieux ?) dans la langue où la vapeur s'inverse
Ou contenant un réel plus vaste qu'eux (seringue) et très spécifique

Je passe en train j'ai ma caméra je signe mon arrêt de mort je navigue en temps compensé

Odiah Sidibe athlète

Je passe devant moi (ce moi qui lit les écriteaux
Ne traversez pas un train peut cacher un mot renversant)
Je défile (ou le texte) je fais du mot à mot (qui ça) dans le texte induit
J'éprouve que je suis le texte et ma faiblesse ne fait que croître

Le poème est un tunnel plus vide plus fort plus dur
Plus net
J'obéis à toute induction je m'affaiblis souverainement
Le poème est un contrat d'obéissance, et d'affaiblissement
Le noir aussi est une question d'obéissance

Sur les côtés
De tous côtés mais pas devant
Le texte encore lui
Au moment où je l'attendais le moins
Le souhaitais le moins...

 

Dominique Fourcade

18:48 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

02/10/2018

Eugène Savitzkaya

Mais encore : un poème étonnant, images et sons, de cet auteur belge né en 1955, voici :

AIGLE ET POISSON


En l'air, sur saturne, sur les images neuf fois,
sur la bouche, sur le ventre, sur le feu levé,
il cracha comme le jet d'eau, poivre, écailles
et pollen, le jus avalé, le premier pépin explosé

 

brûlant les truies et colorant les saumons, sale,
soufré, gonflé et vide, cracha sur le toit, cils
chargés de couleur noire, cul taché buvant le
miel de la lumière de l'eau, et main sainte dans

 

la poche sacrée, tiède, aspergé, toujours vaincu,
paumes et seins plats, vieilli, flétri, mort
avec moi, avec les ombres du tilleul, à la tête
de cuivre, menthe, fleur coulant disparue, trou

 

dans la rivière et dans le mur de briques, à
travers la maison et sur le ciel, sur le pélican,
les tuyaux transparents, le cœur d'angélique,
la roue mélangeant le lac, les oreilles et les

 

sabots du monstre, le mouton rouge, le nuage du
soleil piqué et tombé, le plat de noix et de
cervelles à l'intérieur du grenier et l'escarpolette
du tailleur, par-dessus le bulbe de pierre et

 

d'excrément bleu, crachat de l'ange fouetté,
chiure de frayeur, semence de mouette ou d'aigle
chasseur, fontaine blanche et généreuse, tremble,
troène et saule, chaux éteinte sur les feuilles

 

et les os, éclaboussant de perles, de cristaux,
de poudre, poudrant la toison, secouant chaque
rameau de l'arbre à peinture, sauteur bondissant,
ressort, langue habile sur l'or et sur l'argent,

 

vis sans fin dans la porteuse de mercure et dans
le marin masqué, entre les roues, entre les lèvres,
entre les sœurs, et cracha, cracha jusqu'au sang,
jusqu'à la bile.


Eugène Savitzkaya

10:09 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

17/09/2018

"Lac de nuit", de Jacques Gardies, éd. H. Gardies-Martelly, Antibes, 1982

Voici un poète qui ne fleurira pas dans les anthologies, il présente en effet les caractéristiques/"défauts" suivants : il est surréaliste et sa poésie rime, fichtre donc ! Qu'importe, voici. Vous verrez et lirez, c'est "un peu" plus parlant que bien des publications actuelles, (ita est) :

LE BRAS DE MER

Paysage marin mordu de lèvres dures
j’invoque tes replis de nymphes et tes dents
Tu livres ton sourire amer baigné de vent
avec ta noire chevelure.

Les pinces du désir ouvertes sur la mer
en s’ouvrant montrent leur légèreté de liège,
les centaures marins qui étaient pris au piège
deviennent libres comme l’air.

Ils se laissent rouler par les vagues des plages
où dans le sable ils impriment leur dur sabot,
le sol ne garde pas trace de leur passage
plus que le roulement des flots.

Mince corne, repli, ouverture marine
en refermant les dents tu mords comme le sel,
de ton double désir fuyant à ras de ciel
la forme obscure se dessine

noire comme une larme, amère comme un cri,
jetant contre les dieux toute une amère flèche,
empruntant la couleur de la colline, sèche
d’un écrasant mépris.

Voilà pour le visage, il arrive de l’ombre,
bouche seule, perdue en mer comme un sanglier
qui nage vers les fruits ténébreux des figuiers ;
à la surface sombre,

hérissé de piquants comme la nuit, là-haut,
on ne distingue pas avec la transparence
le bas d’avec le haut, on le voit qui avance
sur les hauteurs de l'eau,

de l’eau qui de son antre est la vaste ouverture.
Il nage vers le bord en face au sable clair
où poussent bien cachés les raisins de la mer
et où tombent les figues mûres

mêlées au sable… Comme, fine, se déchire
cette bouche qui saigne et coupe lentement
faisant le tour du corps et qui, profondément,
chaque fois qu’elle vire,

fait se répandre les entrailles et les os
où prendre à pleines mains, puiser avec délices ;
son sourire remonte alors mais elle glisse,
sept poignards fichés dans le dos.

Et tourne… Comme du sable qu’on abandonne
Vide, désert, elle déchire les saisons.

On aperçoit sur les plages de l’horizon
jouer les centaures d’automne….

Comme double émergeant de l’eau du souvenir,
égale, un demi-dieu de la mer la traverse,
il écoute sur le golfe courbé qu’il perce
l’écho lui revenir.

Son corps fait partie de l’effacement friable
de l’argile, de l’eau, des étendues de ciel

qui d’île en île va, de la couleur du miel,
les joindre avec du sable.

Où es-tu, où es-tu île entourée de froid,
grain de sable ma noire et belle sécheresse ?
le dieu de mer guidé vers la voix de pauvresse
s’y dirige tout droit.

Ton beau corps d’animal est fait de fruits et d’îles
libres, grains répartis aux quatre coins de l'air,
découpés au couteau par un trait mince, ouvert
de soleil labourant l'argile,

Vides et répandus comme les roseaux creux,
libres d’être des pins, de devenir des plages,

libres de respirer l’amour des coquillages,
libres d’unir entre eux

la pointe d’une île et la corne de la lune,
ses membres respirant le goût de la fraîcheur
et que l’on voit faire les gestes de pêcheurs
que nues font les collines brunes.

Corps d’huitre, de cailloux roulé par une nuit
d’algue noire elle aussi lisse de pourriture,
creux de violettes, coups de couteaux, ouverture
autour de son ventre poli.

Les paniers de raisin, les corbeilles d’olives,
les monts bossus, creusés, inclinés par le vent
et qui trempent leur pied dans la fuite du temps
piquant d’aiguilles vives

sont ses os dispersés… sable qui glisse sur
les murs de la maison coupants comme une coque
une fragilité de chaise dont se moque
l’ombre des tuiles sur le mur.

Jour et nuit, hameçon noir courbé sur le vide
le sable te connaît toi qui ne saisis rien
que le refus obscur perdu dans le lointain
de l’horizon liquide,

Temps court devenu bref comme l’angle d’un mur,
transparente maigreur de la mauvaise pêche,
épine ! en t’arrachant je te transforme en flèche.
Au bas des monts obscurs

on voit vibrer, tendu, le mince trait des sables
lancé par l’arc des mers. Au bistrot où j’entrai
je demandai : "patronne vous me donnerez
une douzaine d'étoiles".

 


Jacques Gardies

GARDIES.png

11:31 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)