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28/04/2017

Séquentielles I

Un espace d’attente


Si l’histoire du monde est récit qu’elle soit
au fin fond du grand miroir
qu'émaillent les feuilles de l'érable

une clarté douce aux mots donnés
la psyché et ses labyrinthes redécouverts


Telle la haie masque par endroits
ton doute fait des mille plaintes
d’une vie qui s’épuise à dire et redire
le corps voué à la blessure


quand glissent tout autour
autant de cités disparues
les rimes du liseron
sur le tablier bleu de la porte

quand à l’avant du feuillage


vacille le moment blanc
la cage du désir d'où s'échappent
les mains séparatrices de l'esprit
dessus la terre qu'étourdit
l’ondée de mai


                      Daniel Martinez

27/04/2017

Un poème de jeunesse de Paul Frédéric Bowles (1910-1999) paru dans "Le Dernier carré"

Le Dernier Carré a été dirigé par Jean Rousselot (qui venait de publier Emploi du temps) et Fernand Marc. Ce qui concernait la rédaction était adressé à Jean R., 52 rue Cornet, à Poitiers ; ce qui regardait l'administration, à Fernand Marc, BP 51, bureau 14, à Paris. A raison de 10 numéros par an, on trouvait la revue en dépôt à la Galerie "Gravitations", 3 rue Casimir Périer à Paris.
Le n° 7 dont est extrait le poème qui suit de Bowles est paru en octobre 1935. Pour un tirage de 100 exemplaires, à savoir : 10 ex. sur Hollande Muller numérotés de 1 à 10 réservés aux collaborateurs et 90 ex. sur Surglacé teinté. D'inspiration surréaliste, c'est l'un des rares poèmes du romancier que l'on sait à avoir été écrit directement en français.

LES PAROLES APRÈS LA FIN

J'ai des choses à te raconter
Le jour des pierres j'ai cherché la vérité dans le feuillage
Dans la brousse des enfants aux lèvres de granit
J'ai cherché le ciel sous les palmiers
J'ai regardé sa figure sous la lampe électrique ; il dormait
Autour hurlaient les vagues nocturnes - à quinze milles de la côte
A dix siècles de la mémoire
A minuit, à l'aube, la fumée du volcan
Nous couvrait comme une plume d'autruche
Le jour des repas, j'ai mis sa main sous le pavé
Ne me dis pas que tu ne me reconnais plus
C'est à cause de toi, c'est à cause de moi
Moi comme une cendre
Ecrase-moi une fois de plus
Janvier est passé, les hirondelles ne volent plus
Sa bouche est fermée, les mouches
Ne sont plus attirées
Grâce à la rivière, on rêve aux choses noires

J'ai des choses à te raconter
Le jour de pierre j'ai quitté le lac froid
Le jour de chair. Nous buvons tous le sang
Mais où en trouver ? Où en trouver maintenant ?
Nous mangeons tous les yeux, mais sont-ils frais ces jours-ci ?
A midi c'est un tigre qui vient
Par les savanes, avec ses dents jaunes
Un jour viendra le soleil éternel, sans taches
Sous les pins les sauterelles, les cailloux
Sous mes bras de verre, la vallée de loin
Brillait lentement en clinquant
Sonnait de ses cloches la chaleur lointaine, soudaine
Serrait mon cœur avec une chanson noire
Par la fenêtre au-dessus des bruits
Sa chanson est montée droit
Et aux oreilles de métal sans roues
Sept voies annonçaient la distance entre chaque minute
Trouvons la voix, mangeons-la. Cassons la porte de bois :
Dedans, les cœurs vides.


J'ai des petites choses à te raconter
Par le chemin du mur l'homme noir
Dans la place la musique des feuilles
Il était tard quand il est rentré
La lune venait sur le balcon. Silence
Mais au jardin sur les bancs
Les os claquaient de froid et les fontaines gelaient
Et dans tout le village personne
Sauf celui à la bouche glacée
D'où ne coulait plus le sang
Et dans ses bras de sanglots
(Et sous les pins marchait le vent)
D'ici à l'horizon d'hiver
Du ravin au désert
(J'ai caché sa main précoce
Loin dans la terre).

                                      Paul Frédéric Bowles 

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26/04/2017

"Une nuit sur le mont Chauve", un livre de Michel Butor et Miquel Barcelo

Chacun sait que le poème symphonique "Une nuit sur le mont Chauve" a été écrit par Moussorgski, mais pas forcément qu'un livre d'artiste du même nom a paru aux éditions de La Différence en septembre 2012. Imprimé en Italie, à La Spezia, dans un format à l'italienne (19,5 x 27 cm), avec une couverture cartonnée et des pages sur papier Efalin lisse de 120 grammes du plus beau noir.

Soixante-douze quatrains de Michel Butor (qui a illustré à son heure Diérèse 63) y voisinent avec 72 dessins de Miquel Barcelo, oeuvres sur Canson noir imprimées à la planche, à l'eau de Javel et au Gesso : les motifs jaune paille se détachent du fond ainsi que vous pouvez en juger plus bas... On repense bien sûr au (petits) dessins sur Canson noir de Michaux mais ici la manière est autre puisque le plasticien Barcelo, un habitué des grands formats, "grossit le trait" si je puis dire. On peut admirer des poissons, poulpes, coraux ou indifféremment des rennes, dromadaires, girafes, buffles, zèbres, chevaux, le tout orchestré de main de maître cela va sans dire ! - sachant que le livre s'achève là où commence le dernier film d'Alain Cavalier, "Le Paradis"** : sur le monde des oiseaux (et la symphonie se termine), voici

     71 Migrateur :

     Quelques oiseaux quittent la scène    
     pour laisser place à ceux du jour
     croassements glapissements
     ricanements vrombissements

On songe aux poèmes du Bestiaire apollinarien (sans ce caractère naïf, enfantin même de certaines pièces dudit Guillaume) : bref, chez Butor, une poésie résolument non conceptuelle, mais bien plutôt descriptive, je veux dire privilégiant toujours pour la rendre parlante la partie la plus suggestive de la réalité. Les vers du poète peuvent aussi se montrer caustiques et dévier sur le monde des humains, par exemple

     57  Parlementaire :

     Au bal masqué les politiques
     se sont déguisés en légumes
     blancs ou rouges navets carottes
     avec feuillages de billets

Michel Butor, dont la maîtrise du vers n'est plus à démontrer, sait ne jamais s'éloigner de l'objet de sa quête et l'on repense à ce que disait Henri Thomas interviewé par René de Ceccaty (interview dont je vous ferai part dans une prochaine note blog) : "La poésie ne doit jamais être vague." Au contraire, elle est ici proche du sujet, sans pour autant risquer de devenir une poésie du quotidien. Comme dans

     42 Polyglotte :

     Ils dévorent dans les pommiers    
     les fruits qui leur donnent les clefs
     de toutes les langues humaines
     qu'ils prononcent précisément.

Sans oublier naturellement

     27 Vénitien :

     Dorade cherchant un amant
     parmi vagues du carnaval
     antennes murmurant odeurs
     dans la confusion des espèces

accompagné précisément de cette oeuvre de Miquel Barcelo (peintre qui à mon souvenir à également illustré le regretté Paul Bowles, dans l'un de ses récits africains)

 

BARCELO.jpg

 

Préciser enfin que cet ouvrage a donné lieu à un livre-objet constitué de huit rouleaux de 350 x 30 cm et que de cet ensemble, réuni dans une boîte en tilleul, il a été tiré 119 exemplaires de tête constituant l'édition originale. Les poètes embellissent le monde, cqfd... DM

22:46 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)