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12/10/2019

"Volis agonal", de Marc Guyon, éditions Gallimard, 15 décembre 1972

Deux extraits de ce livre de poésie dont nous emportent les inflexions, à commencer par le titre, chantant, une nébuleuse de voyelles travaillées de l'intérieur. Ici Marc Guyon se déprend de la chimère du ressemblement, il renverse l'état de veille ordinaire et creuse aux quatre veines l'air dur, l'électricité de l'air où s'affrontent les forces de nos désirs contraires, emportées par l'esprit qui s'y mêle, pour enfin décongestionner les formes. Sous un bouquet d'abeilles vives butinant parmi les sauges : la griffe même du poème. DM

*


Le temps est replié, indigent ; la modernité exige le dépouillement, la rigueur. Mais, dans la science nue, ne nous vêtirons-nous que de sécheresse, serions-nous devenus avares? Alors que jouent les rames de fraîcheur, les timbres, près du jeune animal. Fleurs et couleurs le prénomment, sans surcroît, d'adjectifs qui tiennent le fil de l'essor.

 

          Enfant d'une terre
          rieuse, égratignée
          par la ronce
          l'ortie, à tes pieds
          pâtir de la fleur vermeille,
          à ta larme
          de sève boire
          le bleu de consolance.


Marc Guyon

 

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10/10/2019

Figurées

à Diane, pour le chant des mots

 

Sans qu'on entende un pas, une douceur est là, présente dans la mémoire des hauts feuillages, laissant sourdre une clarté rousse, chaude, tachée de gouttelettes vertes. Tout lentement s'approche, se diffracte dans l'indéfini, filigrané d'arborescences bleues.

L'odeur du chemin qui là se perd, à l'emprunter, quand dessous la voussure on devine encore des pans de rocaille, à flanc de forêt. Avec, dans l'échancrure, traversant le tissu de l'esprit un ciel intérieur : l'un à l'autre lisible. Miroir attentif à nos égarements.

Parfois, la source obscure d'un chant, étouffé. Et cette trouble beauté, portée par le bonheur des souffles revient toujours vers les choses d'en bas. A l'instant même, glisse un filet de brouillard entre les peupliers, où le diaphane compose avec l'opaque.

Où le réel donne l'illusion de l'illusion ; et l'on ne sait plus discerner que les contours de l'ancienne matière, esquissée par un champ de phosphènes. Tout est là, à portée. C'était marcher, entre passé et futur, livrés aux délices des pleins, vides et déliés.

Images mais de quoi, d'un insecte en vol avec son balancier, qui se répand en étincelles, participant de ce cycle où nous sommes reçus. Un dieu de murmures dans la quête de sa propre consistance. Ainsi forcer l'énigme du monde, dans le secret de la terre noire, et l'impossible vision qu'elle a d'elle-même.

Hors des communs enchaînements, doigts de cendre posés sur une manière de chaos, ouvert aux mouvantes frondaisons, au lait de l'aube où le réel peu à peu se donne pour ce qu'il est. Percent les racines des ormes, du riche temps des songes aux tourments de l'oubli, mille lectures possibles.

Les voix qui s'en séparent et muent, allégées des pesanteurs, cherchent un autre engagement. Depuis la sente à peine tracée, qui sous les pas et les feuilles remuées sent la poire mûre, et les griffes des ronces, en lisière d'autres mondes. Enluminures, sur une eau gris-vert, un étang.

 

Pour sauvegarder les reflets d'un pacte perdu ? Entre les mailles diurnes, les ramures, passées par le filtre de l'imagination.


Daniel Martinez

08/10/2019

"Venise comme si vous n'y étiez pas", évoquée par Gil Jouanard

De quoi peut-on le mieux rêver que de ce qu'on n'a jamais vu ? Ce qui m'attire donc du côté de Venise, c'est d'abord son côté "bayou", proche du marécage primordial où rêvassèrent interminablement nos doutes et nos espoirs paléolithiques ; puis cette affinité consonantique ou étymologique avec le nom de ces Vénètes du Morbihan, qui donnèrent jadis tant de fil à retordre aux obstinés roublards de Rome.
Que de ce monde amphibie émerge l'énigme d'un peuple venu d'on ne sait où, et presque aussi disséminé que le fut celui des Iberii caucasiens ou pyrénéens, c'est ce qui me fait décoller plus assurément que ne le firent jamais ces histoires d'amants, d'usuriers et de lunes de miel avérées ou clandestines, fortement connotées du côté de la petite histoire littéraire et musicale...
Je devine bien sûr du brouillard et des limons sablonneux, des roseaux, des cheminements peu assurés, et de hardies hésitations entre Orient et Occident, entre oud et luth, entre rebab et rebec, peut-être même entre flûte et shakuhachi. Recto verso, c'est aussi dedans et dehors. Ce n'est en fait peut-être qu'affaire de masque.
Et sur ce compte-là, ici, on en sait plus qu'un bout. Et l'on en sait aussi sur les comtes, et peut-être davantage, depuis toujours, sur les contes. L'on finit par s'y perdre - et, ce faisant, par s'y trouver -, entre Istanbul (mais n'est-ce pas Byzance ?) et Vienne (mais n'est-ce pas Amsterdam, Delft ou Dieu sait où?). L'on s'y perd.
Est-il meilleure façon de s'y retrouver, au fond ? Est-il façon plus sûre de se trouver enfin au fond ?
Car Venise n'est pas seulement amphibie ; elle est aussi intermédiaire, pont transbordeur. Pont vers le Pont-Euxin, vers la Thrace, le délire d'Orphée.
Je suppose que, y étant, on ne doit bientôt plus savoir d'où l'on vient ni vers où l'on va. Nulle part serait probablement la localisation la plus avalisable, celle qui émarge toute entière à l'espace mental.
Car le plus clair de la réalité vénitienne n'est rien de plus, et rien de moins, qu'une image mentale (de celles qu'on dit ailleurs "virtuelle").
J'avance donc à tâtons vers les images qui sont offertes à ma gourmandise et à ma curiosité.
De l'imprécis, j'y vois d'abord de l'imprécis. Probablement issu d'un effet de brume pervers ; et cependant ce n'est pas du flou ; c'est peut-être, et vraisemblablement, du ressort et de la nature de l'écho. Brume et écho sont très assurément les produits les plus naturels de l'atmosphère, c'est-à-dire du climat et de la météorologie de Venise. On n'y va pas à l'aveuglette - y fait-il d'ailleurs jamais franchement nuit noire ? - ; on y va au jugé, dans l'entre-chien-et-loup où se confondent l'extrême-hier et le proche-demain, où s'entremêlent ailleurs et n'importe où.
J'avance, à travers la brume atmosphérique, vers les images. J'y cherche, mais sans les y espérer, les clichés convenus, la Venise des amateurs de Venise, places désertes d'où s'envolent des pigeons, gondoles se profilant sur fond de crépuscule musical, balcons ouvragés où s'agite un mouchoir, silhouettes masquées singeant la joie de vivre avec ce recul signifiant qu'on n'y croit pas. Et, j'y rencontre le silence.
Je devine d'emblée que cela ne signifie pas que Venise n'a pas été entendue. Je pressens que cela veut dire que Venise a été écoutée. Regardée.
C'est le petit matin, ou bien le soir déjà sérieusement avancé. Au ras du monde, le regard afflue, déloge ce sentiment âpre de solitude, de continuo qui ne serait le contre-chant de nulle mélodie.
Comme une voix sans inflexions qui glisserait uniformément à perte d'ouïe - c'est-à-dire de vue - dans la brise porteuse d'échos.
Matin ou soir, c'est tout comme : lune et soleil y miment chacun l'aptitude de l'autre. Et l'on n'est pas certain que l'un et l'autre, l'une et l'autre, n'est pas plutôt un chapelet de lampadaires alignés comme les mots déracinés d'une prière à aucun dieu.
Lueurs et mouvements arrêtés, lignes de fuite et instants figés se succèdent, naissent l'un de l'autre, dans une ambiguïté réduite à ses simples atours géométriques.
L’œil a tout dit. Car il s'est contenté d'être là, sans discours. Je suis ce que je vois. Je suis Venise sans recul. Jusqu'au fond du remous où les mots se ressassent.
Alors je sais d'un coup, d'un seul, ce que les images ont à me dire: qu'il n'y a plus qu'à se taire. Et à écouter les images venues de si loin.


Gil Jouanard

Dernier livre publié : Les roses blanches (Phébus, 2016)

03:10 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)