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13/09/2018

La buée du dernier orage

Pacifié l'univers s'arrête
les graines sont tombées
il a plu
toute la nuit
happer l'air au lever du jour
en foulant l'Inconnu
j'ai ouvert ce qui te ressemble

sur la grammaire de la nature
sur le proche et le lointain
frémissants et graves


Si tout était vu
tu perdrais jusqu'à l'usage de tes yeux
cela même qui anime entre les épines de sel
d'infimes luisances
l'extrême hier et le proche demain
où s'entremêlent les pousses

de la ciboulette de Chine
lignes de fuite et instants figés se succèdent
pour ordonner quelque peu le chaos


Un frisson a réveillé mon corps engourdi
des piments verts se balancent
petite feuille d'or
son bruissement dans l'air

dans le crépuscule du matin
ses gammes de marron
et de bleu-violet
tout cela se passe en toi
et tu sais avec sûreté
qu'une poignée d'écume suffit
à éveiller des astres
la porte est restée ouverte toute la nuit


Un pendant de cordon rouge
met à jour une figure intacte
entre des pans d'ombre
perdus dans les recoins
qui sentent l'herbe et la sueur
sous le voile d'un été finissant
tu es nous sommes toujours partout
où le monde suit ses traces
sans jamais se perdre
entre oud et luth
entre rebab et rebec


Deux petits nuages qu'on ne voyait
pas tout à l'heure éclatent
en un jaune doré
un flux continu s'immisce
dans une barbe de lierres

traçant des formes de gestes
des globes de lumière
incommensurables à l'ordinaire des mots
dans l'échange incessant

d'un apparaître et d'un disparaître

Daniel Martinez
15/9/18

11:23 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

08/09/2018

Herberto Hélder de Oliveira (1930-2015), traduit par Filipe Jarro

Comme Nuno Júdice, dont Diérèse vous a présenté des poèmes inédits, voici pour vous ce dimanche chaud comme je les aime l'écrivain, le poète Herberto Hélder, qui se considérait comme autodidacte, et compte parmi les écrivains portugais de référence pour la seconde moitié du vingtième siècle - toujours éloigné des coteries diverses et variées qui traversent le médium poétique, et occulte de facto des pans entiers de la création... Bref. Partiellement traduit en français, je rendrai hommage en particulier aux Lettres Vives qui ont bien voulu l'accueillir dans sa collection.

Herberto Hélder de Oliveira avait été interviewé par Filipe Jarro en 1999. Voici un extrait de ce qu'il (lui) disait alors :

"Moi, je ne suis pas moderne. L'emphase souligne d'une part le caractère extrême de la poésie, et d'autre part sa nature extrêmement indéfinie de pratique destructrice et créatrice, et le secret jubilatoire de cette duplicité ; elle souligne aussi, scandaleusement, le sens non-intellectuel, supra-rationnel, corporel, du pouvoir de l'imagination poétique d'animer l'univers et de tout identifier avec tout. La culture moderne est devenue incapable d'une telle emphase, car il s'agit d'une culture alimentée par le rationalisme, la recherche, l'utilitarisme. Si l'on demande à la culture moderne de considérer l'esprit emphatique de la magie, l'identification de notre corps avec la matière et les formes, c'est toute la modernité qui s'écroule. Car l'esprit emphatique existe par soustraction des éléments sur lesquels se fonde cette culture. Nous sommes forcés d'aller loin, au plus secret du temps, d'aller boire aux nuits occultes. Il semble que la physique, maintenant, commence à travailler dans le sens de la question poétique : les choses ont entre elles des relations de mystère, et non des relations de cause à effet. On ouvre son chemin à travers l'obscurité, interrogeant, allant de l'avant."

* * *

 

Quel ouvrage penché : polir le joyau exténuant,
multiplier le monde face
après face.
Faire de l'image une conscience diverse.
Le feu de cette pierre toujours plus
éveillée, précieuse, convulsive, profonde, ardente.
Tu y travailles jusqu'aux ongles.
Tu travailles dans l'attention terrifiée, avec une telle louange
de l’œuvre, irréellement. Les saisons de la nuit, les systèmes
nerveux des hautes adiantes,
les plumages.
Et les jours compacts comme le lait
tenu dans les jarres, ou vastes
des soies étendues. Ils passent
unis les uns aux autres
par les coudes. Et tu lapides et lapides. Tu lui arraches la force
électrique. Qui toi,
aux mains et à la tête, dans le noir, dans l'élévation
de l'air dans le sommeil, te rend déracinément
limpide. L'éclair
interne. Qui te brûle la vue. Et dans l'aveuglement ne reste,
atroce,
que le cœur du joyau.

Herberto Hélder

in Última ciência

 

J'emprunterai à Herberto Hélder son expression : "L'éclair interne" pour en faire le titre de Diérèse opus 74. Vous prévenir aussi : une nouvelle auteure de qualité nous rejoindra, Marie Tavera. A bientôt. Amitiés partagées, Daniel Martinez

21:20 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

05/09/2018

"Sommeil seigneurial" de Frédérique Hébrard

   Ah, c'est vous, Monsieur ? Que je suis aise de vous voir ! Entrez, installez-vous, soyez le bienvenu !
   De la lumière ? Est-ce bien nécessaire, Monsieur ? Le feu rougeoie et la Lune - je n'ai pas tiré les rideaux à cause d'elle - donne une lueur suffisante pour que je vous distingue...
   Vous êtes charmant. Un peu pâle. Mais charmant.
   Eh bien Monsieur, allons-y ! Vous êtes venu pour dormir, n'est-ce pas, dormons. Le lit est ouvert, immense, nous ne nous gênerons pas, prenez place... je n'ai pas de côté préféré, je dors partout, vous le savez. D'ailleurs, je bâille déjà, pardonnez-moi, vous verrez, vous en redemanderez.
   Plaît-il ? ... oui, je crois que je me suis légèrement assoupie, regardez, une bûche s'est écroulée, une flamme s'élève, avez-vous vu le démon dans la cheminée ? Mais non, Monsieur, pas un vrai démon ! un démon sculpté sur la plaque du foyer... Silence ! écoutez respirer la tapisserie... ça va mieux ? Bien... Ah ! non, je regrette, je ne peux pas vous donner la main. Nous ne devons pas nous toucher, nous ne devons pas, sinon le téléphone va sonner, l'électricité inonder la chambre d'une lumière bête, la radio va se mettre en marche toute seule et je me verrai contrainte, moi, à vous mettre à la porte. Que dites-vous ? Vous avez peur ? Enfant ! Allons, écoutez-moi et tout se passera bien. Il faut regarder le feu, il faut descendre au cœur du rougeoiement, traverser le rubis incandescent, se perdre dans les braises qui deviennent blanches à force d'être ardentes...
   Mon Dieu ! il dort !...
   Ah ! que je me sens bien ! Le feu envoie une ombre de chauve-souris sur le portrait du duc d'Enghien, le démon de la plaque me sourit, levant sa fourche en signe de victoire, un chien hurle au loin, délicieux, le vent se lève, les meubles craquent... odeur... du temps... pluie douce qui tombe... ciel de lit... sommeil... bien...
   Silence.


Frédérique Hébrard

20:04 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)