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17/05/2017

Charles Juliet rend hommage à Samuel Beckett (1906-1989)

On savait déjà que Charles Juliet a publié Rencontres avec Samuel Beckett (POL, 1999) ; l'hommage qui suit vient compléter ce livre, témoigner des liens qui existent entre les deux œuvres, voici :

Une œuvre-miroir, par Charles Juliet

L’œuvre de Beckett a été pour moi une longue brûlure. Elle m'a envahi à une époque où je vivais sur un mode mineur ce qu'il avait vécu avant moi. Quand j'ai rencontré ses livres, j'étais d'une grande avidité, et c'est tout naturellement qu'ils ont pris possession de moi. J'étais aussi dans la confusion, et cette confusion, ils l'ont aggravée. Ce que je découvrais là n'avait rien de commun avec ce que j'avais lu auparavant. J'étais dépaysé, ne comprenais pas où je m'engageais, alors même que de nombreux passages m'atteignaient dans ma part la plus secrète.

Beckett a souffert comme un damné et son œuvre n'est qu'une longue coulée de souffrance. Une souffrance qui l'a muré en lui-même et l'a empêché de se donner à la vie. Massive, accablante, ne lui laissant aucun répit, elle l'a plongé dans de graves dépressions, accompagnées et suivies par des crises d'alcoolisme.

L'origine de cette souffrance est évidemment à chercher dans son enfance. May, sa mère, une femme impossible, insupportable. Insomniaque, elle passe ses nuits à rôder dans la maison, persuadée qu'elle est habitée par un revenant. Samuel, son second fils, lui ressemble. Inflexible, il lui tient tête, refuse de plier, de se soumettre, reçoit de sévères raclées. Crises de rage de la mère qui n'admet pas qu'on lui résiste. Mais elle se veut une mère exemplaire. Alternance de démonstration d'affection et de rejet, de silence glacial. Bon vivant, le père fuit et sa femme lui voue une sourde détestation. Samuel adore son père toujours prêt à rire et à raconter de bonnes histoires. Ainsi, il déborde d'affection pour celui qu'il faudrait tenir à distance et n'a que haine pour une mère qu'il devrait aimer. Ce déchirement a été la source constamment éruptive de la culpabilité qui a dévasté sa vie.

Jusqu'à quarante ans, il se cherche. En pleine détresse, incapable de se tenir à une quelconque activité, il sombre, boit, se clochardise, suit pendant deux ans une analyse, est considéré comme perdu par ses parents et ceux qui l'ont connu quand il était un universitaire promis à un avenir brillant.

Après avoir réussi à s'échapper de la maison familiale, il vit à Londres, à Paris, voyage en Allemagne. De temps à autre, il ne peut s'empêcher de retourner en Irlande, quand bien même il sait qu'il n'a rien à y gagner. A chaque retour, de violentes crises se déclenchent. Parfois, la nuit, il fait de tels cauchemars, a de telles bouffées d'angoisse, que son frère, pour l'apaiser, doit venir se coucher près de lui.

A quarante ans, après avoir écrit quelques livres où il ne s'était pas encore approché du foyer le plus douloureux, il entreprend d'écrire ce qu'il a considéré comme l'essentiel de son œuvre : Molloy, Malone meurt, En attendant Godot, L'Innommable. De tous ses ouvrages, c'est à L'Innommable et aussi aux Textes pour rien que va ma préférence. Dans ces deux livres extrêmes dont à ma connaissance n'existe aucun équivalent dans la littérature, que dit-il ?

Au stade où il en est, il lui faut coûte que coûte déverser sur le papier ce qui le harcèle. Lorsqu'un homme souffre intensément, la voix qui murmure en chacun de nous, donc en lui, ne cesse de parler. Plus il souffre et plus cette voix se fait insistante. Elle emplit tout l'espace mental, rend sourd et aveugle au monde extérieur. Beckett transcrit ce flux verbal qui surgit en lui sans relâche. Il se tient là au-dedans du dedans, là où perce ce dont il a fallu se protéger, là où sans fin ça ressasse, "conformément aux termes mal compris d'une damnation obscure".

Il laisse ainsi se dévider son soliloque, nous attire et nous maintient au vif de sa souffrance, de sa détresse : la table rase, la solitude, le non-sens de tout, l'impossibilité de s'échapper, la honte, la pensée du suicide, la folie côtoyée, les mots insuffisants et qui trahissent, l'obligation de poursuivre en dépit de l'épuisement.. Et comment mieux traduire cet état où l'énergie fait défaut qu'en notant : "le sujet meurt avant d'atteindre le verbe" ?

Quand j'ai lu ces ouvrages, j'étais dans une grande incertitude, et chaque phrase s'imprimait en moi, rencontrait un même vécu, m'enfonçait dans mon marasme tout en jetant de décisives lueurs dans la nuit. Lentes et riches journées de découverte d'un monde autre et pourtant proche. Éprouvantes journées de face-à-face avec soi lorsque "c'est chaque instant qui est le pire".

J'ai aimé ces heures où je coïncidais avec les mots qui m'étaient offerts, ces heures où je percevais ce silence qui peuple Textes pour rien. Un silence que leur auteur n'a pu atteindre qu'en se portant à l'extrême d'un état de totale dénudation. La voix qui parle dans ces pages a oublié que "rien n'est plus drôle que le malheur". Refusant l'humour, la dérision, le sarcasme, elle réussit la prouesse de dire avec une totale simplicité la douleur d'être, le tourment d'exister, l'insondable de la condition humaine.

Ainsi, au long de son œuvre, il nous relate ce qui advient de l'être humain quand il est privé de toute raison de vivre. Claquemuré en lui-même, allant et venant à l'intérieur de sa prison, Beckett se déteste, se débat, laisse s'écouler les mots qui lui sont murmurés. Mais s'ils soulagent ses tensions, l'aident à rendre sa vie moins infernale, ils ne le délivrent pas pour autant. Les blessures et fractures psychiques subies pendant l'enfance n'ont pu être réparées, si bien qu'il n'a pu mettre fin à sa souffrance. "Que voulez-vous, je ne peux pas naître (...) Ils sont tous pareils, ils se laissent tous sauver, ils se laissent tous naître."

Il est de fait qu'il n'a pu naître, mais l'aurait-il voulu ? "Je suis celui qu'on n'aura pas, qui ne sera pas délivré." Lors d'une de nos rencontres, abordant cette question, je lui avais demandé s'il avait lu les penseurs orientaux, et il m'avait répondu : "Ils proposent une issue, et moi, je sentais qu'il n'y en avait pas. Une solution, c'est la mort." Sur ce dernier point, je ne pensais pas comme lui. J'aurais dû le pousser à m'en dire plus, mais je n'ai pas osé, et au lieu de lui poser la question qui me brûlait les lèvres, je suis resté silencieux. Par la suite, je l'ai vivement regretté. Il m'importait au plus haut point de connaître la réponse qu'il m'aurait donnée.

J'ai dévoré cette œuvre lentement, avec passion, mâchant et remâchant chaque mot, mais face à elle, je n'étais pas qu'un simple lecteur. J'étais aussi quelqu'un qui était entré en écriture. Or que raconter après une œuvre de cette importance ? Impossible de dire mieux et d'aller plus loin. Un temps, elle m'a écrasé, m'a convaincu que je devais renoncer à écrire. De surcroît, je constatais qu'elle avait sur moi une action mortifère.

Insensiblement, sans que je l'aie voulu, sans que je m'en sois rendu compte, je me suis éloigné des Molloy, Moran, Godot, et n'ai plus éprouvé le désir de revoir celui qui les avait créés. Le besoin de vivre s'était emparé de moi, et en intervenant sur ma réalité interne, je m'employais à panser mes blessures, arracher mes entraves, me tirer de mon épuisement. Je pense en effet que si on en a les moyens et surtout l'impérieux désir, on peut arriver à se faire naître, à provoquer en soi une mutation, laquelle dessine un autre rapport à soi, aux autres, au monde. Du dégoût de la vie et de la haine de soi, on passe au consentement à soi-même et à la joie d'exister.

Beckett n'a pu, n'a pas voulu sortir de sa souffrance. Bien que je ne le lise plus depuis longtemps, bien que je ne me réfère plus à ce qu'il a écrit, il me reste proche. Il est de la famille des Hölderlin, des Van Gogh, des Artaud, et quand je pense à eux, à lui, à ce qu'ils nous ont donné, c'est chaque fois avec une profonde compassion, une infinie gratitude.

                                                                        Charles Juliet

22:14 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

16/05/2017

Samuel Beckett, vu par Edna O’Brien : « Fille de la campagne », éd. Sabine Wespieser, 2013

Samuel Beckett, qui s'était définitivement fixé à Paris peu avant la Seconde Guerre mondiale, aimait à dire « Je ne suis pas anglais. Au contraire » ; manifestement, il aimait régulièrement évoquer son enfance irlandaise : « Tout était calme. Pas un souffle. Des cheminées de mes voisins, la fumée montait droite et bleue. Des bruits de tout repos, un cliquetis de maillets et de boules, un râteau dans du sable de grès, une lointaine tondeuse, la cloche de ma chère église. Et des oiseaux bien entendu, merle et grive en tête, aux chants se mourant à regret, vaincus par la chaleur, et qui quittaient les hautes branches de l’aurore pour l’ombre des buissons. Je respirais avec plaisir les exhalaisons de ma verveine citronnelle. »

Encore sur l’Irlande, il y a cette description fascinante de l’amitié de l’auteur pour des personnes de son entourage. Edna O’Brien raconte ainsi une escale parisienne (1970) durant laquelle elle fut malade à cause de l’ingestion d’une huître avariée (fièvre, hallucinations…). Tandis qu’elle est alitée et soignée, elle reçoit quelques visites, dont celle de Samuel Beckett qui n’était pas étranger aux chambres de malades et aux hôpitaux psychiatriques, à la fois via son engagement antérieur à la Croix-Rouge et par les situations qu’il concoctait dans ses environnements littéraires et théâtraux. Elle raconte que son compatriote ouvrit le mini-frigo de la chambre, en sortit une mignonnette de whiskey – notons l’orthographe irlandaise – et un verre et s’assit. Au bout d’un certain temps il demanda ce qui n’allait pas et Edna lui expliqua succinctement. L’obscurité s’étant faite dans la pièce, les objets devenaient indistincts, ce qui devait complaire à notre ruminant qui, réputation oblige, n’aimait pas parler, tant ses œuvres sont truffées de signes d’exaspération envers les bavards impénitents. Et tandis que l’Irlandaise reprend peu à peu sa santé, elle lui demande ce qu’il écrit en ce moment. La réponse ne pouvait être autre : « Pas grand-chose, et à quoi bon, de toute manière ? ».

N’est-ce pas un abrégé de l’auteur ? Tous ceux qui le rencontrèrent en firent le constat ; gloire (relative) et dépouillement allaient de pair ; pas une once d’insincérité ni dans la personne ni dans l’œuvre ; il avait tout taillé au couteau. DM

22:17 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

15/05/2017

Roger Martin du Gard - André Gide (avril 1927)

Grand ami de Gide, l’écrivain Roger Martin du Gard (1881-1958) fut remarqué par celui-ci dès 1913 et la publication de son roman Jean Barois. Ils se lièrent d’une amitié fortifiée par la confiance réciproque qu’ils se portaient quant à leur jugement littéraire : ils se lurent ainsi Les Faux-Monnayeurs et Les Thibault au fur et à mesure de leur composition, et se conseillèrent l’un l’autre. « Martin du Gard sera le témoin et le confident discret et fidèle de tous les événements de la vie de Gide, qu’ils soient littéraires, politiques, religieux ou privés, comme en témoigne la dernière lettre de Gide à Martin du Gard rédigée le 11 janvier 1951, un mois avant sa mort : « Je vous quitte pour penser à vous. » (Jean-Pierre Prévost, André Gide, un album de famille, Gallimard, 2010, p. 45).

Les deux pages qui suivent, extraites d’un manuscrit qui en compte six, a pour titre « Son influence ». Sur André Gide [les trois derniers mots sont biffés]. Il date d’avril 1927, un an après la parution de Si le grain ne meurt, où Gide s’est livré tout entier. Les mots entre crochets sont de mon fait. Voici :

*

Son influence  

Depuis des années, il y a en circulation une certaine caricature d’André Gide, qui, à la longue, a pris, dans la plupart des esprits, plus de réalité, un contour plus net que sa figure vraie… Je m’inquiète de constater que, les années passant, cette fausse image se cristallise, s’impose chaque jour davantage…

Il faut avouer qu’il semble inviter lui-même à la méprise : jamais de préfaces explicatives…, jamais de prière d’insérer, jamais d’interviews ni de notes de presse, jamais rien qui tente d’aiguiller la critique. Il se plairait plutôt à la dérouter.

J’incriminerais même – si ce n’était par ailleurs toute une esthétique – cet emploi continuel du « Je », – qu’il s’agisse du Michel de L’Immoraliste, de Lafcadio [des Caves du Vatican], du pasteur de La Symphonie [pastorale] ou d’Alissa [de La Porte étroite] ; qu’il s’agisse même du personnage d’Édouard dans Les Faux-Monnayeurs. Cette forme du récit n’incite pas seulement le lecteur à prendre le change, mais, ce qui est plus dangereux, elle permet aux adversaires inattentifs ou peu scrupuleux des citations à la première personne qui favorisent et alimentent les plus tendancieuses interprétations…

Si paradoxal que cela puisse paraître un jour, il faut bien reconnaître que certaines attaques récentes, certains jugements, ont eu, sinon plus de lecteurs, du moins beaucoup plus de retentissement dans les revues et dans les journaux que les livres mêmes de Gide ; la portée de l’œuvre s’en est trouvée faussée dans l’esprit du public ; bien plus, les intentions mêmes de l’auteur ont été dénaturées, travesties…

Comment s’étonner qu’un apport si neuf et qui paraît aussi osé, ait inquiété les traditionalistes, et s’étonner qu’ils se démènent à qui mieux mieux pour faire obstacle à la situation grandissante de Gide, pour le couvrir d’opprobres, pour soulever une opinion publique que Gide lui-même… semble indisposer à plaisir, en la déconcertant, en la bravant ?

Aussi n’est pas ce légitime effroi qui me choque, mais de voir sur quel point ces adversaires portent leur attaque : ils accusent André Gide d’exercer une influence pernicieuse sur son temps et spécialement sur la jeunesse que son art aurait envoûtée.

Ici, je dois faire effort pour oublier mon expérience personnelle et combien son affection peut être utile et vivifiante. Qu’il me suffise de parler des autres.

Il m’a été donné maintes et maintes fois de constater le rayonnement salutaire d’André Gide, non seulement sur ses familiers, ce qui déjà serait probant, mais sur tant d’amis inconnus qui l’assaillent de lettres, de visites, qui lui confessent leurs débats de conscience, qui lui demandent aide et conseil ; sur tous ces êtres inquiets, si différents de pays, d’âge, de formation religieuse, de goûts, d’orientation, qui ne viennent presque jamais en vain quêter son appui moral... On n’a peut-être pas assez remarqué une phrase du Journal des Faux-Monnayeurs : « Ce qui manque à chacun de mes héros, que j’ai taillés dans ma chair même, c’est ce peu de bon sens qui me retient de pousser aussi loin qu’eux leurs folies »… Nul n’a été plus capable de s’éprendre de personnalités profondément opposées à la sienne ; nul ne se penche avec une curiosité plus attentive, plus précautionneuse, sur la pensée profonde d’autrui. Certes, il n’a pas donné un égal assentiment à toutes les positions morales qu’il a rencontrées sur sa route ; mais nul n’a montré plus de respect pour ce qui compose l’intégrité intellectuelle des individus… Ce qui domine peut-être toute la vie d’André Gide, par conséquent aussi son œuvre, c’est une incroyable faculté de sympathie, sympathie poussée parfois jusqu’à une dépersonnalisation provisoire, plus ou moins importante, plus ou moins prolongée… Il apporte à chacun un surcroît de force.

Un des éléments les plus puissants de l’attraction qu’il exerce, c’est ce persuasif, ce capiteux encouragement qu’il nous donne à persévérer résolument, gaîment, dans notre être, et à exiger de nous le plus particulier, le plus authentique, le meilleur. (Encouragement qui n’exclut d’ailleurs pas la sévérité ; il la recherche même, s’il la sent généreuse.)

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Il a ce don d’aiguiser le sens critique et d’augmenter l’auto-perspicacité de chacun, sans diminution de ferveur. Il fait plus encore : il exalte chez autrui, non pas l’orgueil, certes, et je ne sais comment dire : une équitable vision de soi, une confiance, une confiance modeste en soi-même.

Je raconterai peut-être un jour ce qu’est un entretien intime avec André Gide.

                                                                                     Roger Martin du Gard

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