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02/12/2019

"Le dieu nu(l)" d'António Ramos Rosa (1924-2013), traduit par Michel Chandeigne, éd. Lettres vives, février 1990

J'écris peut-être pour maintenir l'ouverture de la source, même si je ne peux pas la découvrir. Ce que j'appelle parole n'est rien de plus que les harmoniques d'un accord juste, le plus juste possible. Ce n'est pas pour parler que j'écris, mais pour entendre, ou plutôt, être capable d'entendre. J'accueille dans sa nudité douloureuse ce qui est sans nom et sans figure. Entre nous il n'y a aucun lien, mais une liaison qui ne devrait pas exister, et qui existe cependant : cela même qui refuse de se manifester est pourtant l'origine de la manifestation dans sa totalité. Il faut que le don accueille le don et que le silence remercie la parole, le silence qui est à son tour remercié.
Mes paroles aimeraient être une pure coïncidence. Car mes paroles vont à la rencontre de ce moment inouï où l'inconnu se retourne dans la vive transparence d'un contact subtil. Ce qui produit les choses, le monde, et qui n'est rien de ce monde, et cependant qui n'est pas en dehors de lui, ce que je ressens en même temps comme présence et absence, crée la plénitude d'un visible transparent qui s'enracine dans l'invisible. Et pourtant je ne pourrai jamais dire que je l'ai rencontré. La rencontre est toujours impossible, problématique, incertaine. Je sais néanmoins qu'elle n'adviendrait pas si je n'écrivais pas. J'écris en essayant d'entendre la rumeur de l'inconnu. Ce que j'écris dépend de cette relation ténue à quelqu'un d'invisible qui attend et supplie. C'est donc ce que j'écris qui rend possible la rencontre, le dire diaphane de l'altérité. J'écris, et ce que j'écris ne mène nulle part. Les mots sont pauvres, blancs, transparents. Peut-être qu'ils sont une silencieuse irradiation du vide. Mais c'est ainsi que je m'approche du dieu inconnu.


António Ramos Rosa

05:08 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

30/11/2019

Terres, travaux du coeur", de Claude Esteban, éd. Flammarion, 7 mars 1979

Un grand nom de la poésie, Claude Esteban (1935-2006), traducteur de Quevedo, Jorge Guillén et d'Octavio Paz. Il a dirigé la revue de poésie Argile aux éditions Maeght de 1973 à 1981 et la collection « Poésie » aux éditions Flammarion de 1984 à 1993. Prix Goncourt de la poésie en 2001.

 

Grandiaque effosis mirabitur ossa sepulcris

Georgiques, I, 497.

 

Côte à côte, jadis, dans le déclin des astres.


Voici qu'un homme
les découvre au retour de son champ


vides


et l'histoire sur eux comme une
mousse grise.


          La pluie, les vieux labours
ont confondu leurs plaies.


Était-ce un même orgueil qui cherchait le silence -


Des armes se redressent
butent
contre le fer


qu'une rouille retient, aride, loin des astres.


On ne décide pas des morts. Ils
pèsent aux racines


comme un sol plus obscur. Et le chemin
des graines s'insinue


entre eux
et cette loi confuse qu'ils profèrent.


Signes rongés de sel.


Qu'ils gouvernent
au dedans.


Ici
    avec les doigts des herbes
et leurs oboles


grandissent des moissons plus frêles.


Claude Esteban

08:43 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

28/11/2019

"Ce qui pend à ton poing comme un faucon mort", de Patrick Reumaux, éd. Elisabeth Brunet, 28 février 2002

Né sur les hauteurs d'Alger en 1942, infatigable traducteur, romancier, poète... Patrick Reumaux a publié deux recueils en 2002 chez Elisabeth Brunet, libraire-éditrice à Rouen : Journal invisible et ce livre de poésie dont je vous donne un extrait plus bas, d'un érotisme étonnant, plus allusif et plus sensible que celui de Bataille, à goûter comme un fruit mûr prêt à fondre en bouche, voici :

 

GRENADE

 

Intacte comme les roses arabes
Tu attends les seins penchés
que viennent te parler les odeurs
que les jardins t'entrent dans l’œil
que fusent les jets d'eau minimes du désir.

 

Je t'ai vue marcher et il m'a semblé
que tu marchais dans mon corps
une seconde peut-être
à l'instant où les nues sont devenues l'eau miroitante
et toi trouvant une somptueuse image
tu m'as fait comprendre quelque chose
qui a éclaté dans ma chair.

 

Tu dors
au premier plan la ville s'éveille
un chien sur les remparts
hurle à la lune baroque
la sierra pour s'enneiger
te saute à la gorge mais c'est du velours.

 

Une lampe s'allume
un chat rôde une étoile
l'incendie couve
je tremble entre tes genoux frais.

 


Patrick Reumaux

22:47 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)