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13/10/2016

Cahier de la permanence surréaliste tenue à "La Dragonne"

Évoquant pas plus tard qu'hier avec un ami le risque qu'il y aurait de vouloir à tout prix lisser l'image d'André Breton, l'idée m'est venue de vous parler de ce fameux premier Cahier, d'abord tenu par Breton et Benjamin Peret, qui couvre la période du 13 octobre 1948 au 23 mars 1949. Vous le décrire, oui : il compte 29 pages, avec de nombreuses lettres et divers documents insérés entre les feuillets.

Cet ensemble de témoignages de première main restitue presque au jour le jour la vie intime du surréalisme lors d'une période particulièrement troublée de son histoire. Il s'agit des archives mêmes de la permanence assurée chaque mercredi par deux membres du groupe se relayant de semaine en semaine : on en dénombre 23, de Maurice Baskine à Patrick Waldberg en passant par André Breton dont les interventions sont de loin les plus pressantes car il inspire et anime de bout en bout cette permanence qui consiste à recevoir les ouvrages et les personnes se réclamant du surréalisme ainsi que les sympathisants, tel Jean Dubuffet, qui passe "dire bonsoir à Breton" ou dépose quelque objet susceptible de l'intéresser.

Le mercredi 13 octobre 1948, André Breton tient la première permanence avec Benjamin Péret qui entreprend la confection d'un fichier. La deuxième note le départ de Charles Duits qui allègue que "l'atmosphère de cour féodale du surréalisme ne lui est plus supportable". Le 25 octobre, "à la suite d'une communication d'André Breton longuement discutée et commentée", les participants décident que "Matta Echaurren est exclu du groupe surréaliste pour disqualification intellectuelle et ignominie morale", arrêt suivi de 27 noms dont, biffés après coup, ceux de Victor Brauner et de Sarane Alexandrian qui s'élève lui-même, dans le présent cahier, contre un tel jugement. Breton et Péret ayant demandé en vain à Brauner de revenir sur son refus de signer l'exclusion de Matta, il résulte que "par décision prise le 8 novembre 1948 V. Brauner est exclu du groupe surréaliste pour travail fractionnel. Alexandrian, Bouvet, Jouffroy, Rodansky et Tarnaud sont exclus comme faisant partie de la fraction constituée par Brauner."

Pour endiguer cette vague de défections, Breton décide "un remaniement du groupe" qui entraîne "la suspension de toute réunion au café de la Place Blanche" mais, par le moyen de "convocations individuelles", lui permet "une révision de chaque élément le constituant". Ces mesures sont couronnées par "l'élection à bulletins secrets d'un comité de trois membres" – Breton, Péret et Pastoureau – qui "a pleins pouvoirs pour décider de l'orientation de l'activité commune" ainsi que "de l'admission ou de la non admission de nouveaux éléments éventuels".

En marge de ces débats figurent notamment des textes d'adhésion au mouvement déclenché par le "citoyen du monde" Garry Davis et, quant à la création poétique, les avis favorables de Breton sur Les nuits du Rose-Hôtel de Maurice Fourré et sur "un envoi des plus remarquables" de Jean-Pierre Duprey qui lui rappelle certains textes de Jarry.

                                                                      Daniel Martinez 

28/06/2016

Oeuvres complètes d'André Breton, tome 3, La Pléiade

En fait de "posthumes", c'est un Breton bien vivant qui nous parvient avec le troisième volume de ses Oeuvres complètes dans La Pléiade.
Il est à New York, passant par la Martinique, durant l'Occupation. En dépit de l'amitié de Peggy Guggenheim, de celle de Marcel Duchamp, sa vie n'est pas drôle. Sa femme le quitte. Il se bat (épistolairement) avec Saint-Exupéry. Il accepte de devenir à la radio l'une des voix de "la France libre". Il n'abdique pas. Il découvre Victor Hugo spirite et le jeune Charles Duits. Matta contribue à lui faire connaître "les grands transparents". En 1943, au restaurant français Larrès il rencontre Elisa Claro et c'est de nouveau "l'amour fou".

Le retour ne se fera qu'en 1946, par, de nouveau, la Martinique (où il déclenche une mini-révolution). Bien que quelques-uns, comme Maurice Saillet et moi-même ayons préparé son accueil, il revient, un peu las et désabusé, dans un Paris qui l'ignore. Sartre et Camus tiennent le haut du pavé. Ils ne lui veulent pas de bien. La réciproque est vraie. L'exposition chez Maeght, "Le Surréalisme en 1947", préparée avec Duchamp, si elle connaît un succès public, n'a pas suscité l'intérêt de la presse.

Tzara, d'un côté, Roger Vailland de l'autre, s'en prennent à lui et au Surréalisme. Il fait face. Comme s'il avait besoin de plaider une cause qui a, hélas ! perdu de sa virulence, Breton doit s'en remettre aux journalistes, à André Parinaud pour des Entretiens à la radio, à Jean Duché du Figaro, à Louis Pauwels dont il se veut l'ami.

Les textes sont là. Et c'est de nouveau un bonheur. Qu'on rêve en sa compagnie ou en celle d'Elisa dans Arcane 17, c'est toute la magie qui revient, des horizons toujours ouverts.

                                                                      Maurice Nadeau

09/05/2016

La vente aux enchères de la collection Breton... Adrienne Monnier, Henri Michaux

Chacun se souvient de cette vente, qui eu lieu à l'Hôtel Drouot, du 7 au 17 avril 2003, initiée par Aube Elléouët, la fille d'André Breton, des tergiversations politiques qui l'ont précédée et sur lesquelles je ne reviendrai pas (on en trouve encore trace sur le Net, comme d'un mauvais roman-feuilleton). Entre autres, cet amour des bois flottés qu'avait Breton, passion qu'il partageait avec Gaston Ferdière (qui leur consacra plusieurs études), avec Max Bucaille qui "aidait" les racines qu'il déterrait, ou d'un Jean Carteret, cet inspiré qui permit au psychiatre d'Unica Zurn de choisir quelques pièces dans son étonnante et minuscule chambre, pleine comme un oeuf... A lire et relire ce qu'a écrit Yves Bonnefoy, le poète que l'on sait, professeur honoraire au Collège de France, aux premiers jours de février 2003 :

André Breton à l'encan : vulgaire

Vous me demandez comment je prends la nouvelle de la vente aux enchères de la collection d'André Breton. Avec tristesse, avec un mouvement de refus.

A priori, je ne suis pourtant nullement hostile à la dispersion de ce qui fut assemblé. Regrettable, condamnable, l'atteinte aux instruments de travail, par exemple les bibliothèques savantes. Triste, la vente des oeuvres ou des objets, souvent peu nombreux, dont quelqu'un avait fait son bien avec tant d'affection et parfois si peu de moyens qu'ils en étaient devenus son être même, lequel se dissipe une seconde fois maintenant.

Mais les collections, surtout les grandes, n'ont pas souvent cette qualité. Elles peuvent ne signifier que le fait qu'à un certain moment, en un certain lieu des pièces rares furent ensemble, et je connais des collectionneurs auxquels suffiraient, et ils ont raison, les quelques exemplaires d'un livre qui rappelerait qu'il en fut ainsi. Ce document désignerait ce mystère : qu'un être fut ; et la vie reprendrait ses droits en disséminant les objets comme constamment elle fait avec des vies.

Mais cette vente d'André Breton ? Eh bien, d'abord, je relève la vulgarité de cette entreprise de style grand magasin qui s'abat sur quelqu'un qui resta si exactement aux antipodes des manipulations commerciales, celles qui font choses des oeuvres. Mais je remarque aussi l'intention, réfléchie, délibérée, que laissent paraître ce projet et ses prospectus. Breton, avec passion - ce mot galvaudé lui convient - ne rassemblait pas des objets, il reconnaissait des présences, au besoin il les ranimait ou en suscitait, il leur restituait leur dignité, ensemble elles étaient devenues chez lui une communauté vivante dans le miroir courbe de laquelle se dessinait la société à laquelle Breton rêvait pour l'avenir, et qui méritait notre attention, et notre respect.

Cette collection - mais faut-il la nommer ainsi ? - était de ce fait la poésie, radicalement. Or, c'est du regard de la poésie que beaucoup dans l'heure nouvelle ne veulent plus. A voir ce dépliant (présentant au public cette vente, ndlr) qui reprend, de façon perverse, une parodie qu'André Breton avait faite - avec, pour une fois, indulgence - d'une certaine façon d'être journaliste, je me suis souvenu de ce que Jacqueline Lamba disait dans des occasions semblables: "Ils l'ont eu". 

Une question, toutefois. Un des aspects nocifs de la vente du "42, rue Fontaine", c'est qu'elle rendra difficile à l'Etat ou à des fondations de préserver par leurs achats peu ou prou de cette unité qui jusqu'à présent avait été maintenue. Mais comment se fait-il que de ces côtés-là rien n'ait été fait ou n'ait pu aboutir, pour prévenir cette situation ? Et aussi pour aider les héritières d'André Breton, certainement victimes, à ne pas tomber dans le piège ? 

Il est vrai que nombre des collections léguées ou acquises par des musées, des bibliothèques, s'éteignent, dans l'empoussièrement des salles où elles échouent, sous vitrine. Mais n'a-t-on pas su voir qu'il y avait dans l'apport de Breton une flamme qui aurait consumé, au moins pour certains visiteurs - mais ce sont ceux-là seuls qui comptent -, cette impression délétère ? Qui aurait signifié l'espoir, à l'encontre de tant qui en bafouent l'idée même ?

"Je cherche l'or du temps", avait dit Breton, signifiant par cet or la présence à soi et aux autres de la personne à venir, là-même où le temps mal compris paraît signifier le néant, l'inutilité de tout, et inciter à l'indifférence. C'est sous le signe de cette phrase que beaucoup de jeunes gens s'étaient spontanément retrouvés, à sa mort, pour la seule cérémonie qui ait sens encore, celle qui atteste, en dépit de tout, sans préparation, sans mots d'ordre, cette espérance.

Sachons au moins prendre mesure, aujourd'hui, de ce qui à peine se dissimule dans ces annonces de ventes, de catalogues sur papier ou sur CD-ROM, dans ces bulletins de souscription avec indication du montant de la remise, dans cette évocation de "lots" de dossiers et d'albums dont le nombre semble se perdre dans le mauvais infini : ce que veut le plus la spéculation commerciale, c'est éradiquer jusqu'au souvenir de tout ce qui est aimant et libre.

Prenons mesure. Et faisons ainsi de cette vente la preuve, par l'absurde, que Breton avait raison, en tout cas souvent.

                                                                                                 Yves Bonnefoy 

 

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Breton (à gauche, second plan), interne
au Centre psychiatrique de St-Dizier,en 1916


"Je ne manquai pas de regarder les lignes de la main d'André Breton ; une chose m'y frappa plus que tout : c'est la bizarrerie de la ligne de tête, qui indiquait clairement une prédilection du sujet pour la folie ; j'avoue que cela me fit un peu peur." : Adrienne Monnier, qui mérite d'être présentée ici :

Michaux la rencontre, à son arrivée à Paris, ou peu après, en 1925, dans la librairie qu'elle a ouverte dix ans plus tôt rue de l'Odéon, elle n'a pas beaucoup plus de 30 ans mais elle est déjà une des figures les plus en vue du monde littéraire. Elle réunit aux "Amis des livres" de grands écrivains de l'époque, qui ne se voient que là. De l'autre côté de la rue, la librairie "Shakespeare and Co", fondée par Sylvia Beach, son aînée de presque dix ans et sa compagne, accueille les grands écrivains américains de la Lost Generation qui vivent à Paris et, bien entendu, des Anglais, dont James Joyce. Sylvia Beach est surtout connue pour avoir, avec Valéry Larbaud, traduit Ulysse, alors interdit en Grande-Bretagne. Michaux est resté attaché aux deux amies. La fin d'Adrienne est tragique : souffrant atrocement d'une maladie incurable, elle se tue en 1955. Sylvia Beach lui survit jusqu'en 1962.  Daniel Martinez