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30/06/2021

"Les vignes d'Engaddi"

L'air est chargé de bruits
une brume de chaleur une fumée
portent quatre coups faibles quatre forts
et l’oreille au vent de juillet
éclate comme un fruit mûr

Charmes ormes près de la fenêtre
au cœur
          d’un étonnant champ de tensions
ferment à demi les yeux.

Les pierres reflètent pour les déborder
empreintes millénaires et signes multiples
ronces et ajoncs
jonchent la terre
appellent à une marche
qui n'est plus linéaire
mais qui va qui vient
s'arrête et ressuscite
la parlure des contrées

Vif le désir
de remonter jusqu'à la source des mots
leurs persistants murmures
les jours de soif
          l’ombre y mange nos mains
          leur poudroiement tellurique

Sache garder avant que la rosée ne s'use
l’ivresse de n’être rien
et présente en toi la saltation des herbes
avec le suc de la menthe soûle
là où tes cuisses
dévoilent leurs vignes d'Engaddi

Pour toiser le monde vain
et confondre le vide
point à point investi
dessous le vol des tourterelles
qui zèbrent nos paupières


Daniel Martinez

"Le tableau d'avancement", par Henri Thomas, éditions Fata Morgana, 6 octobre 1983, 72 pages

J'ai vu Georges Perros hier après-midi. Un visage intact, mais un peu gonflé, rougi, un peu figé. Toute l'expression est dans les yeux, une présence accrue et une grande détresse. Il écrit, sur l'ardoise, qu'il a cru étouffer le matin. Il respire bruyamment, difficilement. Je lui trouve les joues violettes comme à Brice Parrain mourant. Il écrit sur un cahier qui est à sa portée : "Dur la nuit, peur d'étouffer".
Il reprend le cahier un instant plus tard : "Je suis une société idéale pour les chats".
Avant l'opération, des jeunes filles charmantes sont venues me voir. On a "blagué". Je lui demande : "Des jeunes filles de chez Gallimard ?". Il fait un geste me montrant que c'étaient des jeunes filles qui avaient été opérées.
L'opération a duré trois heures. Lorand Gaspar, venu de Tunis où il est chirurgien, y a assisté. "Il paraît que ça a été parfait", écrit Georges sur le cahier. Je lui demande s'il a des nouvelles de Bretagne. Il écrit : "Vent de 140 kilomètres heure". Puis : "Je ne vais plus porter que des cols roulés pour cacher la canule". Je dis : "Ça ne te change pas beaucoup", il ajoute : "Ou des lavallières".

Georges me marque sur l'ardoise que Marcel Arland est venu le voir l'autre matin, et qu'il a fondu en larmes au seuil de la chambre. Je lui raconte que lorsque j'ai dit à Arland une parole de Jacqueline mourante : "C'est toi, c'est vraiment toi ?" il a pris sa tête dans ses mains et s'est enfui en gémissant. C'était au Tertre.
Comme les arbres étaient beaux ! Le vent dans leurs cimes, la vie étrange, souffles, rayons, fraîcheur... Rien d'humain ou tout humain ? Et une semaine plus tard, c'était le grand tilleul dans la cour de l'Hôtel-Dieu de Rennes, devant la fenêtre de la chambre où Jacqueline mourait. Elle aimait les arbres, le vent de la fin d'été dans les arbres.

J'ai emporté un petit poème écrit par Georges :

     J'étais oiseau sur basse branche
     Mais on m'a coupé le sifflet.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

     J'avais parole à tout le monde
     L'aurais-je passé mon oral
     Voilà que le mutisme abonde
            Mon caporal.

     Plus qu'à moitié ma langue est morte
     M'en reste-t-il de quoi froisser
     Doucement la harpe ? Une porte
            N'a plus de clé.

* * *

La langage de l'amitié est moins suspect que celui de l'amour. Il n'est pas le moyen d'une possession. Est-ce pour cela qu'il n'existe pas de poèmes de l'amitié ?


Henri Thomas

09:58 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

29/06/2021

"Lieu"

Dans l'épaisseur abstraite de la pensée
où se mêlent à l'envi
          de grands migrateurs
          impalpable splendeur
la carte de l'être se dessine
elle sertit la lumière
au-dessus des collines
œuvrant sans cesse à faire du vide
un état de la plénitude recouvrée
          le souffle point
en de longues traînées
que les vents du destin
mènent à leur terme
entre rire et rien
sous l'énigme bleue des veines
se devine l'amorce d'un chemin
l'itinéraire d'une existence
entre celles abdiquées

demeure
          celle-là dont l'esquisse même
renvoie
à l'odeur du village qui fut tien
dans l'immense chaleur
          le sable soyeux
continuait de brûler le soir
tandis que l'archet de crin
emportait avec lui
le cri strident des rousserolles


Daniel Martinez