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26/10/2017

Jacques Kober nous parle de Gilbert Rigaud

gilbert  rigaud, un peintre maudit
(1911-2004)

On trouvera peut-être insolite, voire se référant à des mœurs périmées avoisinant plutôt le dix-neuvième siècle, si, pour évoquer ce peintre fulgurant et ami, recensé déjà par une demi-page d’analyse du dictionnaire Bénézit, j’observe qu’il a vécu une vie et pratiqué un art de "peintre maudit". Pourtant à deux ou trois reprises de sa carrière il aura bénéficié d’une chance insolente, mais vite ce sont les temps morts qui prévalent dans la précarité, l’absence d’atelier et semble-t-il l’adoption par la déveine. Né à Aix en 1911 d’un modeste artisan et d’une mère sublime provençale, dans la généalogie de sa famille on remonterait, semble-t-il à un barbaresque, un Turc jadis sédentarisé. C’est sous l’aile tutélaire de la Sainte-Victoire qu’il s’attacha à André Marchand, autre aixois et de quatre ans son aîné. Ils escaladaient le massif de vadrouilles en aquarelles qui ne retenaient du somptueux de la montagne que le plus vif.

"Monté" à Paris fin des années trente, j’ai retenu qu’il lui arriva d’occuper l’atelier voisin de celui d’Yves Tanguy. Il fut démobilisé à Aix, sans moyens ni projet. Aix par où passait parfois la traction-avant Citroën d’Aimé Maeght (à qui sa famille à Hazebrouck lui valait bien des passages de la ligne de démarcation), et André Marchand, récente recrue des découvertes du Cannois lui recommanda chaudement une visite à Rigaud ; il fut saisi par l’émotion de son travail. Il s’ensuivit la proposition à Cannes d’un petit studio, mais surtout la chaleur d’être traité familialement, l’ouverture de partager tout un entourage où, même la bonté de Pierre Bonnard se situait accessible. C’est cette sensibilité, meurtrie et coriace à la fois qu’il exprima en campant sur un banc de la Croisette son petit Peau-rouge dans sa parure de plumes regardant la mer, exilé de tout sauf de la solitude. Au négatif on pouvait noter l’inaptitude à boucler une toile. Des mois de repentirs et reprises pour un miroitement dénué de conclure. Il rencontra Jean Leymarie, jeune poulain de  René Huygue et recruté au Louvre, qui remarque son instinct cru. Plus tard, à travers son coup de cœur pour Balthus, il devait lui succéder en dirigeant à Rome la Villa Médicis.

Maeght, espérant piéger sur la pierre à lithos l’émotivité de Rigaud, lui fit illustrer son premier livre d’art : Où finit le désert, poème de René Lacôte, gérant de la boutique Vulturne et que j’avais découvert étrangement aussi proche d’Aragon que de Montherlant. Maeght  ouvrant sa galerie parisienne, Rigaud y fut appelé pour exposer des dessins (faute qu’il eût signé suffisamment de toiles). Un moment il eut, rue de Bellechasse, près du Bon Marché, l’atelier de Lebasque (dont la veuve, au Cannet,  laissait la disposition aux Maeght). L’exposition prit place dans la librairie (je l’avais préfacée sous un apprenti clown en couverture). Elle fut saluée dans l’hebdomadaire "Arts" par un billet anonyme : "Les dessins de Rigaut offrent une séduction personnelle, celle d’une enfance restée fraîche. Son trait large est posé spontanément comme une couleur ; il est souple, il se double et se reprend aisément, se contourne jusqu’à s’embrouiller ; il est expressif, mouvant, naïf, enthousiaste… il est au service de l’humain". Peu à peu son expressionnisme s’affirmait, travaillant les noirceurs de Rouault, éclatant parfois de la flagrance viscérale et exsangue d’un Soutine.

Le peintre fut alors estimé, plus que le commensal, l’alter ego du couple. Marguerite Maeght était une personne enjouée, pétulante, intuitive, typiquement provençale ; une jeune femme d’instinct et d’humeur. Elle contrastait avec son mari, d’origine flamande et qui construisait avec ferveur son ambition. Mais, que les décisions de la Galerie émanent d’une sorte de trio, ne manqua pas, à la longue, de l’agacer, estimant peut-être même certains de ses projets trahis. La mise à l’écart de Rigaud arriva brutale, passant du rôle de familier, de témoin des enfants, au rejet d’un importun.

S’ensuivirent des années critiques. Pour subsister, Gilbert alla jusqu’à nettoyer, à chaque cuivre, les boîtes de nuit du quartier Vavin. Quelques peintres se souvenaient, les van Velde en particulier et Marthe, l’ex-missionnaire d’Afrique et compagne de Bram, l’invitait dans son sixième à partager sa "tambouille".

Rigaud fréquenta une cellule communiste et y rencontra Simone, jeune femme normande, employée chez des intellectuels branchés (sud-américains ?). Elle avait un petit garçon, Christian, que Gilbert reconnut (et qui fut plus tard tailleur de pierre à la Restauration des monuments), puis il leur naquit une fille, Françoise Rigaud. Croyant s’abriter de Paris à Aix, lui devint "garçon" à la Bibliothèque universitaire dont Simone prit en charge la conciergerie.

Dans une pièce de sous-sol aveugle, et uniquement éclairée au néon, il essaya de peindre, comme un forçat. Quelques professeurs eurent vent de cet original (ou forcené). Georges Duby appuya à Aix en 1975 une exposition et en rédigea la préface, définissant l’artiste non pas spectateur du monde, mais comme "un voyant". C’est alors que des soucis de santé, son élection à l’Académie (au fauteuil de Marcel Arland), tout en continuant à enseigner au Collège de France, l’accaparèrent et minorèrent son protégé.

Vu son peu d’années en fonctions, la retraite n’annonçait que des ressources infimes, tout en lui octroyant une location d’HLM où, Françoise partie, il bénéficia d’une chambre. C’est alors qu’un huissier de justice, Robert Molco, curieux de peinture, lui apporta une attention fidèle, le visitant chaque semaine devant l’œuvre en cours, qu’il achetait parfois (plusieurs dizaines), aide modique mais qui assurait l’achat des pastels, châssis ou huiles nécessaires à "une transfusion sanguine".

En 2000 il organisa dans le vieil Aix, à deux pas de la maison natale de Gilbert, un accrochage d’une quinzaine. L’assistance de ce jour-là croisa "sa pudeur farouche", "sa main hantée", sa misère bégayante quand il fixait, par têtes de cloches, ses sœurs et ses frères de la rue.

Leymarie s’était déplacé. Je commentais, dans la revue "Pris de peur" une "Petite pianiste" : "On dirait que ses doigts ont enfilé des gants de garde-chasse pour mieux courir par le sous-bois, la double-croche et l’indicible, gracieuse de son âme en tumulte."

Rigaud décéda en décembre 2004 et ce fut pour lui, un an après, l’ultime étude de Leymarie (qui nous quitta en 2006), substantielle analyse qu’il adressa à Molco. L’égard de le choisir pour destinataire semble à bon droit et légitime, puisque qui d’autre persista tant à aider l’artiste ? Le nouvel avatar c’est qu’il ne s’est ouvert à personne (famille comprise) du contenu du message, attendant peut-être que soufflent des vents favorables pour l’édition d’une monographie ? Le temps passe ! Pourtant un jour ou l’autre l’œuvre s’éveillera de son rêve de souffrance, elle relèvera sa haute dimension de drapeau des pigments.   



 Jacques Kober
9 septembre 2010

10:19 Publié dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0)

01/10/2017

Charme andalou, depuis Almería (Espagne)

A l'heure où, de l'Espagne qui nous est si proche, les nationalistes - qui n'ont assurément rien de poètes - veulent s'approprier la richesse commune, j'ai retrouvé ce symbole andalou (le fameux Indalo) pour réconcilier s'il se peut le ciel et la terre, ceux qui créent et ceux qui thésaurisent, et retrouver au passage l'image reine de Federico García Lorca depuis ce carré de terrain perdu où ils t'ont laissé devenir poussière, toujours là comme une larme d'esprit... Almería en ses blanches bougainvillées, ah, "pourrais-je jamais / m'accorder à l'envol spirituel des oiseaux..." DM

BLOG ALMERIA.jpg

10:05 Publié dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0)

19/09/2017

Jean L'Anselme nous parle de ses amis Gaston Chaissac et Jean Dubuffet

Avant de connaître Dubuffet, Chaissac avait fréquenté (et même avait été hébergé par) Otto Freundlich et son épouse, Kosnick-Kloss. Il connut aussi André Lhote, Gleizes. Il était donc possesseur d'une certaine culture artistique, même si sa culture scolaire était des plus modestes. C'est Queneau qui lui fit connaître Dubuffet.

1)

Avec lui, Chaissac fait peau neuve, il se refait une virginité en parfaite adéquation avec l'Art Brut : un brin de dérèglement (il en a déjà cliniquement souffert) qui rapproche de l'art des aliénés, des supports pauvres (on n'est pas chez les riches), un retour aux sources de l'enfance, l'oubli de la culture, celle-ci étant considérée comme "asphyxiante".

C'est cette dernière condition qui incita Dubuffet à me le faire connaître vers 1946. J'animais à l'époque une modeste revue intitulée "Peuple et Poésie" avec la complicité de Michel Ragon, n'acceptant dans ses rangs que des sujets "n'ayant pas usé leurs culottes sur les bancs des écoles". Chaissac, ancien palefrenier et cordonnier de son état, y collabora. Il apparaît que le bonhomme Chaissac n'est pas simple. Il tire orgueil de sa condition de peintre et n'a pas la reconnaissance facile. "La fidélité n'est pas mon fort", dit-il de lui-même.

2)

En revanche, Dubuffet est la générosité et la gentillesse mêmes. On parle rarement de son caractère. On le présente comme un ours. Il n'a jamais mis les pieds aux vernissages de ses expositions !, il refusa jusqu'au bout l'officialité et n'y succomba que sur la fin, lorsqu'il fut en mauvaise santé et n'eut plus la force de résister. Il avait très peu d'amis, ce qui fait que la part de chacun était plus grande. Curieusement, il était soutenu par des littéraires ; en revanche, il avait une montagne d'ennemis du côté peinture. On le croyait homme recherchant le scandale alors qu'il peignait des "énormités" en toute innocence et qu'il souffrait beaucoup du mal qu'on en disait. Il m'a demandé un jour si j'avais une idée sur l'identité de celui qui aurait pu écrire un pamphlet anonyme intitulé "D'Ubu, du bluff, Dubuffet", non pour s'en venger mais pour simplement connaître celui qui pouvait lui en vouloir à ce point.

Dubuffet  était un naïf au grand cœur, un homme désintéressé qui a dépensé une fortune pour créer un musée qu'il a voulu offrir à la France qui n'en a pas voulu. Ce sont les Suisses qui l'hébergent à présent, et ce musée est de réputation mondiale. Malgré tout cela, je vois courir çà et là des sous-entendus selon lesquels Dubuffet serait allé jusqu'à copier et spolier Chaissac.

 

Jean L'Anselme

10:17 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)