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04/07/2016

Margherita Guidacci (1921-1992), traductions inédites

Canopo

Guardo il fulgore di Sirio e mi chiedo
se il tuo, che dicono gli somigli
nell'altra metà del cielo, potrò mai
contemplare con questi occhi di carne,
o soltanto il pensiero, discendendo furtivo
come fa ora, lungo il meridiano,
t'inseguirà in quel mare
sconosciuto per me, eppure amato,
dove guidi in silenzio la tua prua,
nocchiero astrale, Canopo.

                        Margherita Guidacci


Canope

Je regarde l'éclat de Sirius et je me demande
si je pourrais jamais
contempler de mes yeux
le tien que l'on dit semblable
dans l'autre moitié du ciel,
ou si ma pensée, descendant furtivement
comme maintenant, le long du méridien,
sera seule à te suivre sur cette mer
inconnue de moi, et pourtant aimée,
où tu mènes en silence ta proue,
Canope, pilote astral.

                    trad. Bruno et Raymond Farina

 * * 

Meteoro d'inverno

Stelle fugaci, delfini del cielo,
con voi viaggia la mia anima,
un guizzo luminoso nelle onde
turchine della notte,

verso i lontani amici desiderati
che forse scorgono il segno, e pensando
con la mia stessa nostalgia
a dolci ore passate insieme

pregano ci sia dato un nuovo incontro,
ed è già esaudimento la preghiera :
il simultaneo affetto, nella scia della stella,
ci stringe in un abbracio immateriale.

                                         Margherita Guidacci

 

Météore d'hiver

Etoiles fugaces, dauphins du ciel,
avec vous voyage mon âme,
brève lueur sur l'eau
bleu sombre de la nuit,

vers des amis lointains et désirés,
qui peut-être discernent le signe et, en pensant
avec la même nostalgie que moi
aux douces heures passées ensemble,

prient pour que nous soit donnée une nouvelle rencontre,
et leur prière s'exauce d'elle-même :
un élan simultané, dans le sillage de l'étoile,
nous réunit en une immatérielle étreinte.

                               trad. Bruno et Raymond Farina

08/04/2016

Les Oeuvres complètes de Dostoïevski, éditées chez Actes Sud

Christophe Bataille nous parle aujourd'hui du travail de traducteur d'André Markowicz :

Au téléphone, la voix est claire, fragile. Un enfant. Un air funambule, une petite voix qui court. Et tout d'un coup l'homme a son âge et sa voix, c'est-à-dire tout juste cinquante-cinq ans. Il se dépenaille, il perd la barbe qu'on lui prêtait, son corps immense, ses mains prêtes à serrer. Tout un pittoresque fuit. Parlant au traducteur déjà célèbre, on se sent dialoguer avec l'un des écrivains russes qu'il a traduit, Dostoïevski l'âme vive.

En 1990, André Markowicz s'est lancé dans un projet infernal : traduire tout Dostoïevski. Markowicz, qui n'a parlé que russe jusqu'à ses quatre ans, le sait mieux que personne : les Français ne lisent pas Dostoïevski. Sa langue heurtée, véhémente, barbare, leur échappe. Ils lisent Flaubertski. Un Fedor Mikhaïlovitch sagement reprisé par un siècle de traductions, tissu à fleurs qui enrobe la chair noire des nihilistes, semelles propres et cervelle claire. Dans ce Dostoïevski d'avant, les roubles qui flambent par millions chez Natassia Filippovna sont bien fragiles - une monnaie de soie dans une cheminée haussmannienne ...

Artificier des lumières, Markowicz décorsète Dostoïevski, lui rend sa volonté, son inélégance, son désordre. Jamais on n'avait dévoilé ainsi le souffle - ce qui reste du corps après la mort du style. Dans ce Dostoïevski moderne, on bégaie, les mots transpirent, halètent, les phrases accouchent d'elles-mêmes... Cette langue de l'Est cherche d'abord l'émotion. Elle brise la syntaxe : elle épuise l'idée même d'écriture. Dostoïevski vous prend par le collet et ne vous lâche pas. Chatov discourt ; sa femme accouche ; Stavroguine viole une enfant ; l'Idiot avance tel le Christ, dans un monde anéanti... Vous qui cherchez le confort, passez votre chemin !

Face au maëlstrom, Markowicz a sa méthode. Il élabore un texte à partir de l'édition russe de référence. Puis il fait lire cette première traduction par deux femmes. Sa mère, Daredjan Levis, née en 1933 dans l'exil sibérien, parle un français lointain, mais elle sait le russe. C'est elle qui vérifie la justesse, l'intenable proximité, la transmission des origines. Françoise Morvan, la compagne de Markowicz, écrivain et traductrice elle aussi, joue la garantie finale : éprouver le souffle et la clarté, quand on ne parle pas un mot de russe...

De cet étrange tamis du coeur où se mêlent la passion, l'histoire, Leningrad et Saint-Pétersbourg, André Markowicz tire son Dostoïevski. En 2001, l'aventure a pris fin, avec la traduction des Frères Karamazov. Pourquoi Dostoïevski ? Parce que c'est long, dit-il... Markowicz aura ainsi traduit, bon gré mal gré, petits et grands romans, le Rêve de l'oncle, les Démons, Netotchka Nezvanova, le Joueur... mais jamais les textes de l'homme : carnets, articles, discours, journal, ce Dostoïevski-là n'intéresse pas Markowicz.

Et s'il fallait recommencer, il n'hésiterait pas. D'ailleurs, toute traduction n'est-elle pas à reprendre ? La langue évolue, les moeurs aussi, et l'inépuisable subjectivité de l'intercesseur... Enfant russe parmi les Français, confiant dans ses forces et dans la vérité de son chant, Markowicz ébranle le sage édifice d'autrefois. Il agace. S'explique. Travaille pour le théâtre. Cherche peut-être à quitter Dostoïevski où l'enferment la polémique et sans doute l'admiration. Traduit Gogol, traduit Tchekhov, des poètes contemporains, tant d'autres, traduit même Shakespeare et songe à Dante. Le russe, puis l'anglais, puis l'italien : la roue tourne.

C'est l'histoire d'une course folle. C'est un héros de Dostoïevski qui traduit tout ce qu'il aime.

                                                             Christophe Bataille

19/02/2016

Un prosème, inédit en français, de Katherine Mansfield

Les poèmes de Katherine Mansfield sont à peu près inconnus en France ! Quelle est, d'après vous, la cause de cet "oubli" ?... Seule une sélection de ses poèmes en vers a été éditée par Arfuyen (Poèmes, 1990). Ce texte-ci, dont la traduction est inédite en français, a été initialement publié dans un magazine de Dundee, "Triad", le 1er juillet 1908.



Study :  The Death of a Rose


     It is a sensation that can never be forgotten, to sit in solitude, in semi-darkness, and to watch the slow, sweet, shadowful death of a Rose.
     Oh, to see the perfection of the perfumed petals being changed ever so slightly, as though a thin flame had kissed each with hot breath, and where the wounds bled the colour is savagely intense… I have before me such a Rose, in a thin, clear glass, and behind it a little spray of scarlet leaves. Yesterday it was beautiful with a certain serene, tearful, virginal beauty ; it was strong and wholesome, and the scent was fresh and invigorating.
     To-day it is heavy and languid with the loves of a thousand strange Things, who, lured by the gold of my candlelight, came in the Purple Hours, and kissed it hotly on the mouth, and sucked it into their beautiful with tearing, passionate desire.
     . . . So now it dies . . . And I listen . . . for under each petal fold there lies the ghost of a dead melody, as frail and as full of suggestion as a ray of light upon a shadowed pool. Oh, divine sweet Rose. Oh, exotic and elusive and deliciously vague Death.
     From the tedious sobbing and gasping, and hoarse guttural screaming, and uncouth repulsive movements of the body of dying Man, I draw apart, and, smiling, I lean over you, and watch your dainty, delicate Death.   

                                                        Katherine Mansfield
                                                       
© Oxford University Press, Poems of Katherine Mansfield, 1988

* * *

Etude :  La mort d'une rose


     C’est une émotion qui ne se peut oublier, de s’asseoir et, dans la solitude, dans la semi-obscurité, regarder la lente, la douce mort d’une rose, en son ombre souveraine.
     Oh ! voir la perfection des pétales parfumés muer à mesure si délicatement, comme une fine flamme qui embrasserait chacun d’eux d’un souffle chaud et dont les blessures rougissent de façon sauvage et intense. J’ai devant moi pareille rose, dans un mince et clair miroir et derrière elle un petit bouquet de feuilles écarlates. Hier c’était beau, d’une évidente beauté, sereine, triste et virginale ; c’était émouvant et sain, et le parfum était frais et vivifiant.
     Aujourd’hui l’heure est pesante et languissante avec les amours d’un millier de Choses étranges qui, charmées par l’or de la lumière de ma bougie, viennent dans les Heures Pourpres et les embrassent vivement sur la bouche et fondent sur leurs belles lèvres avec déchirement, avec passion.
     … À présent donc, elle meurt… Et j’écoute… au-dessous de chaque pétale chu gît le fantôme d’une mélodie morte, aussi fragile et suggestive qu’un rayon de lumière sur un étang ombragé. Oh ! douce et divine rose. Oh, mort exotique, insaisissable et délicieusement vagabonde.
     Loin des sanglots et des halètements détestables, des hurlements gutturaux et des mouvements grossiers et repoussants du corps d’un homme passant de vie à trépas, je m’écarte puis, souriante, je me penche sur vous et regarde votre élégante, délicate mort.

                                              traduction de Viviane Thévenet

 

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Azuretti, Daniel Martinez