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14/04/2017

John Keats (1795-1821), traduit par Jean Rousselot

When I have fears I may cease to be
    Before my pen has glean'd my teeming brain,
Before high-piled books, in charactery,
    Hold like rich garners the full ripen'd grain ;
When I behold, upon the night's starr'd face,

    Huge cloudy symbols of a hight romance,
And think that I may never live to trace
    Their shadows, with the magic hand of chance ;
And when I feel, fair creature of an hour,
    That I shall never look upon thee more,
Never have relish in the feary power
    Of unreflecting love ; - then on the shore
Of the wide world I stand alone, and think
    Till love and fame to nothingness do sink.

                                John Keats

 

Quand j'ai peur de cesser d'être avant que ma plume
N'ait extrait tout le grain de mon cerveau fécond
Avant que ne s'amasse en maints et beaux volumes
Tels d'opulents greniers la parfaite moisson,

Quand je contemple au front étoilé de la nuit
Les symboles brumeux d'un céleste poème
Et songe que la vie peut-être m'aura fui
sans qu'inspiré j'aie su tracer leurs ombres même

Et quand me vient l'idée, éphémère beauté,
Que jamais plus je ne pourrai te regarder
Ni jamais savourer le don d'amour sublime,

Alors sur le rivage du monde sans fin
Je reste solitaire à méditer au point
Que jusques au néant Gloire et Amour s'abîment.

                                 adaptation de Jean Rousselot

04/07/2016

Margherita Guidacci (1921-1992), traductions inédites

Canopo

Guardo il fulgore di Sirio e mi chiedo
se il tuo, che dicono gli somigli
nell'altra metà del cielo, potrò mai
contemplare con questi occhi di carne,
o soltanto il pensiero, discendendo furtivo
come fa ora, lungo il meridiano,
t'inseguirà in quel mare
sconosciuto per me, eppure amato,
dove guidi in silenzio la tua prua,
nocchiero astrale, Canopo.

                        Margherita Guidacci


Canope

Je regarde l'éclat de Sirius et je me demande
si je pourrais jamais
contempler de mes yeux
le tien que l'on dit semblable
dans l'autre moitié du ciel,
ou si ma pensée, descendant furtivement
comme maintenant, le long du méridien,
sera seule à te suivre sur cette mer
inconnue de moi, et pourtant aimée,
où tu mènes en silence ta proue,
Canope, pilote astral.

                    trad. Bruno et Raymond Farina

 * * 

Meteoro d'inverno

Stelle fugaci, delfini del cielo,
con voi viaggia la mia anima,
un guizzo luminoso nelle onde
turchine della notte,

verso i lontani amici desiderati
che forse scorgono il segno, e pensando
con la mia stessa nostalgia
a dolci ore passate insieme

pregano ci sia dato un nuovo incontro,
ed è già esaudimento la preghiera :
il simultaneo affetto, nella scia della stella,
ci stringe in un abbracio immateriale.

                                         Margherita Guidacci

 

Météore d'hiver

Etoiles fugaces, dauphins du ciel,
avec vous voyage mon âme,
brève lueur sur l'eau
bleu sombre de la nuit,

vers des amis lointains et désirés,
qui peut-être discernent le signe et, en pensant
avec la même nostalgie que moi
aux douces heures passées ensemble,

prient pour que nous soit donnée une nouvelle rencontre,
et leur prière s'exauce d'elle-même :
un élan simultané, dans le sillage de l'étoile,
nous réunit en une immatérielle étreinte.

                               trad. Bruno et Raymond Farina

08/04/2016

Les Oeuvres complètes de Dostoïevski, éditées chez Actes Sud

Christophe Bataille nous parle aujourd'hui du travail de traducteur d'André Markowicz :

Au téléphone, la voix est claire, fragile. Un enfant. Un air funambule, une petite voix qui court. Et tout d'un coup l'homme a son âge et sa voix, c'est-à-dire tout juste cinquante-cinq ans. Il se dépenaille, il perd la barbe qu'on lui prêtait, son corps immense, ses mains prêtes à serrer. Tout un pittoresque fuit. Parlant au traducteur déjà célèbre, on se sent dialoguer avec l'un des écrivains russes qu'il a traduit, Dostoïevski l'âme vive.

En 1990, André Markowicz s'est lancé dans un projet infernal : traduire tout Dostoïevski. Markowicz, qui n'a parlé que russe jusqu'à ses quatre ans, le sait mieux que personne : les Français ne lisent pas Dostoïevski. Sa langue heurtée, véhémente, barbare, leur échappe. Ils lisent Flaubertski. Un Fedor Mikhaïlovitch sagement reprisé par un siècle de traductions, tissu à fleurs qui enrobe la chair noire des nihilistes, semelles propres et cervelle claire. Dans ce Dostoïevski d'avant, les roubles qui flambent par millions chez Natassia Filippovna sont bien fragiles - une monnaie de soie dans une cheminée haussmannienne ...

Artificier des lumières, Markowicz décorsète Dostoïevski, lui rend sa volonté, son inélégance, son désordre. Jamais on n'avait dévoilé ainsi le souffle - ce qui reste du corps après la mort du style. Dans ce Dostoïevski moderne, on bégaie, les mots transpirent, halètent, les phrases accouchent d'elles-mêmes... Cette langue de l'Est cherche d'abord l'émotion. Elle brise la syntaxe : elle épuise l'idée même d'écriture. Dostoïevski vous prend par le collet et ne vous lâche pas. Chatov discourt ; sa femme accouche ; Stavroguine viole une enfant ; l'Idiot avance tel le Christ, dans un monde anéanti... Vous qui cherchez le confort, passez votre chemin !

Face au maëlstrom, Markowicz a sa méthode. Il élabore un texte à partir de l'édition russe de référence. Puis il fait lire cette première traduction par deux femmes. Sa mère, Daredjan Levis, née en 1933 dans l'exil sibérien, parle un français lointain, mais elle sait le russe. C'est elle qui vérifie la justesse, l'intenable proximité, la transmission des origines. Françoise Morvan, la compagne de Markowicz, écrivain et traductrice elle aussi, joue la garantie finale : éprouver le souffle et la clarté, quand on ne parle pas un mot de russe...

De cet étrange tamis du coeur où se mêlent la passion, l'histoire, Leningrad et Saint-Pétersbourg, André Markowicz tire son Dostoïevski. En 2001, l'aventure a pris fin, avec la traduction des Frères Karamazov. Pourquoi Dostoïevski ? Parce que c'est long, dit-il... Markowicz aura ainsi traduit, bon gré mal gré, petits et grands romans, le Rêve de l'oncle, les Démons, Netotchka Nezvanova, le Joueur... mais jamais les textes de l'homme : carnets, articles, discours, journal, ce Dostoïevski-là n'intéresse pas Markowicz.

Et s'il fallait recommencer, il n'hésiterait pas. D'ailleurs, toute traduction n'est-elle pas à reprendre ? La langue évolue, les moeurs aussi, et l'inépuisable subjectivité de l'intercesseur... Enfant russe parmi les Français, confiant dans ses forces et dans la vérité de son chant, Markowicz ébranle le sage édifice d'autrefois. Il agace. S'explique. Travaille pour le théâtre. Cherche peut-être à quitter Dostoïevski où l'enferment la polémique et sans doute l'admiration. Traduit Gogol, traduit Tchekhov, des poètes contemporains, tant d'autres, traduit même Shakespeare et songe à Dante. Le russe, puis l'anglais, puis l'italien : la roue tourne.

C'est l'histoire d'une course folle. C'est un héros de Dostoïevski qui traduit tout ce qu'il aime.

                                                             Christophe Bataille