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24/12/2016

René Char en majesté

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.
Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme ! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.
Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.

                                         René Char, in La Fontaine narrative, 1948

09:55 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

23/12/2016

Un texte inédit de René Char

Préambule au "Soleil des eaux"

Le Soleil des eaux, "spectacle pour une toile des pêcheurs", date de 1946 et fut créé en 1948 par la Radiodiffusion française, avec une musique de Pierre Boulez. Ce préambule, jusqu'ici inédit, fut rédigé par René Char en 1967 en perspective d'une représentation télévisée de l'oeuvre. Il en adressa le texte à l'helléniste Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) le 18 juin 1975 au terme de discussions et d'échanges de correspondance sur l'Illiade. René Char achevait d'ailleurs sa lettre par cette belle formule : "Homère, dieu pluriel, avait œuvré sans ratures, en amont et en aval à la fois, nous donnant à voir l'entier Pays de l'homme et des dieux."
Ce préambule synthétise de façon frappante les rapports de René Char avec la Grèce et la Provence. Les trois divinités de son "drame initial" y conservent l'accent nietzschéen présent dès le Marteau sans maître, et récurrent dans toute son œuvre. Voici :

L'insistance des grands mythes survivants à se montrer à nous n'a d'égale que notre gêne à les distinguer. En Provence, les figures de la Grèce ancienne sont présentes à fleur de terre. Il advient au poète de les rencontrer et d'en nommer passagèrement les traits. Ainsi retrouve-t-on dans le Soleil des eaux certains des personnages de notre drame initial : le serpent Python (le Dragon, symbole de l'effroi, du poison) (1) que vainquit Apollon adolescent, c'est le Drac pêcheur d'anguilles ; Héphaïstos, le dieu forgeron, le dieu boiteux qui donne à Apollon les flèches avec lesquelles celui-ci tuera Python, c'est l'Armurier, il fournit à Francis (2) les armes de son combat ; Apollon lui-même, le dieu de la jeunesse aux multiples visages est réparti sous les traits de Francis, d'Apollon le lézard et d'autres pêcheurs. Tous gravitent et avancent, chargés de contradictions, de courroux, d'amour et de soif de justice. Les dieux ne dispensent pas les hommes de la révolte, pas plus qu'ils ne limitent, aux diverses époques de la terre, les couleurs de leur destin.

                                                                             René Char

(1) Le poète avait d'abord écrit : "symbole du Mal originel" ; puis il a corrigé par "symbole de l'effroi".
(2) Personnage principal de la pièce.

A signaler, parmi les réussites bibliophiliques touchant à l’œuvre illustrée du poète, le fac-similé superbe de Quatre fascinants, manuscrit autographe de René Char, enluminé par Victor Brauner (1950), publié par la Fondation de l'Hermitage (16 pages + couverture, 28 francs suisses).

12:00 Publié dans René Char | Lien permanent | Commentaires (0)

19/12/2016

René Char et Nicolas de Staël

Le Poème pulvérisé paraît aux éditions "Fontaine" en mai 1947. Les 65 exemplaires de tête comportaient une gravure originale de Henri Matisse.

Pour une œuvre d'entraide, René Char, quelques mois plus tard, écrivait sur un exemplaire, en regard de chaque poème, sa rapide relation. Plus tard, l'éditeur Jean Hugues et le poète eurent l'idée de publier ensemble les deux versions de chaque texte. Ce recueil aura finalement pour titre : "Arrière-histoire du poème pulvérisé". Chaque texte inédit, inséparable du poème qu'il accompagne, est imprimé à sa suite, en caractères italiques, ainsi que nous le signale Jean Hugues.
Soulignons que lesdits poèmes "explicatifs" sont bien plus qu'un accompagnement, ils aident à comprendre mieux la genèse de chaque poème, son socle primordial. Voici ce qu'en dit René Char, en mai 1953 : "Je crois que les lignes supplétives que l'on va lire ne visaient qu'à réintroduire après coup dans l'édifice toujours frissonnant du poème un peu du monde gauche ou intenable qui avait servi à sa confection".

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Une lithographie exceptionnellement signée et justifiée ici "épreuve" par Nicolas de Staël - qui est un portrait de René Char -, insérée dans les exemplaires sur Hollande, paraît donc en mai 1953. L'histoire proprement dite de cette édition a été contée dans le n°6 de la NRF (juin 1953) par Jean Hugues et le poète (repris dans La Pléiade).

Dans cette note blog, prenons le temps de relire aujourd'hui "la marge confidente" du poème "Donnerbach Mühle". Enfin, pour faire contre mauvaise fortune..., qu'il me soit permis de m'étonner ici que ces fameux textes d'accompagnement ne suivent pas ceux du recueil initial de mai 1947 dans les Oeuvres complètes de La Pléiade, mais aient été relégués en fin de volume dans les "Œuvres adjointes". Voici :

Durant l'hiver miné de 1939, alors qu'artilleur dans le Bas-Rhin, je me morfondais derrière des canons mal utilisés, chacun de mes loisirs, de préférence la nuit, me conduisait au lac de Donnerbach Mühle, à 3 km de Struth, à la maison forestière, où en compagnie d'un camarade nous prenions un frugal mais combien délicieux repas, servi par un couple de forestiers francophiles. Le retour parmi le gel de l'air, la neige voluptueuse sur le sol, des hardes fugitives de cerfs et de sangliers, était une fête royale pour la sensibilité. J'ai aimé, j'aime cette partie des Vosges qui, échappant au caricatural pseudo-progrès, voulait bien se livrer tout entière au baiser de mon cœur ébloui.


                                                                                                           René Char