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09/03/2020

"Passantes" de Philippe Mikriammos, éd. Fourbis, 15 octobre 1990

     Elle s'habillait tout en noir.
     Quand on vient me rendre visite, disait-elle, j'offre d'abord un verre d'eau. On s'assied sur la natte, je lave parfois les pieds de mes visiteurs.
     A Londres, racontait-elle, j'ai été prise comme épouse par le roi des voyous, le fils d'un fabricant de canons, et j'ai été proclamée Reine des rockers.
     J'ai tenu, disait-elle, une étoile dans la paume de ma main: une larme de garçon.
     J'ai vu ma propre image sortir du miroir et s'avancer vers moi, disait-elle aussi.


*


     Anne marchait, un petit panier de fraises à la main, dans la rue Véron. Roux henné. Me croisant, elle m'en proposa quelques-unes.
     Chez elle. (Dans une de ces rues perpendiculaires à la rue Lepic, peut-être rue Véron même.) Linge à faire sur la table à repasser. Jolie poitrine.
     Elle dit : "Ma mère, elle est barge."
     A un moment donné, elle referma d'un coup la porte de la salle de bains où elle s'apprêtait à entrer, en disant, avec une parfaite simplicité, avec tant de douceur, comme si elle venait d'apercevoir un animal domestique : "Oh, une hallu !"

 

Philippe Mikriammos

04:14 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

25/02/2020

Retour sur images

J'Y

 

Mes yeux regardent l'arbre qui se trouve derrière la vitre. Ils ne le voient pas tout entier. La partie du mur qui sépare les deux fenêtres me cache le tronc. Je ne vois que des branches. Une étrange pensée me traverse : j'écris et ne perçois en moi que des branches, pas de tronc.
Je lève les yeux au plafond. Avant de regarder l'arbre je me suis levé pour éteindre les néons qui étaient tous allumés. Il y avait ces deux lumières en présence, celle du jour qui pénétrait par les fenêtres et celle des néons, qui se contrariaient. Personne n'a semblé remarquer mon geste.
J'aurais voulu agir de même avec le bruit d'un chantier qui se trouvait juste sous les fenêtres. Mais je ne pouvais éteindre ce bruit comme j'avais éteint la lumière des néons. Ce bruit, c'était pourtant comme la lumière du néon dans la lumière du jour. Il me semblait que si je pouvais l'éteindre il y aurait quelque chose de semblable à la lumière du jour qui s'imposerait.

Je regarde de nouveau l'arbre. Je remarque que ses branches bougent. Elles ne bougent pas continuellement parce que le vent n'est pas continu. Oui, c'est parce que le vent n'est pas continu que les branches de l'arbre ne bougent pas continuellement.
Je tiens là une vérité. Je vais pouvoir franchir l'obstacle de ce bruit que je ne peux éteindre.
Je me lève. J'aperçois le tronc de l'arbre auquel s'agrippent les branches. L'immobilité du tronc est aussi merveilleuse que le mouvement des branches.
J'y suis.
Il me semble à présent que mon sort dépend de cet arbre. J'offre moi-même un visage, des mains semblables qui écrivent.
Je dois compter aussi avec le vent.

 

Marc Corigliano

spirale II blog.jpg

07:23 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

05/01/2020

"Loup", un conte de Dominique Roger

Comme chaque soir, au moment où le jour se suicidait, ivre de lumière solaire, la haute vigie du bout de l'île s'illuminait d'une mince lueur vacillante, aux teintes orangées ; étrange touche fauve vibrante, venait s'amarrer délictueusement à ce long corps de béton nu et gris, juste bon à déchirer le roide manteau de pluie et à érailler la plainte lancinante du vent de noroît qui crie et siffle. C'est là que Loup venait prendre, depuis un temps que certains observateurs auraient juré immémorial, sa veille.
Si chacun, alentour, s'autorisait parfois à parler de lui, peu de personnes, en revanche, s'aventuraient à vous le décrire, à vous offrir la précision d'un détail physique, la fulgurance d'un trait de caractère. Autant d'application de la mémoire qui aurait subitement trahi un début de connivence.
Débarqué aux îles il y a plusieurs années, un de ces matins d'intense clarté insulaire qui sculptait dans le détail chaque ride de la mer et du ciel, chaque crevasse entaillant les tourbières du versant septentrional de la baie, Loup arborait un regard lavé, détrempé d'amour sûrement trop longtemps retenu. Comme si de vieux et pesants chagrins, aux fragrances éventées, interdisaient qu'on lui donne un âge, ou simplement une raison d'être, ici. Qui était-il ? A peine savait-on qu'il avait été photographe.
Aux heures matutinales, il faisait escale au "Clair, obscur", le bistrot-refuge des marins en partance et de ceux qui, désormais loin des odeurs de goudron et d'étoupe à calfater, avaient remisé au clou leurs désirs d'ailleurs. Dans le remugle de tabac froid et des caisses de poissons vides, la miséreuse assemblée d'habitués s'ébrouait, presqu'avec une frénésie malsaine, lorsque Loup poussait la lourde porte vitrée, maculée de réclames antiques qui avaient "ripoliné" l'imagination domestique de plusieurs générations d'îliens.
   - Alors, on attend toujours, là-haut perché ?, lançait immanquablement le plus hardi.
   - Oui... mais la vie n'est somme toute qu'attente, non ? A moins que..., répliquait Loup, énigmatique et serein.
Et, sa pinte de mousse ambrée, bue à régulières lampées, il disparaissait jusqu'au jusant crépusculaire.
Neuille, l'innocent aux yeux nyctalopes, affirmait que Loup tutoyait les oiseaux de mer, noircissait des poèmes dans les ressauts des cailloux coruscants, polissait des blocs de calcaire ardoiseux jusqu'à en faire naître de singuliers et hiératiques monstres de pierre.
Il disait également, la voix voilée de tremblements, que se profilait dans son sillage le souffle de la peur. Quelque chose de comparable à cette visqueuse angoisse qui, une crayeuse nuit d'équinoxe vernal, s'était emparée à jamais du pauvre Neuille.

 

Des journées lentes et lourdes s'égrainèrent. Les averses furibondes eurent bientôt cessé de lâcher leur plomb, laissant place à l'époque où chaloupes et canots de pêcheurs, repeints à neuf, cinglaient, voiles apiquées tendues sous les âpres caresses du vent, vers l'ouest et ses eaux sardinières.
En cette aube encore hésitante, Neuille arpentait méthodiquement l'estran, s'amusant à découvrir le paysage, revêtant des aspects insoupçonnés, dans le miroitement irisé de grandes flaques d'eau.
Dans quelques minutes, la clarté nimberait les contours flous des reliefs paysagers. Au loin, la mystérieuse lucarne allait, comme à l'accoutumée, retrouver l'obscurité. Cependant, ce matin-là, la lueur douceâtre dispensée par la chandelle persista longtemps après l'apparition du jour. Neuille, après avoir croisé la vieille Ketta, l'ancienne gardienne du phare du Ponant, décida de marcher vers la fascinante lumière. Rapidement, il franchit la sombre ria, s'aventura au cœur du vaste étier asséché, surprit un couple de courlis aux aguets sur la dune.
Bientôt rendu au pied de la massive tour, il la contempla, effrayé, en une contre-plongée vertigineuse. La porte métallique d'entrée entrebâillée, il grimpa à la hâte l'interminable escalier à spirale. L'haleine courte, il parvint enfin au sommet. La coupée de l'insolite vaisseau s'ouvrit sur le spectacle violent du corps de Loup, prostré dans un angle, une discrète petite marée rouge et moirée perlant aux commissures des lèvres. A son côté, sur le châlit, un squelette frêle, que la gazette locale révélera, dans son édition du lendemain, être celle d'une jeune femme, macabre Ophélie d'outre-tombe prénommée Iris.
Assis en tailleur au milieu des gisants, Neuille, baigné par les rayons dorés du soleil canalisé par les parois de béton biseautées de la meurtrière, lut les dernières lignes écrites avec un évident soin par Loup : "Qu'est-ce que l'espoir sinon l'attente qui vous quitte. Celui qui a tout vécu et qui a tout perdu, celui-là peut cesser d'attendre. Aujourd'hui, je conçois seulement qu'approche l'heure de m'en remettre au hasard..."
Dehors, au ciel, des îles blanches et opalescentes s'entrechoquaient avec indolence.

Dominique Roger

13:27 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)