241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05/09/2018

"Sommeil seigneurial" de Frédérique Hébrard

   Ah, c'est vous, Monsieur ? Que je suis aise de vous voir ! Entrez, installez-vous, soyez le bienvenu !
   De la lumière ? Est-ce bien nécessaire, Monsieur ? Le feu rougeoie et la Lune - je n'ai pas tiré les rideaux à cause d'elle - donne une lueur suffisante pour que je vous distingue...
   Vous êtes charmant. Un peu pâle. Mais charmant.
   Eh bien Monsieur, allons-y ! Vous êtes venu pour dormir, n'est-ce pas, dormons. Le lit est ouvert, immense, nous ne nous gênerons pas, prenez place... je n'ai pas de côté préféré, je dors partout, vous le savez. D'ailleurs, je bâille déjà, pardonnez-moi, vous verrez, vous en redemanderez.
   Plaît-il ? ... oui, je crois que je me suis légèrement assoupie, regardez, une bûche s'est écroulée, une flamme s'élève, avez-vous vu le démon dans la cheminée ? Mais non, Monsieur, pas un vrai démon ! un démon sculpté sur la plaque du foyer... Silence ! écoutez respirer la tapisserie... ça va mieux ? Bien... Ah ! non, je regrette, je ne peux pas vous donner la main. Nous ne devons pas nous toucher, nous ne devons pas, sinon le téléphone va sonner, l'électricité inonder la chambre d'une lumière bête, la radio va se mettre en marche toute seule et je me verrai contrainte, moi, à vous mettre à la porte. Que dites-vous ? Vous avez peur ? Enfant ! Allons, écoutez-moi et tout se passera bien. Il faut regarder le feu, il faut descendre au cœur du rougeoiement, traverser le rubis incandescent, se perdre dans les braises qui deviennent blanches à force d'être ardentes...
   Mon Dieu ! il dort !...
   Ah ! que je me sens bien ! Le feu envoie une ombre de chauve-souris sur le portrait du duc d'Enghien, le démon de la plaque me sourit, levant sa fourche en signe de victoire, un chien hurle au loin, délicieux, le vent se lève, les meubles craquent... odeur... du temps... pluie douce qui tombe... ciel de lit... sommeil... bien...
   Silence.


Frédérique Hébrard

20:04 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

24/07/2018

Dix petits livres

J'entrai du pied droit dans une librairie du boulevard pour y fureter à mon aise lorsque sur la cheminée du coin j'aperçus, encadré par deux réductions d'amphores bavaroises montées sur des socles Empire, un lot de dix petits livres, fraîchement déposé là, dans l'attente d'une prochaine mise en catalogue. Décidé à en faire l'examen un peu plus tard, je m'enhardis sur l'échelle de bambou, à l'assaut de la bibliophilie franco-monégasque et examinai quelques-uns des gros puddings qui se lovaient là. Je ne réussissais pas à trouver un livre à mon goût, partagé que j'étais entre le localisme tendre des textes et le parnasse paysan des illustrations ; arrivé en bas de l'échelle, je constatai qu'un espace s'était créé entre l'une des amphores et le reste des livres.

En effet, ils n'étaient plus que neuf ! Mais cette surprise ne devait pas m'empêcher de poursuivre, comme à mon habitude, l'examen systématique du magasin ; je montais et descendais, dessinais des lignes de démarcation, établissais des recoupements avec les prix d'autres libraires lorsque, à l'occasion d'un coup d’œil rapide vers la cheminée, je constatai que l'espace s'était agrandi : les livres en question n'étaient plus que huit. Il me fallait donc aller plus rondement dans l'examen des trésors du libraire... Je feuilletai rapidement les illustrés sans pour autant découvrir le livre parfait, et laissai aller mes regards sur les étagères les plus élevées, aussi désemparé que Marcel au treizième tome du Temps perdu ou qu'un lecteur de Proust à la fin de la deuxième phrase lue.

Pour calmer mon désarroi, je me rapprochai de la cheminée. Elle était vide ! Le célèbre mécène Marcel Rodopacchi, qui devait sa fortune au succès foudroyant de l'ondulation Marcel ainsi qu'à son monopole sur la gaine compensée à micro-ondes, venait d'enlever d'un seul coup les cinq derniers ouvrages et s'apprêtait à les payer comptant.

Pris de court, je quittai précipitamment la boutique, avec, dans les oreilles, le tintinabulement de la sonnette de la porte et, accroché à mes basques, le regard suspicieux du mercanti. Je marchai à grands pas sur le trottoir d'en face quand je m'aperçus que les lettres de l'enseigne de mon libraire : "AU TEMPS RETROUVE" semblaient briller d'un éclat particulier. Les pensées qui agitaient mon esprit vinrent se fixer sur ces lettres pour ne former qu'une seule image, comme autrefois les clochers d'Illiers et de Combray et je compris, dans cet instant révélateur, que si la lecture d'un livre pouvait être un moyen de passer le temps, sa possession, plus encore que sa lecture, pouvait être un moyen de le RETROUVER. 



Daniel Martinez

14:30 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

22/02/2018

Troisième conte tunisien

SOUSSE

 

   Du conduit d’aération de la salle d’eau, clos par un fin grillage circulaire s’échappait un gazouillis léger, presque constant, qui allait crescendo puis se fluidifiait en roulades plus douces, semblait renaître en mourant, s’éterniser enfin, comme si l’air était aspiré en même temps que soufflé : c’étaient, à l’observation, plusieurs oisillons, qui avaient trouvé refuge derrière le treillis métallique et dont le nid n'était pas loin, descendus là par une ouverture franche ménagée plus haut, sur la terrasse carrée. Oui, je m’étais penché sur la chose, intéressé par cet insolite fond musical qui atténuait un peu la fatigue d’une journée en demi-teinte.

   En toute fin d'après-midi, je m'étais accordé une petite halte dans les faubourgs de Sousse, ville côtière que d'aucuns nomment "la perle du Sahel". Une échoppe avait retenu mon attention. Y entrer, pour voir. L’homme, soigneusement coiffé, la voix bien rauque et très affable, avait le type syro-libanais. Le sourire, à fleur de lèvres. Dans l’encoignure est de la vaste pièce creusée par un long miroir horizontal, il était fier de me faire découvrir, posé là sur une table basse ouvragée, un long varan empaillé — reptile qui, prétendait-il, clignait de l’œil droit, une fois le dernier client parti.

   … Un bas de mur grillagé donc, repéré dès l’entrée dans ma chambre, écorché de rouille par endroits et bruissant à souhait. Souple frémissement, paresseux : sorte d’échange avec le temps, avec soi-même.

   La main posée juste sous le cœur – ou peut-être était-ce, en creux, la reliure ouverte d’un livre qui, sur le torse inversée, me titillait le plexus – je m’étais allongé pour prendre un peu de repos, les émotions de la veille n’ayant rien perdu en intensité, venant se mêler même aux dernières images du roman dont j’avais tout juste abandonné la lecture. La porte de salle de bains était restée ouverte. Hors de mon élément. 

   Claquements secs des sabots sur le macadam. Et d’un coup, les secondes se remettent à jazzer, détruisant cette paix qui émanait jusque-là de la pièce, au quatrième étage d’un hôtel sur la route de la Corniche. Poussières voletant, une constellation de sensations, diffuses, prises un instant aux pièges des sens : le pouls des couleurs additionné au grain de l’air, à sa moiteur particulière, à ce tissage d’odeurs subtiles en fin de journée – celles des corps, plus vraies que toutes – leur dérive jusqu’aux délires suggérés.

   L’oreille, sensible aux moindres rumeurs, aux chocs assourdis que le port voisin laisse échapper : lourds marteaux qui heurtent des poutres de fer, assez loin devant moi, un peu sur la droite, dans la direction de la route départementale. Derniers apprêts d’un jour qui s’effrange avant de prendre l’allure d’une peau morte : ah, le vide, enfin ! Un passage.

   La veille, j’étais à prendre le frais sur une petite place, rue Abou Hamed el Ghazali, non loin des catacombes, sous des feuillus qui me laissaient goûter leur ombre. Au sol, un dallage de petits carreaux jaune safran et violet pâle, et cette torpeur liée aux chaudes journées, lorsque le blanc cru des façades, le bleu uni d’un ciel sans reflets paraît devoir prendre feu : dans l’arbre rouge du sang, et sous la danse élastique des vaisseaux. Le corps, tout ensué.

Quelques bribes de conversation :
   « Commencez sans moi, je m'éclipse quelques minutes »,c’était la dernière phrase d’une discussion passée, qui me revenait à l’esprit comme je m’évertuais à faire tenir en équilibre, d’une main, la gourde métallique à moitié vide – elle transpirait, simple effet de condensation ; de l’autre, me défaisant d’une petite sacoche de cuir négligemment posée sur le banc où j’étais assis.

   Une femme en safsari rouge fraise, vêture dont la partie basse est ornée d’une sorte de croix d’or aux branches inégales, vint prendre un peu d’eau dans une jarre, à l’aide d’un broc attaché par une ficelle à l’une des deux anses d’argile cuite. Double cercle concentrique, un rai bleuâtre se propageait sur le bord du bassin, étincelant.

    … Remontant la ville depuis la gare ferroviaire, j’avais arpenté le boulevard Hassouna, passant devant un café dont la façade chaulée était marquée du pentacle rouge de l’équipe de football local, « L’Étoile sportive du Sahel », gloire locale, dont je ne saurais rien dire. Odeurs de café turc agrémenté de gouttes de cardamome.

   « Commencez sans moi, je m'éclipse quelques minutes », ces mots continuaient à me tourner dans la tête. Derrière la baie vitrée d’un café, je me revoyais tapant la carte en fin de matinée, la journée d’hier. Quand au beau milieu du jeu, sentant la partie pour lui perdue d’avance, Antoine n’avait rien trouvé de mieux que de nous laisser en plan.

   C’est bien dans le blanc de cette absence qu’avait progressé l’histoire. Il me fallait à cette heure arriver à refaire le lien. Des nuages d'un blanc cru que je ne voyais pas tout à l'heure éclatent à présent d'un jaune doré, des rayons transparaissent, tranchants, acides. Renouer pour le mieux le commencement et la fin. Car tout se tisse à mesure, à notre insu... Au bord des lèvres, au bout des voix : nous avions recommencé de jouer, en l'absence d'Antoine, et personne ne pourrait plus nous distraire à présent.

   Les toits et les façades, en fin de journée, avaient perdu quelques degrés. Et je me laissais peu à peu absorber par d’immobiles variations, sur le grand échiquier. Les ramages grenat du papier peint gagnaient en hauteur. La fenêtre du premier étage de l’immeuble d’en face virait au gris perle. Sur le fond maintenant bistre, s’entrelaçaient et se découvraient sans façon les arabesques d’une végétation fictive. Plus libre que jamais.   

 

Daniel  Martinez

O

11:03 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)