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27/01/2019

Quelques pages du journal de Sylvie Huguet

15 janvier

J’ai rêvé cette nuit des chevaux bleus, un rêve immobile, sans événements, une pure vision paradisiaque. J’étais à la fois dans le tableau et hors de lui, contemplateur et contemplé, dilué dans la substance même de la peinture qui colore ces bêtes d’azur nocturne au poitrail semé d’étoiles. Et je voyais par leurs yeux, je partageais le songe de quiétude cosmique qui pacifie leur regard, dont je comprenais enfin l’énigme. Au réveil, elle m’était redevenue impénétrable, et je me suis retrouvé dans l’humeur d’Adam après la Chute. Je n’ai repris mon assiette que tardivement. Ces chimères ne me valent rien. Je ne céderai plus à l’attraction qu’elles exercent, et je ferai désormais un détour sur le chemin du lycée pour éviter l’exposition.
Cet après-midi, j’ai accompagné Monique chez le radiologue et assisté à l’échographie. J’ai pu voir à quoi ressemblait mon fils. Mon fils. Est-il possible que je sois père ? Je devrais en être très heureux. Je suis heureux, bien sûr, mais encore tout étourdi de cette paternité future. Plus encore que le mariage, elle me leste, elle m’alourdit, elle me rattache à la substance solide de la vie réelle. Elle m’empêche de me dissoudre dans les mirages où je me perdais souvent jadis.


Sylvie Huguet

08:38 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

05/09/2018

"Sommeil seigneurial" de Frédérique Hébrard

   Ah, c'est vous, Monsieur ? Que je suis aise de vous voir ! Entrez, installez-vous, soyez le bienvenu !
   De la lumière ? Est-ce bien nécessaire, Monsieur ? Le feu rougeoie et la Lune - je n'ai pas tiré les rideaux à cause d'elle - donne une lueur suffisante pour que je vous distingue...
   Vous êtes charmant. Un peu pâle. Mais charmant.
   Eh bien Monsieur, allons-y ! Vous êtes venu pour dormir, n'est-ce pas, dormons. Le lit est ouvert, immense, nous ne nous gênerons pas, prenez place... je n'ai pas de côté préféré, je dors partout, vous le savez. D'ailleurs, je bâille déjà, pardonnez-moi, vous verrez, vous en redemanderez.
   Plaît-il ? ... oui, je crois que je me suis légèrement assoupie, regardez, une bûche s'est écroulée, une flamme s'élève, avez-vous vu le démon dans la cheminée ? Mais non, Monsieur, pas un vrai démon ! un démon sculpté sur la plaque du foyer... Silence ! écoutez respirer la tapisserie... ça va mieux ? Bien... Ah ! non, je regrette, je ne peux pas vous donner la main. Nous ne devons pas nous toucher, nous ne devons pas, sinon le téléphone va sonner, l'électricité inonder la chambre d'une lumière bête, la radio va se mettre en marche toute seule et je me verrai contrainte, moi, à vous mettre à la porte. Que dites-vous ? Vous avez peur ? Enfant ! Allons, écoutez-moi et tout se passera bien. Il faut regarder le feu, il faut descendre au cœur du rougeoiement, traverser le rubis incandescent, se perdre dans les braises qui deviennent blanches à force d'être ardentes...
   Mon Dieu ! il dort !...
   Ah ! que je me sens bien ! Le feu envoie une ombre de chauve-souris sur le portrait du duc d'Enghien, le démon de la plaque me sourit, levant sa fourche en signe de victoire, un chien hurle au loin, délicieux, le vent se lève, les meubles craquent... odeur... du temps... pluie douce qui tombe... ciel de lit... sommeil... bien...
   Silence.


Frédérique Hébrard

20:04 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

24/07/2018

Dix petits livres

J'entrai du pied droit dans une librairie du boulevard pour y fureter à mon aise lorsque sur la cheminée du coin j'aperçus, encadré par deux réductions d'amphores bavaroises montées sur des socles Empire, un lot de dix petits livres, fraîchement déposé là, dans l'attente d'une prochaine mise en catalogue. Décidé à en faire l'examen un peu plus tard, je m'enhardis sur l'échelle de bambou, à l'assaut de la bibliophilie franco-monégasque et examinai quelques-uns des gros puddings qui se lovaient là. Je ne réussissais pas à trouver un livre à mon goût, partagé que j'étais entre le localisme tendre des textes et le parnasse paysan des illustrations ; arrivé en bas de l'échelle, je constatai qu'un espace s'était créé entre l'une des amphores et le reste des livres.

En effet, ils n'étaient plus que neuf ! Mais cette surprise ne devait pas m'empêcher de poursuivre, comme à mon habitude, l'examen systématique du magasin ; je montais et descendais, dessinais des lignes de démarcation, établissais des recoupements avec les prix d'autres libraires lorsque, à l'occasion d'un coup d’œil rapide vers la cheminée, je constatai que l'espace s'était agrandi : les livres en question n'étaient plus que huit. Il me fallait donc aller plus rondement dans l'examen des trésors du libraire... Je feuilletai rapidement les illustrés sans pour autant découvrir le livre parfait, et laissai aller mes regards sur les étagères les plus élevées, aussi désemparé que Marcel au treizième tome du Temps perdu ou qu'un lecteur de Proust à la fin de la deuxième phrase lue.

Pour calmer mon désarroi, je me rapprochai de la cheminée. Elle était vide ! Le célèbre mécène Marcel Rodopacchi, qui devait sa fortune au succès foudroyant de l'ondulation Marcel ainsi qu'à son monopole sur la gaine compensée à micro-ondes, venait d'enlever d'un seul coup les cinq derniers ouvrages et s'apprêtait à les payer comptant.

Pris de court, je quittai précipitamment la boutique, avec, dans les oreilles, le tintinabulement de la sonnette de la porte et, accroché à mes basques, le regard suspicieux du mercanti. Je marchai à grands pas sur le trottoir d'en face quand je m'aperçus que les lettres de l'enseigne de mon libraire : "AU TEMPS RETROUVE" semblaient briller d'un éclat particulier. Les pensées qui agitaient mon esprit vinrent se fixer sur ces lettres pour ne former qu'une seule image, comme autrefois les clochers d'Illiers et de Combray et je compris, dans cet instant révélateur, que si la lecture d'un livre pouvait être un moyen de passer le temps, sa possession, plus encore que sa lecture, pouvait être un moyen de le RETROUVER. 



Daniel Martinez

14:30 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)