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15/10/2015

Rien de précieux ne s'efface

   … Pour répondre à ma curiosité, Lucie m’avait présenté sa collection, des têtes de série d’éditions originales illustrées. Au fil des pages, entre des gouaches de Saura et de Tàpies, ce Shri Yantra avait retenu mon attention. Peint par un artiste indien avec, au-dessous, des lignes d’Henri Michaux bien dans le ton de l’homme : il évoquait je crois les « privilèges des qualités »* Le crépuscule tombait à mesure, bordé d'ombres violettes, de courts nuages flottant sur le monde, remodelés, triturés à l'infini. Flammes rouges de ses cheveux au couchant, coupant la grande rumeur des voitures plus bas.

   Les derniers souvenirs du mage Henri Michaux ? Au téléphone : « Avec vous, Lucie, je suis toujours dans le rose. Dans mon dernier rêve, je vous revoyais en Inde, au moment où nous réalisions Yantra. C’était, ma foi, fort agréable (un dieu dans chaque main, pour les creux de la route… rires). Et tout cela, mon recueil juste sorti de vos presses, les couvertures de bois verni qui maintenaient le papier Japon aux pages délicatement pliées sur elles-mêmes, en accordéon, y redessinaient comment dire ?... le désir d’harmonie, qui est d’abord celui de pouvoir dépasser le cadre restreint de sa condition propre : non ? » Lucie avait acquiescé, enchaînant sur une phrase pas tout à fait de circonstance, surprise par la question. Lui, encore : « Au-dessus et non hors du temps, je veux parler de cette perte du sentiment du présent, comme si ce qui avait eu enfin lieu n'était en dernière analyse que le fruit de fiévreuses prémonitions. »

   Son petit bureau où nichent bricoles, pinceaux mal nettoyés, photographies, carnets divers. L’hélice, la spirale, la conque ; la coquille et sa nacre, teintée de la dernière aquarelle. Ce qu’elle avait peint ces jours-ci, je ne m’en souciais pas vraiment. Là, toutefois : une silhouette grise perdue dans une vaste plaine neigeuse qui, virant au bleu, aurait pu tout aussi bien être un ciel. A l’instant juste, d’une oreille rien moins que distraite, j’entendis claquer derrière la porte le petit marteau en main bagué remarqué en entrant. Nous convînmes alors d’un autre jour où nous rencontrer.

   Non, pas exactement :

   « Demain, au petit matin, je dois prendre l’avion pour Oslo. Je vous appellerai au retour. A bientôt. »

   Au fond, traversant les livres que nous avions feuilletés, toujours et encore, la nuit des mots : une manière de se tenir face au silence ? Lisse, imprenable. Surtout, j’avais vu peu à peu se dégager la double acception du mot « jeu » : le léger et le grave, tour à tour. Derrière le réel brut le poète, changeant de peau s’en amuse, il entre dans ce qui est. Progresse dans l’invention d’une matière – moins pour l’affronter que pour parvenir à en mériter l’assentiment – à figurer, toujours. Jusqu’à la voir, au final, s’échapper dans un livre, nature morte. Toute visée simplement ludique hors de propos.

                                                                                            Daniel Martinez

___________________

*« Isolées, quelques couleurs, à part
    disent et ne disent pas

    les privilèges des qualités. »

NB : ces vers de Henri Michaux sont inédits

14:48 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

19/08/2015

Deux contes inédits de Jean Rousselot

Un poète, visiteur du blog m'écrit ce jour : "J'apprécie aussi que vous évoquiez souvent Jean Rousselot : nous nous connaissions, lui poitevin d'origine, moi d'adoption et j'avais écrit un article sur lui en 2001, article qui avait servi de base à un hommage que j'avais prononcé devant ses filles à la médiathèque de Poitiers. C'était un grand monsieur dont la poésie rugueuse et essentielle, ancrée dans l'expérience humaine, m'accompagne toujours."

Pour lui en particulier - et pour vous aussi qui faites vivre ce blog, bien entendu -, le premier de ces deux contes, libre d'esprit certes, ita est :

CARRE  D'ENFANCE

Pas folle, la guêpe ! Peignant TEA ROOOM au fronton de son pavillon, la veuve Duvaldizier vit venir à elle maints gradés du camp militaire américain, qui nous donnaient du chewing-gum et nous laissaient parfois jouer avec leur stick. Il ne lui restait plus qu'à disposer quelques petites tables et des chaises ad hoc dans son jardin et dans son salon puis à garnir son coffre-fort. La fin de la guerre lui valut quelques ennuis avec le fisc alors qu'un voisin revenait du front avec pension et médailles mais aussi, il est vrai, amputé des deux avant-bras.
S'arrangeant pour coincer sa bêche ou sa fourche entre ses moignons et sa mâchoire, le bougre, qui arrivait ainsi à cultiver son jardin, fut désormais le seul attrait de la rue des Petites Vallées jusqu'à ce que le commissaire de police, qui attendait le tramway à quelques pas de là, reçut d'une de ses maîtresses une gifle dont toute la ville allait retentir et le Ministre de l'Intérieur s'émouvoir au point de muter le pauvre homme dans une sous-préfecture lointaine.

Au deuxième angle du carré de mémoire que nul Blücher n'écrasera jamais, un interminable serpent nommé Cent yards par les anglophones et San-Ya par les autochtones, interdisait la porte du cordonnier d'ailleurs sans pratique en ce faubourg déjà devenu campagne où l'on chaussait plutôt des sabots de bois. Au bout de la rue de la Pierre plastique où l'on se sauvait en courant pour échapper au monstre, une maison inachevée mais habitée quand même avec une bâche pour toiture nous rappelait sans qu'on sût pourquoi le dialogue de Goethe et Napoléon dont l'instituteur nous avait parlé la veille, où l'hostie qu'on n'avait pas réussi à avaler le jour de sa première communion.

Pas grand chose à dire du troisième côté, sinon que la rue ou plutôt le chemin avait une bosse du haut de laquelle on bénéficiait du soleil couchant un quart de seconde de plus ; qu'un chanoine gras à lard y venait voir sa vieille mère et que nous admirions sa façon de rouler des cigarettes avec du gros cul et du papier "riz-la-croix", enfin qu'un petit sentier bordé d'églantiers permettait d'accéder à une ferme nommée "La Grande Vacherie" que nous allons laisser tranquille aujourd'hui, son bétail étant toujours abominablement crotté.

La quadrature s'achevait sur un énorme empilement de planches qu'on avait mises à sécher par diverses colonnes si peu surveillées que nous, Cheyennes, Iroquois et Mohicans toujours en guerre, avions pu y aménager des salles de gardes, des cachots et des remparts, une surface un peu plus grande étant réservée à des séances de masturbation collective. Un seul mur nous séparant de l'école, nos cris de guerre ou de volupté eussent pu alerter le maître et les camarades encore en classe. En vérité, notre plaisir s'accroissait de celui d'avoir peur.

                                                                                                    Jean Rousselot

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Deux contes inédits de Jean Rousselot

CARRE  DE  LA  TOUR  DE  BABEL

Sur le premier côté de ce carré-ci, taillé plus avant dans le crayon de l'âge, on pouvait à peine déchiffrer, au fronton d'un enfer désaffecté, le célèbre avertissement : "Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance".
On pouvait en revanche lire, juste en-dessous, sur une affiche saugrenue : "bien joué les vieillards à canne et souffle court n'est pas donné aux hussards de la garde ni aux bisons de la poésie".
Comme on ne saurait oublier le goût du pain, on continuait de sentir entre ses côtes le coup de poignard de cette billevesée alors qu'on nageait en mer libre et profonde dans un premier angle. D'habitude, on éprouvait là une sorte de volupté mêlée d'orgueil et de crainte. Cette fois-ci, c'était l'orgueil qui l'emportait à entendre nous héler vainement les surveillants parce qu'on n'avait pas tenu compte des drapeaux rouges.

A peine surgi des ondes, comme dirait Antinöus, on courait au télescripteur nous reliant à la vie des hommes. Sans doute avait-il cliqueté alors que nous cherchions plus ou moins inconsciemment la mort en mer ; ce que nous lisions en majuscules violettes, n'avait aucun sens : "La Tour de Babel s'est effondrée à Caracas - STOP - On a commandé 100 avions de combat modèle réduit".
Que faire sinon téléphoner à des journalistes amis pour démêler cette embrouille, mais aucun des numéros que nous composions n'était attribué, nous disait une voix féminine, fort peu excitante soit dit en passant. Alors, sauter dans le premier avion pour le Vénézuela ? Nous en dissuada, à peine arrivé au rez-de-chaussée, une envie folle de boire quelque punch à la Rhumerie Martiniquaise.
Résultat, nous nous retrouvâmes à Ninive dialoguant avec de grands rois barbus, une sorte d'éponge à la main, puis dansant la bourrée assyrienne avec des Irakiens et Irakiennes qui avaient sacrifié deux boucs en notre honneur.

Le troisième côté est plein de déplacements du même ordre. On a vérifié sur place que les pouce-pieds de Santander sont les meilleurs du monde, que les hoplites les plus combattifs sont ceux du Péloponnèse et que les moines les plus pieux sont ceux de Saint-Benoît-sur-Loire. Une dame de Florence qui a fait carrosser en grosse voiture sa Cinquecento a recours à nous pour y mettre de l'eau, à Fiesole, avant que le joint de culasse ne claque. A Venise, une autre dame nous invite dans son palais puis nous emmène manger de la polenta comme une succulence. A Oslo, on tient à s'asseoir, au café, sur la chaise d'Ibsen.
Entre deux voyages, il faut bêcher le jardin, Euclide et Clausewitz, aller à l'enterrement de quelques amis de jeunesse, accomplir ses devoirs conjugaux, noircir du papier pour avoir des sous, retourner à la Rhumerie Martiniquaise pour être soûl derechef.

De côté en côté de cette tranche carrée, on apprend que sa mère était douée d'une belle voix de contralto, que l'on peut prier Dieu sans croire en lui. Au long de la base, on tombe en panne sur le plateau qui descend vers Fès mais ce mauvais moment est compensé par la joie de découvrir Volubilis et de manger d'exquises cornes de gazelle à Essaouira dont la plus belle femme est sûrement Madame Courapied que l'on courtiserait ardemment si elle n'avait pas un mari qui nous emmène à la chasse au vanneau.

                                                                                                    Jean Rousselot