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09/05/2016

La vente aux enchères de la collection Breton... Adrienne Monnier, Henri Michaux

Chacun se souvient de cette vente, qui eu lieu à l'Hôtel Drouot, du 7 au 17 avril 2003, initiée par Aube Elléouët, la fille d'André Breton, des tergiversations politiques qui l'ont précédée et sur lesquelles je ne reviendrai pas (on en trouve encore trace sur le Net, comme d'un mauvais roman-feuilleton). Entre autres, cet amour des bois flottés qu'avait Breton, passion qu'il partageait avec Gaston Ferdière (qui leur consacra plusieurs études), avec Max Bucaille qui "aidait" les racines qu'il déterrait, ou d'un Jean Carteret, cet inspiré qui permit au psychiatre d'Unica Zurn de choisir quelques pièces dans son étonnante et minuscule chambre, pleine comme un oeuf... A lire et relire ce qu'a écrit Yves Bonnefoy, le poète que l'on sait, professeur honoraire au Collège de France, aux premiers jours de février 2003 :

André Breton à l'encan : vulgaire

Vous me demandez comment je prends la nouvelle de la vente aux enchères de la collection d'André Breton. Avec tristesse, avec un mouvement de refus.

A priori, je ne suis pourtant nullement hostile à la dispersion de ce qui fut assemblé. Regrettable, condamnable, l'atteinte aux instruments de travail, par exemple les bibliothèques savantes. Triste, la vente des oeuvres ou des objets, souvent peu nombreux, dont quelqu'un avait fait son bien avec tant d'affection et parfois si peu de moyens qu'ils en étaient devenus son être même, lequel se dissipe une seconde fois maintenant.

Mais les collections, surtout les grandes, n'ont pas souvent cette qualité. Elles peuvent ne signifier que le fait qu'à un certain moment, en un certain lieu des pièces rares furent ensemble, et je connais des collectionneurs auxquels suffiraient, et ils ont raison, les quelques exemplaires d'un livre qui rappelerait qu'il en fut ainsi. Ce document désignerait ce mystère : qu'un être fut ; et la vie reprendrait ses droits en disséminant les objets comme constamment elle fait avec des vies.

Mais cette vente d'André Breton ? Eh bien, d'abord, je relève la vulgarité de cette entreprise de style grand magasin qui s'abat sur quelqu'un qui resta si exactement aux antipodes des manipulations commerciales, celles qui font choses des oeuvres. Mais je remarque aussi l'intention, réfléchie, délibérée, que laissent paraître ce projet et ses prospectus. Breton, avec passion - ce mot galvaudé lui convient - ne rassemblait pas des objets, il reconnaissait des présences, au besoin il les ranimait ou en suscitait, il leur restituait leur dignité, ensemble elles étaient devenues chez lui une communauté vivante dans le miroir courbe de laquelle se dessinait la société à laquelle Breton rêvait pour l'avenir, et qui méritait notre attention, et notre respect.

Cette collection - mais faut-il la nommer ainsi ? - était de ce fait la poésie, radicalement. Or, c'est du regard de la poésie que beaucoup dans l'heure nouvelle ne veulent plus. A voir ce dépliant (présentant au public cette vente, ndlr) qui reprend, de façon perverse, une parodie qu'André Breton avait faite - avec, pour une fois, indulgence - d'une certaine façon d'être journaliste, je me suis souvenu de ce que Jacqueline Lamba disait dans des occasions semblables: "Ils l'ont eu". 

Une question, toutefois. Un des aspects nocifs de la vente du "42, rue Fontaine", c'est qu'elle rendra difficile à l'Etat ou à des fondations de préserver par leurs achats peu ou prou de cette unité qui jusqu'à présent avait été maintenue. Mais comment se fait-il que de ces côtés-là rien n'ait été fait ou n'ait pu aboutir, pour prévenir cette situation ? Et aussi pour aider les héritières d'André Breton, certainement victimes, à ne pas tomber dans le piège ? 

Il est vrai que nombre des collections léguées ou acquises par des musées, des bibliothèques, s'éteignent, dans l'empoussièrement des salles où elles échouent, sous vitrine. Mais n'a-t-on pas su voir qu'il y avait dans l'apport de Breton une flamme qui aurait consumé, au moins pour certains visiteurs - mais ce sont ceux-là seuls qui comptent -, cette impression délétère ? Qui aurait signifié l'espoir, à l'encontre de tant qui en bafouent l'idée même ?

"Je cherche l'or du temps", avait dit Breton, signifiant par cet or la présence à soi et aux autres de la personne à venir, là-même où le temps mal compris paraît signifier le néant, l'inutilité de tout, et inciter à l'indifférence. C'est sous le signe de cette phrase que beaucoup de jeunes gens s'étaient spontanément retrouvés, à sa mort, pour la seule cérémonie qui ait sens encore, celle qui atteste, en dépit de tout, sans préparation, sans mots d'ordre, cette espérance.

Sachons au moins prendre mesure, aujourd'hui, de ce qui à peine se dissimule dans ces annonces de ventes, de catalogues sur papier ou sur CD-ROM, dans ces bulletins de souscription avec indication du montant de la remise, dans cette évocation de "lots" de dossiers et d'albums dont le nombre semble se perdre dans le mauvais infini : ce que veut le plus la spéculation commerciale, c'est éradiquer jusqu'au souvenir de tout ce qui est aimant et libre.

Prenons mesure. Et faisons ainsi de cette vente la preuve, par l'absurde, que Breton avait raison, en tout cas souvent.

                                                                                                 Yves Bonnefoy 

 

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Breton (à gauche, second plan), interne
au Centre psychiatrique de St-Dizier,en 1916


"Je ne manquai pas de regarder les lignes de la main d'André Breton ; une chose m'y frappa plus que tout : c'est la bizarrerie de la ligne de tête, qui indiquait clairement une prédilection du sujet pour la folie ; j'avoue que cela me fit un peu peur." : Adrienne Monnier, qui mérite d'être présentée ici :

Michaux la rencontre, à son arrivée à Paris, ou peu après, en 1925, dans la librairie qu'elle a ouverte dix ans plus tôt rue de l'Odéon, elle n'a pas beaucoup plus de 30 ans mais elle est déjà une des figures les plus en vue du monde littéraire. Elle réunit aux "Amis des livres" de grands écrivains de l'époque, qui ne se voient que là. De l'autre côté de la rue, la librairie "Shakespeare and Co", fondée par Sylvia Beach, son aînée de presque dix ans et sa compagne, accueille les grands écrivains américains de la Lost Generation qui vivent à Paris et, bien entendu, des Anglais, dont James Joyce. Sylvia Beach est surtout connue pour avoir, avec Valéry Larbaud, traduit Ulysse, alors interdit en Grande-Bretagne. Michaux est resté attaché aux deux amies. La fin d'Adrienne est tragique : souffrant atrocement d'une maladie incurable, elle se tue en 1955. Sylvia Beach lui survit jusqu'en 1962.  Daniel Martinez

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