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08/11/2020

Editorial du numéro 73 de "Diérèse" : Jean-Louis Bernard

Quelle place pour la poésie dans le monde actuel ? De René Char avait jailli cette fulgurance : "Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté" (Beauté = poésie, dans le langage codé charien).
Conditions (au moins nécessaires…) pour occuper cette place : ne répondre à aucune définition. Éviter la recherche de l’absolu, la nostalgie du paradis perdu, l’auto-contemplation. Ne pas se tromper d’objet : il n’est ni la réalité, ni la vraisemblance, ni la vérité, plus sûrement le réel (manque ou blessure suscitant l’écriture). Rechercher sans cesse l’étonnement, la stupeur originelle. Être en quelque sorte la monture de toute lueur inhabituelle.
Et aussi clarifier sa position par rapport au sens, à une époque où tout fait se voit affublé d’une explication. "Il y a quelque chose en poésie qui dépasse le sens, c’est la résonance" écrivait Marina Tsvetaïeva. Son, souffle, silence : triptyque de la poésie. Être poète, c’est (tenter de) laisser entrer en soi le vacillement du sens, transmettre le son avant le sens, tout en conservant une trace fossile de ce dernier : seul le son peut s’approcher de ce reliquat que les mots n’ont su traduire.
Ces mots, justement, n’appellent pas de réponse. Du coup, ils creusent l’imaginaire et donnent du temps au Vide, ce vide essentiel dans l’aventure poétique, abysse fondateur qui nous dépose à intervalles réguliers sur nos rivages d’exil. Ainsi, toute écriture poétique qui se veut telle ne peut passer que par une symbiose quasi parfaite entre le vide et les mots, entraînant une transgression inévitable (et rédemptrice) du langage. Pour devenir ce lieu étrange, suspendu, ce non-lieu en somme, le seul sans doute où il soit possible d’expérimenter la mort. Vide, mort : mots dangereux en nos temps de remplissage forcené et de positivisme triomphant.
La poésie peut ainsi être vue comme un exode sans fin vers le lieu d’où tout procède, vers la parole d’avant les mots. Pas de pourquoi, à peine de comment, juste l’instant et le lieu. Juste la veille, les aguets, la disponibilité intérieure. Juste la porosité au monde. Vivre en poésie, c’est vivre dans le sacré de l’univers. Un sacré pas forcément religieux, mais qui touche à l’énigme primordiale de notre présence au monde.
Au fond, la poésie propose l’accès à un monde dont elle est seule à définir les contours et à consulter les archives noires pour en tirer une esthétique de l’imaginaire. Seule aussi à aller jusqu’à l’os du mot et donc se mesurer au gouffre. Car elle nomme le gouffre, non pour l’éclairer, mais pour en être la plus belle résonance. Ainsi, comme la chandelle des tableaux de Georges de la Tour, ne sert-elle pas à donner lumière, mais à sonder ce qui, de l’obscur, se laisse capturer : cette ombre qui structure l’envers, l’autre côté des choses.
Que peut (doit)-elle offrir au lecteur d’aujourd’hui ? Non une échappatoire au monde, mais un monde concurrent. Ainsi seulement pourra-t-elle rendre compte de l’indéfinissable, de ce qui passe en fraude la frontière entre mots et silences. Tout en se gardant de séparer visible et invisible, indissolublement liés par le secret dont le poète est témoin. Car en notre ère où nos vies s’étalent à loisir sur des succédanés de lien social, pourra se dire poète celle ou celui qui se trouvera témoin de la proximité d’un secret, et qui saura en même temps que tout secret éventé porte sa nuit.
À la fois passeur et passage, en somme.
Et pour finir en compagnie de René Char et ainsi boucler le cercle, disons que, à la Fureur de l’époque actuelle, la poésie, simplement, oppose le Mystère. Sans doute la plus belle sorte de résistance.

Jean-Louis Bernard

07/11/2020

Editorial du numéro 65 de "Diérèse" : Alain Fabre-Catalan

iLa voix de la traduction

                    Das Gedicht denkt an die Begegnung.
                    Le poème pense à la rencontre.
                    Paul Celan

Un lieu commun présente la traduction de la poésie comme une tâche impossible. Au lieu de craindre que la poésie ne se perde dans le passage périlleux d’une langue à une autre, ne vaudrait-il pas mieux considérer que cet enjeu inhérent à la tâche de traduire est le point d’appui nécessaire à une entreprise qui vise, au même titre que l’écriture de la poésie, à rendre à la parole son intensité et sa présence ? Il importe en effet que le désir de traduire se nourrisse du souci de la poésie, comme un encouragement à être poète, une manière de vivre mot après mot la remontée d’une mémoire qui s’éveille au plus près de l’œuvre pour renaître dans la dimension sonore d’une autre langue.

Traduire dans la forêt non plus seulement des signes, mais des sons et des sens, c’est entrer dans la différence des langues et de leurs harmoniques si dissemblables avec le désir de reconstituer en quelque sorte l’oracle et d’interpréter ses paroles. L’intensité de cette expérience fait de celui qui s’y engage un proche de l’auteur qu’il a choisi de suivre sur les chemins de l’écriture afin que dans le texte traduit continue de résonner, avec les accents d’une langue autre, la voix singulière du poète.

Lire de la poésie, c’est toujours d’une certaine façon commencer à traduire ce qui d’abord se donne dans l’immédiat de l’écoute du son, du rythme et de la voix qui monte dans la parole du poème. Comme un dialogue qui s’instaure alors s’ouvre à un certain moment tout ce qu’il y a d’avenir dans cet échange voué à la présence poétique qui passe d’une langue à l’autre. Pour que traducteur et auteur marchent sur le même chemin, il y faut de l’admiration et le désir de faire revivre le poème, instant par instant, afin de dégager un lieu où se retrouver dans la parole d’un autre. Tel est l’horizon espéré de ce voyage au long cours où le risque permanent est de faire fausse route.

Que nous dit la traduction, sinon que la poésie se doit d’être un chemin qui outrepasse les frontières afin de reconnaître les multiples séjours de la parole du poème. Elle est le dévoilement d’une vérité qui ne se réduit pas à la seule signification des mots et elle nous rappelle qu’il s’agit bien là d’un acte d’écriture né de la rencontre de deux voix. Ainsi traduire la poésie, c’est véritablement l’écrire et faire sienne la musique des mots qui va naître cette fois au sein de sa propre langue, au sens d’une partition dont il faut régler les accords. C’est aussi permettre que les mots, quelle que soit la langue considérée, finissent par être délivrés de leur lourde tâche de signifier pour que le poème puisse faire entendre sa parole, et que le rythme qu’on y aura perçu soit au diapason du sens qui se donne à vivre.

Le traducteur porté par sa passion pour une œuvre dont il aime la présence investie dans des mots qui pourtant ne sont pas les siens, manifeste sa fascination pour cet autre qu’il n’est pas mais qu’il cherche à rejoindre dans ce passage vers la traduction, ce lieu d’un entretien incessant qui s’offre comme autant de marques de l’hospitalité dans le creuset des langues. Avec le geste du traducteur, la poésie travaille à réinventer les frontières entre soi et l’étranger, cherchant à rapprocher les langues de manière à ce que le feu de l’une éclaire les ombres de l’autre, franchissant ainsi ce seuil où la lumière qui vient se trouve prolongée par d’autres lumières. Ce dialogue né entre l’ici et l’ailleurs constitue l’horizon toujours recommencé de la parole poétique et devient le lieu de reconnaissance des poésies du monde dont la traduction ne cherche pas à faire disparaître les différences mais à être l’expression même de cette différence.

Le poème dans sa traduction s’annonce telle une voix qu’il faut accueillir à l’intérieur d’un nouvel espace où le son et le sens se mêlent et se recomposent différemment avec la tonalité et l’unité d’une parole retrouvée qui, à mesure, reprend vie. Entre soi et l’autre, un chemin s’est ouvert qui nous fait signe dans un jeu de regards où se loge l’échange de ce qui n’est encore qu’une promesse, le don d’un avenir, comme cette « poignée de main » à laquelle Paul Celan identifiait le poème.


Alain Fabre-Catalan
Mai 2015

L'éditorial du numéro 79 de "Diérèse" : Daniel Martinez

Notes et contre-notes

Dans la succession des éclipses et des réapparitions du sens qui président à l’écriture, le poète est d’abord un scribe ; et le style qui lui est propre rejoint la perpétuelle métamorphose qu’il célèbre, de la manière. Où les mots, à la fois part du poème et porteurs de l’univers spirituel saisi comme voix de la vie jouent librement d’une petite musique intérieure et se donnent aux franges d’une approche plus vaste. Espoir et détresse tour à tour peuvent s’y lire, comme les constituantes principales de nos existences, parfois bien loin du "bel aujourd’hui" que Mallarmé appelait de ses vœux ; malmené qu’il est dans ses dérivés sociétaux, en particulier dans l’altération à grande échelle de la notion de nature – avec effet retour, inévitable... Par parenthèse, lorsque Gao Xingjian m’a dédicacé « Esprit errant pensée méditative » (éditions Caractères), il a simplement noté en page de garde, sans formule de politesse et dans sa langue mère : "Gardez bien ce livre" : conçu de la sorte un peu comme un être vivant, à sauvegarder.

… Non transparente aux refrains productivistes de notre temps, la langue poétique ne saurait pour autant concrétiser l’espérance d’une universalité abstraite ou accomplie, mais se donne comme la rupture d’un dire, réfractaire au déjà-dit. Plurielle, elle s’offre à qui veut l’entendre pour ce qu’elle est d’abord, tension d’être, irrésistible, hors la butée de l’insignifiant. Pour approcher enfin, s’il se peut, une dimension perdue de la voix.

Yves Bonnefoy, était lui en quête d’un "arrière-pays", rythmé par "les mêmes horizons qu’ici, les mêmes seuils et les mêmes hommes, au mieux quelque variante sans grand relief au sein d’un unique réel". À la différence d’un Rimbaud, plus porté vers un "avant-pays", lié à une dimension de la perception qui n’est ni neutre ni neutralisée, et qui garderait en elle quelque chose du sentir. Sachant que l’appétit vient en voyant et que la peau des choses, touchée par l’œil, semble frémir alors. In fine, qui embrasse qui, de l’aube ou du poète ?

L’écriture advient dans l’espace défini par le sens qui s’épanche entre la vie et le travail de l’œuvre proprement dit, entre la réalité porteuse qui marque la boucle originaire, le nœud fondamental et la forêt (selva oscura) qui noue fil à fil la conscience du tout et le mythe de chacun. En même temps que l’auteur advient comme sujet dans le monde, l’écriture est manière pour lui de faire la lumière sur sa vie. Dans une expression qui touche aussi bien au pré-verbal et au non-verbal qu’au verbal, en reculant jusqu’aux domaines privés de parole et de conscience pour les restituer au verbe.
Ici et maintenant où tout se joue, dans un mode nouveau d’être et de percevoir marquant son avancée :

      "La fenêtre s’ouvre comme une orange
      Le beau fruit de la lumière"
      (Calligrammes, Guillaume Apollinaire),

l’écriture dessine ce moment particulier où l’auteur se mêle à une histoire qui n’est plus seulement la sienne, et puise dans ce grand "réservoir" en fin de chaîne impersonnel qu’est la littérature, pour se mettre à l’œuvre.

Si les langues de la poésie ne devraient en aucun cas nous cloisonner (Paul Celan définissait le poème comme "une poignée de main"), on remarque dans la poésie contemporaine une fuite plus ou moins prononcée du subjectif (du lyrisme en particulier, accusé de réduire la sphère poétique à l’ego de l’auteur). Pour couper court à ce reproche un peu facile, mais qui a fait florès, Jude Stéphan remarque : "On ne peut échapper à la subjectivité – il y a quand même un sujet qui écrit – sauf à quitter réellement la poésie, comme l’a fait Rimbaud."

Ne nous méprenons pas : il n’existe pas de simple rapport de sujet à objet entre l’auteur et l’écrit. Le scripteur entre dans le corps du texte, fusionne avec lui. Le poème est d’abord une entrée dans le regard, une manière de réconciliation entre le monde des apparences et celui que l’auteur porte en lui, réanimé. Portée par ce désir de reconstruction, la création littéraire revient à rythmer le temps qui n’est pas celui de l’immédiat quotidien : elle continue certes d’en être redevable, mais en dérange l’ordre premier. Sachant que la mise à mots de la réalité dans le poème est liée à la mémoire de tout ce qui pourrait s’effacer comme à la projection de tout ce qui pourrait recommencer.

Daniel Martinez