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24/03/2018

Sophie Avon présente Thierry Metz (Diérèse 52/53 et 56)

Thierry Metz, enfant radieux et homme des gouffres

 

Il avait les yeux clairs et des mains noueuses, larges, sculptées dans la caillasse qu'il semblait vouloir creuser pour l'éternité.

Les mots étaient sa pierre et sa terre, ce sur quoi il ne cessait de planter. A commencer par lui même qu'il lui fallait planter et planter encore pour tenir bon. Mais l'homme qui penche ne tient pas droit et le premier vent le ploie. Thierry Metz ployait, s'agrippant aux mots qui dormaient en lui et qu'il réveillait doucement, tirant d'eux une musique à fendre l'âme. C'était des mots en forme de pétales et de galets, des mots simples et courts, des mots nets et précis qui racontaient le fil du temps, détaillaient les jours de labeur ou de solitude. Avec ces mots-là, il traçait le jardin où chaque homme voudrait naître et mourir. 

Ses mots ne pesaient guère ni ne peinaient. Ils ne consolaient sans doute pas non plus, pas assez - à commencer par celui qui les écrivait -, mais ils apaisaient l'esprit et remuaient étrangement. Ils ne pèsent pas davantage aujourd'hui où reprenant les livres de Thierry Metz, je tourne ces pages larmes aux yeux - et derechef, ils me remuent.

A la vérité, ses mots ne sont ni douloureux ni funèbres mais d'une lumière si éclatante au contraire, qu'ils empêchent de voir ce qu'ils dérobent. Ils sont si lumineux qu'ils éblouissent avant d'éclairer, et qu'éclairant ensuite, ils exposent un sens déjà enfui. C'est qu'ils se donnent la peine de tourner autour de ce trou noir dont le poète, infatigablement, reprend le cercle pour que la vérité du monde, éventuellement, consente à apparaître. Thierry Metz n'a fait que cela avec une patience de sage et une fragilité d'écorché : il a approché au plus près du réel sachant qu'il ne l'atteindrait jamais - ou si fugacement que le temps de l'effleurer, il serait déjà évanoui -, mais retournant les pierres, il a exhumé le ciel.

Poète qui bâtit et manœuvre qui creuse, déblaie, casse, refait, empile, cimente. On croit que c'est un travail physique, simple, or les mains n'y suffisent pas, ni la solidité du corps. Ce qu'il faut, c'est y plonger et accepter de n'en rien saisir.  

Thierry Metz voulait-il "être graine pour revenir feuillage le soir", comme il l'écrit dans "Le Journal d'un manœuvre" ? Ou cherchait-il à jamais ce qui "s'est retiré, qu'on ne trouvera qu'après s'être soi-même retiré", comme il l'écrit dans "L'Homme qui penche" ?

"Ce que je vois n'est jamais complet, écrivait-il encore, silence et mots sont nos bûchers". Comment vivre quand on brûle d'écrire et de se taire, que les mots sont vains et que pourtant, ils sont là, au plus profond de soi, faits pour être cueillis, inaccomplis sans doute, incomplets et orphelins - mais néanmoins vibrants d'amour, d'humanité et de force ?

Comment fait-on quand on est un poète à la fois ailé et entravé? Un esprit libellule dans un chagrin de plomb ? Une âme céleste enfermée sous la terre ? Un enfant radieux et un homme des gouffres ?

 

Sophie Avon

Sophie Avon, née en 1959 à Oran en Algérie, est une écrivain et critique de cinéma. Elle a fait ses études à Bordeaux et à Paris (au cours Florent), vit une année à Amsterdam, puis entreprend la traversée de l'Atlantique à la voile qui la mène jusqu'au Brésil. Son premier roman, Le Silence de Gabrielle, paraît en 1988. Onze ouvrages suivent, publiés chez Arléa, Gallimard, Denoël et au Mercure de France (en 2016, Le Vent se lève).

13:01 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

22/03/2018

Edward Estlin Cummings (1894-1962)

16 poèmes enfantins

Sous le titre 16 poèmes Enfantins (en français dans le texte), Cummings a publié à compte d'auteur, en janvier 1962, un choix de poèmes évoquant l'enfance, et reprenant souvent des formes comme la ronde ou la comptine, avec leurs jeux de rythmes et de sons. A l'exception d'un texte extrait de 95 Poèmes, j'ai retenu certains de ceux que D. Jon Grossman n'a pas traduit dans 58 + 58 Poèmes (Christian Bourgois, 1979).
C'est un Cummings presque trop sage qui apparaît ici. L'une des faces, pas la moins profonde, d'un magicien dont les tours périlleux effraient et dédouanent à la fois ceux qui n'ont pas envie d'aller plus loin. Plus Cummings avance en âge, plus il recherche le simple, qui est aussi l'unique, l'individuel, avec ce qu'il rassemble d'infini mystère, débarrassé de toute justification morale et donc collective.
Nostalgie de l'enfance ? Non pas. Plutôt une approche consciente de l'innocence, comme d'un but, une fin. Vieille valeur usée ? Qu'on se rappelle la phrase de Rimbaud : "Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence". Jacques Demarcq

1

pourquoi es-tu parti
petit quatrepattes ?
tu as oublié de
fermer tes grands yeux.

où donc es-tu parti ?
à de mignons chatons
ressemblent les feuilles
qui s'ouvrent à la pluie.

mignons chatons que l'on
appelle printemps,
est-ce cela qu'on caresse
peut-être endormi ?

le sais-tu ? ou peut-être
quelque chose est parti
en silence comme toujours
quand on n'regardait pas.

 

2

porc-épic & porc-épette
assis dans une lune)

plus noirs que rêves
sont ronds comme une prune font
silence ensemble

deux-faits-d'un

& rien qui ne dise partout

"la neige va venir" &
se prenant pour des oiseaux assis

ces créatures de piquants
(endormies doivent partir

choses-sans-ailes

 

3

ho mais au fait
quelqu'un l'a-t-il vu
le petit toi-moi
sur la colline verte
il faisait un vœu
qu'il lançait au bleu

par chutes et par bonds
s'envolait son vœu
(plongeait comme un poisson
mais montait tel un rêve)
palpitant comme un cœur
chantant telle une flamme

ô bleu emporte mon
bien plus loin que loin
et au-delà du haut
plus bleu prends-le tien
plus bleu prends-le nous
par delà tous les où

quelle pure merveille
est le bout d'une ficelle
(murmure petit toi-moi
comme s'enfuit la colline)
quelqu'un me dira-t-il
pourquoi les gens le lâchent

                    traduction de Jacques Demarcq

10:35 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

21/03/2018

Le Roi de la dérèglementation

"Où s'arrêtera-t-il ?", m'écrivent quelques-uns... Et je ne sais quoi répondre. Lorsque j'étais étudiant en droit, on parlait de "fait du prince" pour désigner un domaine échappant à la loi, au Parlement et à ses élus. Une survivance de notre histoire monarchique. Il y eut des monarques éclairés, d'autres pas. L'actuel occupant de l’Élysée l'est-il ? Poser la question, c'est déjà y répondre.

Somme toute, sur quoi mise-t-il ? Pour commencer, le silence bienveillant de la presse subventionnée et du milieu intellectuel. De ce côté-là, c'est une réussite. Puis, le nivellement par le bas : on casse les résistances dans l'entreprise, on fractionne en petites entités les secteurs les moins compétitifs, on noie le poisson avec une communication à tout-va sur des faits sociétaux directement exploitables (développement durable, revalorisation du travail féminin et tout ce qui s'y rattache par exemple). Sans oublier d'agiter le thermomètre humanitaire au passage (ponctionner les retraités pour en donner un peu aux jeunes - ces temps-ci on ne peut plus précarisés), et de s'appuyer dans la foulée sur la frange populiste pour resserrer les écrous du cadre national. Pour solde de tout compte, remuer à la grande cuillère/langue de bois et le tour est joué !

En bref, ce qui se prépare est des plus préoccupants. Car en s'appuyant sur le ventre mou d'une nation qui cherche à préserver ses petits avantages pour ne pas se retrouver dans le rouge, et en traitant avec un souverain mépris les opposants tout comme "les gens de rien", ceux qui ne font pas la "grande" histoire en quelque sorte, on mise sur le court terme : aller vite, pense-t-il, notre "parfait" chef d'entreprise (dixit "Challenge"). Il ne lui manque plus à présent qu'un dessert à la mesure de son appétit. DM