241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01/02/2019

Quelques pages de mon Journal

Vous parler aujourd'hui d'un auteur rencontré au bonheur des jours, Gérard Engelbach. Voici ce que j'ai noté de notre entretien, sans aucune autre logique que le flux des paroles, de la vie tout simplement. Amitiés partagées, Daniel Martinez :


C'était du temps de l'Occupation, ils étaient quatre poètes à se réunir autour d'un verre au Rouquet, rue des Saints-Pères à Paris : André Frénaud, Guillevic et les deux Jean : Tardieu et Follain. Vous n'ignorez rien de sa triste fin, à l'ami Follain : il finit écrasé place de la Concorde, au sortir d'un repas, et distrait comme de coutume... Nos compères se lisaient leurs derniers poèmes, échangeaient leur impressions.
Des années plus tard, Gérard conte l'anecdote à Michel Deguy, qui lui rétorque : "Vraiment ? Mais ne craignaient-ils pas de se faire voler leurs trouvailles ?". Un sourire en coin qui précède le mien, nous nous regardons et... Pareille idée n'aurait jamais effleuré ces auteurs qui se retrouvaient en poésie, loin d'une vision protectrice de leur création. Pourquoi voler un ami ? Il ajoute : "L'auteur est vecteur de la création, qui ne lui appartient pas." Puis me lit un extrait de son opus, paru chez Sud en 1987, Peupliers dans ma musique : "Dans la forêt sans âge. Roulant de mur en mur. Déchirant l'invite, poursuivant seul : pas ennemi, pas de farouche idée. Assis, regardant. Le bruit, le mouvement, les mâts comme un tapis d'aiguilles. A toutes fins utiles un quai, la grande bouche bleue." DM

11:25 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

31/01/2019

Quelques pages du Journal de Sylvie Huguet

27 janvier

Je suis enfermé dans mon bureau depuis des heures, et voici trois jours que je manque le lycée. Le proviseur a téléphoné, mais j’ai raccroché quand j’ai reconnu sa voix. Maintenant je ne prends plus les appels. J’entends Monique qui tambourine à la porte, elle pleure, je crois. Ne pleure pas, Monique, bientôt tout sera terminé, j’aurai bientôt percé l’énigme de Chevaux fabuleux.
Heure après heure, je m’immerge dans la contemplation du tableau, dans la sérénité attentive des chevaux palpitants d’étoiles que le peintre a modelés dans le ciel nocturne pour leur confier sa vision secrète, et heure après heure je m’approche de cette vision. Quand je poserai mon stylo, quand je porterai de nouveau les yeux sur l’aquarelle pour un recueillement ultime, je me coulerai tout entier dans leur regard, et je partagerai enfin leur songe de quiétude cosmique et leur extase immobile. Alors Monique pourra faire enfoncer la porte. Libre de toute entrave, à la fois contemplateur et contemplé, je me serai dissous à jamais dans la peinture, pour toujours absorbé par le bleu des chevaux.


Sylvie Huguet

11:08 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

30/01/2019

Quelques pages du Journal de Sylvie Huguet

25 janvier

Monique me harcèle pour que j’accepte de donner les leçons particulières qu’elle m’a trouvées. « Tu gagnes peu, me répète-t-elle. N’oublie pas que nous aurons des frais supplémentaires quand le bébé sera là. » Comme si je n’étais pas déjà dévoré de tâches mercantiles ! Sur mon bureau, les copies de l’examen blanc me narguent. J’ai pris un retard de huit jours sur la date prévue pour les rendre, si bien que mes collègues me harcèlent aussi. Tous voudraient m’accaparer sans partage, m’interdire les espaces de contemplation où je m’absorbe et qui me permettent de respirer, comme un plongeur rejoint l’azur ébloui de la surface pour y gonfler ses poumons d’air pur. Si je m’imprègne suffisamment du bleu profond de leur poitrail, si j’épouse d’assez près la courbe de leur encolure et la direction de leur regard, peut-être pourrai-je à nouveau partager le songe enchanté qui les maintient dans leur extase immobile, et tout ce qui m’entrave se déliera enfin. Ma vie, ma femme, mon fils, l’appartement dont il faut payer les traites, le pullulement des insectes humains dans la ville couleur de suie, tout me harasse, tout est en trop, je voudrais tout effacer d’un coup de gomme, tout recouvrir d’une coulée de peinture bleue comme une nappe de jacinthes recouvre les sous-bois.


Sylvie Huguet

05:16 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)