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05/01/2020

"Loup", un conte de Dominique Roger

Comme chaque soir, au moment où le jour se suicidait, ivre de lumière solaire, la haute vigie du bout de l'île s'illuminait d'une mince lueur vacillante, aux teintes orangées ; étrange touche fauve vibrante, venait s'amarrer délictueusement à ce long corps de béton nu et gris, juste bon à déchirer le roide manteau de pluie et à érailler la plainte lancinante du vent de noroît qui crie et siffle. C'est là que Loup venait prendre, depuis un temps que certains observateurs auraient juré immémorial, sa veille.
Si chacun, alentour, s'autorisait parfois à parler de lui, peu de personnes, en revanche, s'aventuraient à vous le décrire, à vous offrir la précision d'un détail physique, la fulgurance d'un trait de caractère. Autant d'application de la mémoire qui aurait subitement trahi un début de connivence.
Débarqué aux îles il y a plusieurs années, un de ces matins d'intense clarté insulaire qui sculptait dans le détail chaque ride de la mer et du ciel, chaque crevasse entaillant les tourbières du versant septentrional de la baie, Loup arborait un regard lavé, détrempé d'amour sûrement trop longtemps retenu. Comme si de vieux et pesants chagrins, aux fragrances éventées, interdisaient qu'on lui donne un âge, ou simplement une raison d'être, ici. Qui était-il ? A peine savait-on qu'il avait été photographe.
Aux heures matutinales, il faisait escale au "Clair, obscur", le bistrot-refuge des marins en partance et de ceux qui, désormais loin des odeurs de goudron et d'étoupe à calfater, avaient remisé au clou leurs désirs d'ailleurs. Dans le remugle de tabac froid et des caisses de poissons vides, la miséreuse assemblée d'habitués s'ébrouait, presqu'avec une frénésie malsaine, lorsque Loup poussait la lourde porte vitrée, maculée de réclames antiques qui avaient "ripoliné" l'imagination domestique de plusieurs générations d'îliens.
   - Alors, on attend toujours, là-haut perché ?, lançait immanquablement le plus hardi.
   - Oui... mais la vie n'est somme toute qu'attente, non ? A moins que..., répliquait Loup, énigmatique et serein.
Et, sa pinte de mousse ambrée, bue à régulières lampées, il disparaissait jusqu'au jusant crépusculaire.
Neuille, l'innocent aux yeux nyctalopes, affirmait que Loup tutoyait les oiseaux de mer, noircissait des poèmes dans les ressauts des cailloux coruscants, polissait des blocs de calcaire ardoiseux jusqu'à en faire naître de singuliers et hiératiques monstres de pierre.
Il disait également, la voix voilée de tremblements, que se profilait dans son sillage le souffle de la peur. Quelque chose de comparable à cette visqueuse angoisse qui, une crayeuse nuit d'équinoxe vernal, s'était emparée à jamais du pauvre Neuille.

 

Des journées lentes et lourdes s'égrainèrent. Les averses furibondes eurent bientôt cessé de lâcher leur plomb, laissant place à l'époque où chaloupes et canots de pêcheurs, repeints à neuf, cinglaient, voiles apiquées tendues sous les âpres caresses du vent, vers l'ouest et ses eaux sardinières.
En cette aube encore hésitante, Neuille arpentait méthodiquement l'estran, s'amusant à découvrir le paysage, revêtant des aspects insoupçonnés, dans le miroitement irisé de grandes flaques d'eau.
Dans quelques minutes, la clarté nimberait les contours flous des reliefs paysagers. Au loin, la mystérieuse lucarne allait, comme à l'accoutumée, retrouver l'obscurité. Cependant, ce matin-là, la lueur douceâtre dispensée par la chandelle persista longtemps après l'apparition du jour. Neuille, après avoir croisé la vieille Ketta, l'ancienne gardienne du phare du Ponant, décida de marcher vers la fascinante lumière. Rapidement, il franchit la sombre ria, s'aventura au cœur du vaste étier asséché, surprit un couple de courlis aux aguets sur la dune.
Bientôt rendu au pied de la massive tour, il la contempla, effrayé, en une contre-plongée vertigineuse. La porte métallique d'entrée entrebâillée, il grimpa à la hâte l'interminable escalier à spirale. L'haleine courte, il parvint enfin au sommet. La coupée de l'insolite vaisseau s'ouvrit sur le spectacle violent du corps de Loup, prostré dans un angle, une discrète petite marée rouge et moirée perlant aux commissures des lèvres. A son côté, sur le châlit, un squelette frêle, que la gazette locale révélera, dans son édition du lendemain, être celle d'une jeune femme, macabre Ophélie d'outre-tombe prénommée Iris.
Assis en tailleur au milieu des gisants, Neuille, baigné par les rayons dorés du soleil canalisé par les parois de béton biseautées de la meurtrière, lut les dernières lignes écrites avec un évident soin par Loup : "Qu'est-ce que l'espoir sinon l'attente qui vous quitte. Celui qui a tout vécu et qui a tout perdu, celui-là peut cesser d'attendre. Aujourd'hui, je conçois seulement qu'approche l'heure de m'en remettre au hasard..."
Dehors, au ciel, des îles blanches et opalescentes s'entrechoquaient avec indolence.

Dominique Roger

13:27 Publié dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0)

04/01/2020

Pierre Dalle Nogare (1934-1984)

J'ai beau chercher - dans le deuxième tome de l'Anthologie de la poésie française du XXe siècle (ouvrage piloté par Jean-Baptiste Para, éd. Gallimard, 27/2/2002) - trace de Pierre Dalle Nogare, rien de rien ! Heureusement, oserais-je dire, Diérèse a publié des inédits du grand poète qu'il fut, en voici une page, écrite peu de temps avant qu'il ne se retire de ce monde, à l'aube de ses cinquante ans. Jugez-en plutôt. Amitiés partagées, Daniel Martinez

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Tu veilles le feu
Dans la limite des cendres
Et la nuit
Montre la nudité de l'âme,
L'oracle du sel
Dans l'eau divisée.
Je parle bas
D'un lieu vide
Où parfois
Je vais dans l'intérieur du Temps
Écouter la mort
Poser ma face sur ton visage.
Je suis seul
Dans l'éclat de mes plaies
Et je dis l'attente des choses
Devant ta présence.


Pierre Dalle Nogare

22:32 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

"La poésie est toujours en un sens un contraire de la poésie", par Georges Bataille (1897-1962), "La littérature et le mal", éd. Gallimard, 1957.

Je crois que la misère de la poésie est représentée fidèlement dans l'image de Baudelaire que Sartre donne. Inhérente à la poésie, il existe une obligation de faire une chose figée d'une insatisfaction. La poésie, en un premier mouvement, détruit les objets qu'elle appréhende, elle les rend, par une destruction, à l'insaisissable fluidité de l'existence du poète, et c'est à ce prix qu'elle espère retrouver l'identité du monde et de l'homme. Mais en même temps qu'elle opère un dessaisissement, elle tente de saisir ce dessaisissement. Tout ce qu'elle put fut de substituer le dessaisissement aux choses saisies de la vie réduite : elle ne put faire que le dessaisissement ne prît la place des choses.
Nous éprouvons sur ce plan une difficulté semblable à celle de l'enfant, libre à la condition de nier l'adulte, ne pouvant le faire sans devenir adulte à son tour et sans perdre par là sa liberté. Mais Baudelaire, qui jamais n'assuma les prérogatives des maîtres, et dont la liberté garantit l'inassouvissement jusqu'à la fin, n'en dut pas moins rivaliser avec ces êtres qu'il avait refusé de remplacer. Il est vrai qu'il se chercha, qu'il ne se perdit, qu'il ne s'oublia jamais, et qu'il se regarda regarder; la récupération de l'être fut bien, comme Sartre l'indique, l'objet de son génie, de sa tension et de son impuissance poétique. Il y a sans nul doute à l'origine de la destinée du poète une certitude d'unicité, d'élection, sans laquelle l'entreprise de réduire le monde à soi-même, ou de se perdre dans le monde, n'aurait pas le sens qu'elle a. Sartre en fait la tare de Baudelaire, résultat de l'isolement où le laissa le second mariage de sa mère. C'est en effet le "sentiment de solitude, dès mon enfance", "de destinée éternellement solitaire", dont le poète lui-même a parlé. Mais Baudelaire a sans doute donné la même révélation de soi dans l'opposition aux autres, disant : "Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires, l'horreur de la vie et l'extase de la vie."


Georges Bataille

 

14:11 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)