241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25/09/2018

Herberto Hélder de Oliveira, traduit par Filipe Jarro

Après l'émouvant hommage à Claude Courtot signé par Jean-Pierre Silbermann, revoici un poète dont les médias parlent peu certes, mais non sans qualités... De sa fameuse interview conduite par Filipe Jarro en 1999, un deuxième extrait de ce qu'il (lui) disait alors :

"Quand elle finit de lire le manuscrit d'Une Saison en Enfer, l'ébahie Veuve Rimbaud - comme elle-même signait sa correspondance - questionna son fils sur le sens de ce qu'elle venait de lire. Arthur répondit que cela signifiait littéralement et dans tous les sens ce qui s'y trouvait. Bon. Aidons un peu cette sorte de veuves : pour chaque auteur le sens de chaque poème est littéral. Si les veuves y parviennent - que diable ! elles doivent bien parvenir à quelque chose -, qu'elles trouvent cette littéralité. Je crains qu'elles ne la trouvent jamais, car ou bien l'on comprend tout comme chose évidente, je veux dire : la littéralité de l'auteur coïncide avec la littéralité du lecteur, ou bien il n'y a pas de remède au veuvage. Assez de conversations au bord de mer quand la mer est là, invitation au voyage, la mer attend le bateau ivre."

Ne coupez pas le cordon qui relie le corps à l'enfant du rêve,
le cordon astral à l'enfant aldébaran, ne coupez pas le sang,
l'or. La racine de la floraison
caillée avec son nœud
au centre des bois
noirs. L'enfant du portrait
dévoilé lent à la lumière de quand on
dort. Comme il pense déjà,comme il a des ongles de marbre.
N'entaillez pas le placenta par où le souffle
du monde se répand dans sa tête.
La veine qui le relie à la mort.
Ne lui arrachez pas le bloc d'eau étreinte où il arrive
bras à bras. Il suffoque.
Mais ne dénouez pas l'étreinte insensée.
Il déplace la terre en se déplaçant.
N'essuyez pas le sel aux lèvres. Cet objet astéroïde,
ne le retirez pas.
L'arbre d'albâtre que les ruisseaux
frisent, laissez-le se fendre :
- Des entrailles, entre deux enfants, celui qui était vivant
et l'enfant du souffle, monte
tant d'opulence. Le travail confus :
que soit brillant le pourpre.
Rangées de soufre, rameaux de quartz, fluor âpre dans les bourses
pulmonaires. Laissez se répandre les réseaux
de la respiration depuis le chaos maternel jusqu'au rêve de l'enfant
exacerbé,
unique.

 

Herberto Hélder

in Última ciência

15:25 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

23/09/2018

Claude Courtot (1939-5 août 2018) nous a quittés, en hommage :

Le Claude Courtot vient d’appareiller. Il s’éloigne de la côte toutes voiles déployées. Il mouillera au large, car il est aujourd’hui interdit d’accoster à la voile dans les ports — et l’élégance de sa coque et de ses œuvres vives exclut qu’il puisse être doté d’un de ces moteurs auxiliaires qui carburent à l’au-delà. C’est un trois-mâts : sur le mât de misaine est gravé au couteau le mot liberté, sur le grand mât amour, et sur le mât d’artimon poésie. Ce n'est pas un corsaire accrédité par le roi, ni un pirate exclusivement préoccupé de rapines, — et ce n’est pas davantage un yacht de milliardaire. Il navigue de lui-même le Claude Courtot : ordres et injonctions lui viennent de la vague profonde de la mer. Il aime le vent et du vent se moque et le défie. Il lui est arrivé d’aborder aussi bien dans une baie introuvable du fleuve Amazone que sur les quais de Rome où, comme chacun sait, les bars à matelots autour de la fontaine de Trévise précipitent le jour dans la nuit et la nuit dans le jour.

Des hommes de pont aux maîtres voiliers et aux timoniers qui maintiennent le cap et se relaient, il est servi par un équipage nombreux mais sans commandant ni capitaine. André B. est préposé au traçage des routes de navigation, Alphonse de C., Jean-Jacques R., Robert S., ou encore Victor S. et Hubert R… sont maîtres de voiles (un grand bâtiment comme celui-ci demande un équipage choisi et compétent) ; Jean S. en est le bosco (ou maître de manœuvre) ; Benjamin Perret est à la barre, il assure presque toujours le quart de nuit, relayé parfois par Arthur Rimbaud et par Gérard de Nerval ; Jean B., Jorge C., Jean-Marc D., Jérôme D., Gilles G., Gérard R., moi-même et bien d’autres sans doute, en sont les gabiers préposés aux manœuvres de la toile et des ancres et à l’entretien des gréements.

Les ordres et messages venus du fond imposent des parcours inavouables et des chemins impratiqués. Ce qui motive ces directives est obscur et ne se réduit pas au goût de l’aventure, ni même à la simple fonction navigatrice propre à ce type de bâtiment. On pourrait croire que seul le caprice des profondeurs dirige ses appareillages. Mais qu‘elle est l’origine ou la raison d’être d’un tel caprice ? Cette très ancienne vague est issue, il me semble, du grand désir : celui qui conduit la nature, qui jaillit de la mort, qui émerge du néant originel. Ainsi, les bouleversantes demoiselles de hasard gouvernent, pour une part, le Claude Courtot. Elles nagent nues devant sa proue et basculent derrière l’horizon, ou bien elles grimpent dans ses vergues, se faufilent sans pudeur dans son gréement et sont saisies par les nuages au sommet de ses mâts. Pour le reste, pour tout le reste, n’oublions pas que lorsque le caprice se fait nécessité le Claude Courtot est aussi un navire de bataille. Soutenue par son équipage, sa manœuvre, tant à l’étoile qu’au compas, sa manœuvre violente, est dictée par le combat qu’il mène contre tout ce qui, au nom du profit, au nom des honneurs, au nom de Dieu et de l’ordre, ou simplement par résignation, domine les mers presque sans partage aujourd’hui pour faire échec à la liberté, à l’amour, à la poésie. 

20:54 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0)

21/09/2018

Tisser le silence : une page de mon Journal

         Vendredi 21 septembre 2018

     Dans Recherche de la base et du sommet, René Char écrivait : "En ce temps-là, il y avait si peu de pain à manger que Braque supprima le pain, mais rétablit le blé." ("Octantaine de Braque"). Ce retour à l'essence rappelle, dans un registre certes plus concret, ce que convoient les veines dans la chair jusqu'au dernier souffle, invisible à l’œil nu et pourtant.
     En poussant ce matin les épais volets de bois de la chambre, laissant entrer un jour glauque (le tout premier de l'automne) j'ai revu ce qu'une main preste avait tracé au marqueur la veille au soir sur une affiche publicitaire, en gare de Nogent-sur-Marne : "La consommation ne sera jamais justifiée par la poésie. Brûlons les idoles !" Tout à fait.
     La conscience du monde : voliges de peuplier tremble. Ces formes chuchotent, bavardent, soliloquent. Vivantes, elles palpitent. Et réfléchissent ce qui nous aveugle. Aujourd'hui plus qu'hier. Amitiés partagées, Daniel Martinez

10:49 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)