241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/10/2018

Ana Victoria Lovel, poète argentine

Traduite par Pacôme Yerma, voici une poète qui mérite qu'on l'écoute et qu'on la lise entre les lignes, Ana Victoria Lovel nous parle aujourd'hui d'un film de Wim Wenders, Les Ailes du désir [bien au-dessus de la production actuelle de ce cinéaste (...) qui vieillit mal ; je me souviens particulièrement de "Au fil du temps", qui se passait le long de la frontière entre les deux Allemagnes avant que ne tombe le Mur, ou de "Alice dans les villes", un road-movie à prendre de court les moralisateurs en herbe], oui, Ana Victoria Lovel évoque au passage "les capricieux méandres de l'histoire" niellés par ces jeux de sons entre "sens", "non-sens", encens" :

Monólogo de ángel primero de Wenders

                                     para Alejandro Pidello

 

Frotaba las alas contra el perramus
como si manos fueran ahuecadas por la niebla
traspasadas por agujas de campanarios
en la devastada ciudad/
escalaba con la retina/del trapecio
la cuerda
remontar podría meandros divagantes de la historia
si su condición trocar pudiera
por un par de piernas.
Huir arrastrándose de la eternidad 
o de esa su fábula
para sentir el peso de la gravedad
amasijo de los sentidos
un nonsense de amor.

Qué incienso ahume por esta noche
humanamente leve, misere de mí.


Ana Victoria Lovel

* * *

Monologue du premier ange de Wenders

                                     pour Alejandro Pidello

 

Il se frottait les ailes contre le ciré
les mains comme creusées par le brouillard
transpercées par les aiguilles des campaniles
dans la cité dévastée/
il haussait le regard/ jusqu'à la corde
du trapèze
remonterait-il les capricieux méandres de l'histoire
s'il avait pu échanger sa condition
contre une paire de jambes.
Fuir en s'éloignant de l'éternité
ou de cette fable-là
pour sentir le poids de la gravité
confus amas des sens
un non-sens d'amour.

Quel encens s'exhale en cette nuit
d'humaine légèreté, misère de moi.

05:47 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (2)

13/10/2018

Dominique Fourcade

On vous a (sans doute) parlé de Deuil, de Dominique Fourcade, livre paru chez POL cette année même, écrit à la mémoire de Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur. Mais j'ai dans ma bibliothèque un petit bijou du même auteur édité par Michel Chandeigne en septembre 1987 : Extrait ordinaire, enté de cadmiums de Brigitte Komorn et imprimé à 400 exemplaires, dont 30 avec une jaquette en polyester peinte par ladite plasticienne.
On reproche aux notes parues sur les réseaux sociaux à propos de Dominique Fourcade leur ton trop élogieux, je serai moins emphatique que certains en écrivant simplement que Dominique a su concilier dans Extrait ordinaire  le courant objectiviste et cette petite source Lactée sous les paupières qui donne voix à l'Inconnu, comme qui dirait léviter sans quitter le sol. Voyez, écoutez plutôt ce que l’œil et l'oreille captent : qui n'est pas à situer dans l'imaginaire mais dans la constante volonté du scripteur de toucher par ses mots mêmes le manque de l'évidence. Ici une sorte d'art poétique, qui n'est pas au propre "le pied de la lettre" mais ce qui des vocables nous revient dans leur chair, en attente toujours, de paraître/naître :

Encore il y a le mot haie dont seule la raréfaction rend compte de mon angoisse

Et ceux qui ne sont pas le long de la voie ferrée mais dans une imagination en temps compensé
Corps laconique comme le mot trampoline
(Qui à l'occasion fait voile, le trampoline lacé,
Quand le catamaran se couche)
Ou mots à flotteurs extrêmes

Ou des autonomes comme le mot sein au pluriel
Vos
Conçus pour un soutien-gorge dos nageur

Et des corps tièdes (comme le mot pinède)
Ou humides (le corps du mot tiède par exemple) et des moments (des lieux ?) dans la langue où la vapeur s'inverse
Ou contenant un réel plus vaste qu'eux (seringue) et très spécifique

Je passe en train j'ai ma caméra je signe mon arrêt de mort je navigue en temps compensé

Odiah Sidibe athlète

Je passe devant moi (ce moi qui lit les écriteaux
Ne traversez pas un train peut cacher un mot renversant)
Je défile (ou le texte) je fais du mot à mot (qui ça) dans le texte induit
J'éprouve que je suis le texte et ma faiblesse ne fait que croître

Le poème est un tunnel plus vide plus fort plus dur
Plus net
J'obéis à toute induction je m'affaiblis souverainement
Le poème est un contrat d'obéissance, et d'affaiblissement
Le noir aussi est une question d'obéissance

Sur les côtés
De tous côtés mais pas devant
Le texte encore lui
Au moment où je l'attendais le moins
Le souhaitais le moins...

 

Dominique Fourcade

18:48 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

02/10/2018

Eugène Savitzkaya

Mais encore : un poème étonnant, images et sons, de cet auteur belge né en 1955, voici :

AIGLE ET POISSON


En l'air, sur saturne, sur les images neuf fois,
sur la bouche, sur le ventre, sur le feu levé,
il cracha comme le jet d'eau, poivre, écailles
et pollen, le jus avalé, le premier pépin explosé

 

brûlant les truies et colorant les saumons, sale,
soufré, gonflé et vide, cracha sur le toit, cils
chargés de couleur noire, cul taché buvant le
miel de la lumière de l'eau, et main sainte dans

 

la poche sacrée, tiède, aspergé, toujours vaincu,
paumes et seins plats, vieilli, flétri, mort
avec moi, avec les ombres du tilleul, à la tête
de cuivre, menthe, fleur coulant disparue, trou

 

dans la rivière et dans le mur de briques, à
travers la maison et sur le ciel, sur le pélican,
les tuyaux transparents, le cœur d'angélique,
la roue mélangeant le lac, les oreilles et les

 

sabots du monstre, le mouton rouge, le nuage du
soleil piqué et tombé, le plat de noix et de
cervelles à l'intérieur du grenier et l'escarpolette
du tailleur, par-dessus le bulbe de pierre et

 

d'excrément bleu, crachat de l'ange fouetté,
chiure de frayeur, semence de mouette ou d'aigle
chasseur, fontaine blanche et généreuse, tremble,
troène et saule, chaux éteinte sur les feuilles

 

et les os, éclaboussant de perles, de cristaux,
de poudre, poudrant la toison, secouant chaque
rameau de l'arbre à peinture, sauteur bondissant,
ressort, langue habile sur l'or et sur l'argent,

 

vis sans fin dans la porteuse de mercure et dans
le marin masqué, entre les roues, entre les lèvres,
entre les sœurs, et cracha, cracha jusqu'au sang,
jusqu'à la bile.


Eugène Savitzkaya

10:09 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)