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27/06/2019

Gu Cheng II, traduit par Annie Curien

"Les Yeux noirs" est un livre paru en mars 1986 à Pékin, aux éditions du Peuple.

 

Les yeux noirs

Le chemin de loess en hiver


c'est le chemin de loess en hiver
bordé de piles de galets
la poussière se repose dans la lumière pâle du soleil
gardant sa chaleur dans le froid
notre marche nous a fatigués
tu ne vois pas, dis-tu, cette maison vide
peut-être n'existe-t-elle pas, alors asseyons-nous
voici justement un talus


je connais bien les foins qui courent sur ces talus
ils sont coupés
ils se sont épuisés à donner leur sève
ils m'avertissent
que tout peut changer, en pleine nuit
le plus favorable des vents peut lui aussi
se transformer en une bête
qui hurle sauvagement
ils disent : ne restez pas assis trop longtemps
pourtant, tu dors encore
appuyée légèrement contre mon épaule
tes longs cheveux bruns recouvrent ma poitrine
ils s'étalent paisiblement
si fatigués qu'ils en oublient de flotter
le soleil, le soleil lui ne peut plus attendre
il pâlit, mon tendre regard
j'ai perdu le mot qui sait te réveiller


c'est le chemin de loess en hiver
la nuit profonde commence à s'étendre parmi les ombres


la première étoile n'a pas pleuré
elle a retenu ses larmes dorées
tu t'appuies légèrement contre mon épaule
dans un souffle que je ne peux tiédir
les lèvres tremblantes, tu murmures en rêvant
je sais, tu demandes le pardon maternel

Gu Cheng
octobre 1980

10:18 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

25/06/2019

Gu Cheng (1956-1993), traduit par Annie Curien

Un poète tragique, qui vivait parallèlement à son mariage, un amour concubin, qui tournera court. Il mettra fin aux jours de son épouse, avant de se pendre, laissant comme testament : "J'ai tué ma femme. Ne me regardez pas dans les yeux."


Les yeux noirs

Journal amoureux

il me semble que j'ai fini
par rencontrer la lune
verte diffusant une lumière bleue
peut-être un mince bouton doré
cloué au ciel velours-pourpre


le froid le froid des débuts


le mouchoir qu'on agite
qu'on retient en suspend
qu'on agite à nouveau
en direction des lointains
sur le rivage brun des Samoa
la nouvelle mariée marche vers l'océan


ne divague point ne divague point


derrière l'écran du ciel éternel
peut-être y-a-t-il deux colombes
endormies les ailes relâchées
un baiser tout juste oublié
continue de réchauffer
les territoires des vents de sud-ouest


l'envol l'envol n'a pas eu lieu


Gu Cheng
février 1982

11:26 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)

10/06/2019

Poésie chinoise : Yang Lian (né en Suisse en 1955, il a grandi en Chine)

Avant de vous parler de ma rencontre avec Gao Xingjian (prix Nobel 2000) le dimanche 9 juin, voici la traduction d'un (immense) poète chinois, Yang Lian, un auteur remarqué par l'ami Jean-Paul Bota, qui a écrit tout récemment aux éditions des Vanneaux un beau livre sur la ville de Chartres, illustré par David Hebert, livre qui sera chroniqué in Diérèse 77...
Premiers écrits de Yang Lian quand, en 1970, il est envoyé dans la province du Guangxi lors de la Révolution culturelle. En 1983 ses livres sont interdits en Chine ; Yang Lian s'exile quelques années plus tard, en Allemagne. Mais plutôt, écoutez-le :

Adagio de la mer

La douleur doit avoir son propre recoin : minuit
ou la fenêtre. La muqueuse de la mer colle à la vitre.
Avec lenteur la matière des ténèbres sourd de tes yeux.
Le vin rouge est fanal de bateau la nuit.
Tu entends l'estuaire des veines de ton corps crier un nom.
L'adieu qui se refroidit feuillette un manuel.
Au loin, un tableau noir     est accroché en-deçà de la nudité de minuit.
Les vagues n'en finissent pas de réciter les leçons d'un visage.


Le poème renvoyant la lumière     reflète la pensée des poissons avant leur naissance.
Mille lignes horizontales ajournent le mot mer.
La chair soumise des flots     se brise contre ce jour qui ne peut être ajourné,
tout comme chaque jour. Fixer le lointain est distanciation.
Le verre qui crisse alentour est aspiré par tes poumons.
L'angle mort, d'une lenteur plus qu'immobile, s'assied dans
l'ivresse. L'ouragan filtré devient l'autre face du réel incolore.
La souffrance, elle, est parfaite, est aveugle.

 

Yang Lian


Le jardin de ton corps


S'approcher pour humer ces deux baies à la chair bleuie
de froid, alors décembre et son odeur sont là.
Être contre la première gelée blanche sur la végétation boueuse
c'est presque voir ton utérus
enfanter des flocons de neige.
Les branches tout le matin ont gaulé ces taches dorées plein le sol.
Sans fin vers le ciel tu déverses un mur en briques rouges.
Le petit écureuil fait couler en cendres le cadre du tableau.

 

L'embryon passe la tête, gagne la profondeur de la chambre à coucher.
Les nuées, telles un pyjama noir, se balancent au clou.       Le vécu
marque au coin inférieur droit de la fenêtre une date imprécise.
Le nom avec indifférence mélange une fiole de vernis à ongles.
La vulve se retrousse indolente, dit : encore une année mise en ordre.
Un chat s'allonge dans ce bleu laissé par toi vacant.
Une pause effrayante entre deux averses de neige.
Le poème qui court sur le bec de l'oiseau, à l'évidence, a trouvé le mot magique.


Yang Lian


Merci de votre attention. Amitiés partagées, Daniel Martinez

18:42 Publié dans Poèmes | Lien permanent | Commentaires (0)