241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/04/2016

"Le Jardin exalté", Henri Michaux, éditions Fata Morgana, 1983

Voix sans pareille : Henri Michaux parle de lieux et de moments que l'on ne saurait situer, sinon dans la gorge, le regard, le cerveau qui sont les siens, les nôtres. Cela surgit d'entre les pages sans qu'il faille mettre un nom au frontispice du volume : voix aussitôt reconnue. L'aventure d'aujourd'hui concerne un coin de réel qui oscille entre le vu et l'inventé : tel est le Jardin exalté.

Les opérations de cette prose ne sont réductibles à aucun art poétique qui serait le partage du siècle. Elles se produisent sur fond anonyme de silence et d'ensorcellement. Un départ abrupt et anodin : "Il restait un peu du produit préparé, lorsque quelques jours plus tard on me proposa un jardin à la campagne. Quelqu'un voulait faire un essai." C'est le commencement d'une périlleuse expérience hors des limites de soi, maintes fois tentée, encore une fois réitérée. Vie et livre hors des normes et des bornes.

Le texte est fait d'une suite de paragraphes que séparent les ellipses des sensations et des pensées communes. Le reste du monde est abîmé dans ces trouées blanches de la typographie. Une attention sèche, anxieuse et comme mêlée à l'état second du drogué est accordée à quelques moments cernés de mutisme.

Le narrateur et sa compagne ont bu. Quels en sont les effets ? La métamorphose est permanente. L'organisme et l'univers deviennent des vases communicants. Le passage du produit dans le corps entraîne un monde autre. En gros plan, les impressions se déchiffrent sur la face de la partenaire, qui révèle à son corps défendant de multiples identités. Et soi-même (le narrateur, le lecteur), on se laisse assiéger par les mutations aiguës qui affectent les sens et les alentours : "Comme l'eau avance dans le lit d'un fleuve, pareillement la musique avançait dans le lit de mon être, entretenant, entraînant ampleur, et aspiration à l'ampleur." Malaise, vertige, euphorie.

Porté par cette prose, voilà qu'on sort de soi, rendu à la présence bruissante du jardin, "l'inespéré paradis" sans oripeau religieux ni symbole métaphysique. On déborde maintenant d'une félicité universelle qui n'est peut-être que l'intime conviction du sentiment d'exister un parmi tous. La matière a une âme, l'homme s'immerge dans cette âme matérielle qui lui offre enfin "le supplément attendu depuis longtemps".

On demeure confondu, au seuil du domaine, sous l'arbre de la connaissance, "là où l'indicible reste secret, sacré". Là où la personne rejoint l'univers. Mutuelle étreinte, réciproque paraphrase.

                                                                       Serge Koster

22/04/2016

Henri Michaux, année 1951, opus 3

Dans le journal Combat, du 21 juin 1951, Justin Saget publie une lettre ouverte de Henri Michaux. Il y expose les raisons de sa non-acceptation de prix littéraires. Les curieux se reporteront au deuxième tome de La Pléiade* pour y lire ce texte magistral.

Pendant l'été (22 août 1951), il écrit au critique Maurice Saillet :

"Non, les vacances des autres ne me donnent pas de blé. Et si l'on s'informe de farine, les moulins savent ce que ça veut dire, et ne répondront pas plus qu'ils ne tournent, c'est-à-dire peu. Mais les premiers sacs n'ont pas été brûlés, ils ont résisté à l'examen – aussi pourrait-on sans risque parier sur l'ensemble. Je suis peiné pour Sylvia**, dont la soeur, même si elle n'avait eu que la moitié de son charme, doit être bien pleurée. Amitiés à Sylvia, à Adrienne et à vous, admirable Savoyard. Quelle veine de respirer dans les chaumes l'air de Boëge. H.M" Cette lettre est inédite.

En automne, Michaux publie à Paris, chez un éditeur de ses amis qui restera anonyme, "Quelque part, quelqu'un", un opuscule de 26 pages, imprimé à 15 exemplaires. C'est en fait la reprise (avec quelques corrections) de 7 pages publiées par la NRF en octobre 1938 (n°301).

Il dessine à l'encre par des gestes aléatoires, de nombreuses pages de "signes", il en verra publiées soixante-quatre dans son fameux livre "Mouvements" (32 x 24 cm), pour les exemplaires de tête sous enveloppe et boîte titrées par l’éditeur, René Bertelé, Le Point du Jour, 1951. Esthétique de la vitesse...

La galerie Rive Gauche l'expose à Paris ("Mieux connaître Henri Michaux"). Il s'intéresse à Pierre Boulez.

                                                       Daniel Martinez

DEDI MICHAUX.jpg

Page de garde de l'exemplaire d'Exorcismes (1943) dédicacé à René Bertelé : "Que les sorciers et quelques autres de leurs EXORCISMES vous aident... ou au moins de leur stimulation avec l'amitié de Henri Michaux" 

 

*Bibliothèque de La Pléiade, NRF, Gallimard :

   Tome I (oeuvres de 1927 à 1947), 1998
   Tome II (oeuvres de 1948 à 1959), 2001
   Tome III (oeuvres de 1960 à 1984), 2004

    **Sylvia Beach, qui vient de perdre sa soeur

21/04/2016

Henri Michaux opus 2

Malgré le volume des trois tomes de La Pléiade consacrés à Henri Michaux, parus à La Pléiade, sous la direction de Raymond Bellour, Ysé Tran et Mireille Cardot & le travail des plus sérieux qui a présidé à cette impressionnante recollection des textes du poète dispersés aux quatre vents : en plaquettes, en revues, en programmes de théâtre, en catalogue d'expositions, en dactylogrammes, en livres - deux articles, n'ont pas été repris dans la prestigieuse collection, articles dont je vais vous donner lecture ici-même.

Voici  donc les deux articles parus dans la revue Les Nouvelles littéraires n°2882, 14-20 avril 1983, en page 45 - deux livres de jeunesse commentés par leur auteur :

"Pour Ecuador, 1929

ECUADOR : un départ pour la république de l'Equateur, un séjour de huit mois, un retour en pirogue sur le Napo, et en bateau par l'Amazone.

La plupart des voyageurs béent d'admiration quand ils croient qu'il convient de béer. Et les plus froids se fouettent pour écrire quelques mots sur les spectacles "importants".

L'auteur de ce livre n'a pas fait cela.

Il ne dit pas un mot du canal de Panama, et il lui arrive de parler d'une mouche. Il ne s'est jamais préoccupé d'être juste et impartial envers les choses, il s'est seulement préoccupé de l'être envers ses impressions.

Et s'il y a des poèmes dans ce livre, ils veulent être aussi sincères. Ils ne se croient pas supérieurs."

                                                                          Henri Michaux

* * *

Pour Un barbare en Asie, 1933

L'auteur de ce livre, étant enfant, allait dans le jardin observer les fourmis. Il les mettait sur une table, ou lui-même s'allongeait par terre, se mettant à leur niveau.

Ce voyage dura des années pendant lesquelles il ne fut guère intéressé par autre chose.

Cette fois l'auteur a été en Chine et aux Indes, et aussi, quoique moins longtemps à Ceylan, au Japon, en Corée, à Java, à Bali, etc.

Il n'a pas observé les fourmis, qui cependant abondent, mais les races humaines.

Comme il est naturel, il s'est tenu à l'écart des Européens, et a tenté de disparaître dans la foule étrangère. Il a attrapé des poux dans tous les théâtres d'Asie. Il connaît, pour y avoir été quantité de fois, le théâtre chinois, japonais, hindoustani, bengali, coréen, malais, javanais, etc... il a vu les films japonais, chinois, bengalis, hindoustanis. Il a entendu la musique, les danses indigènes.

Il a assisté aux prières, il s'est approché des temples, des lieux saints, des prêtres de toutes les religions.

Il a lu ou bien relu les ouvrages des philosophes, des saints et des poètes, il a étudié ou parcouru la grammaire de chaque langue et son écriture.

Enfin et surtout il a regardé "l'homme dans la rue", comment on rie, comment on se fâche, comment on marche, comment on fait signe, comment on commande, et comment on obéit, les intonations, la voix, les attitudes, les réflexes (tout ce qui ne ment pas).

Il s'est ainsi enfoncé dans la peau des autres. Toutefois, dans la peau d'un Chinois, il reste lui-même et souffre et regimbe, il souffre dans la peau de l'hindou, il souffre dans la peau d'être homme et de ne pas trouver la Voie. Et tout en souffrant il montre de l'humour, comme on fait, comme tant d'autres ont fait..."

                                                                          Henri Michaux