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30/04/2016

Henri Michaux, amoureux

Jean-Pierre Martin raconte qu'Henri et Marie-Louise, dans les premiers temps qu'ils se connaissaient, "le soir se lisaient à haute voix Lautréamont." Ce que Michaux a tant admiré en Maldoror, c'est l'étrangeté et la liberté et la grandeur. L'auteur s'y cache comme il rêve lui-même de se dissimuler dans ses oeuvres. Il tient à être le plus subjectif et le plus énigmatique des écrivains. On peut voir comment, par exemple dans "La Ralentie", à sa manière, moins déclamatoire que celle de Maldoror, il avoue, mais comme en secret, ce qui lui est le plus personnel, la passion amoureuse. Il y a d'ailleurs un curieux rapport entre les amours de Michaux et celles de Lautréamont : l'allusion à l'écrivain qu'il admire dans le poème de 1928 à Banjo, justement intitulé "Amours" ; ou la coïncidence presque magique qui le fait tomber amoureux d'une belle uruguayenne, dans la ville même, Montevideo, où Isidore Ducasse est né et a vécu.  

L'année 1944 voit la mort de son frère, Marcel, qui ne l'estimait guère, comme peu conforme au "modèle" de la réussite sociale. Car Henri a su montrer, tout au long de son existence, une attitude résolument anti-conventionnelle. Sa rencontre avec l'un des chantres de la contre-culture, Allen Ginsberg, rue Gît-le-Coeur, dans le fameux hôtel que l'on sait, en 1958, est là pour en témoigner, s'il en était besoin. Et les universitaires éludent autant que faire se peut son côté libertaire, pourtant évident, à le lire de près... Ne pas oublier non plus que Michaux tenait en grande estime l'attitude d'Artaud, dans ses démêlés avec son psychiatre, Ferdière (qui dans un premier temps fut l'époux de Marie-Louise). Il lui trouvait "une superbe dignité". Bien entendu, lui qui n'allait guère aux conférences ni aux colloques, a assisté à la fameuse "conférence" d'Artaud le 13 janvier 1947 au théâtre du Vieux Colombier, annoncée comme l'"Histoire vécue d'Artaud-Mômô. Tête-à-tête par Antonin Artaud." Henri Pichette, au cours d'une réunion de lettristes, en 1947, a pu saluer Henri Michaux et Antonin Artaud comme "père et mère". Pourquoi pas !

En 1946, alors que la maladie de Marie-Louise (la tuberculose) contractée suite aux restrictions alimentaires de la Seconde Guerre mondiale ne cesse de l'affaiblir, le couple effectue un voyage au pays basque. En ce temps-là, on mourait encore de tuberculose. Avant la pénicilline, il n'y avait guère que le sanatorium, célébré par Thomas Man. Marie-Louise a fait elle aussi l'expérience de la "montagne magique". Elle semblait aller mieux : elle ne mourrait pas de maladie. Le couple emménage dans l'appartement de la rue Séguier. Cette année-là, ils voyagent à deux en Egypte, un pays qu'ils découvrent.

En janvier 1948, en l'absence de Michaux – qui est allé à Bruxelles pour régler des affaires de famille en lien avec la mort de son frère –, Marie-Louise est victime d'un accident : son peignoir de nylon prend feu alors qu'elle repassait son linge. Seule dans l'appartement, elle est gravement brûlée. Aussitôt prévenu, Henri revient de Bruxelles. Il assiste jusqu'au bout à ses souffrances, jusqu'à sa mort, le 19 février. "Je ne trouve plus devant moi que le vide". Pour réagir, il se met à peindre, de plus en plus "nerveusement", "rageusement", des milliers de dessins, de gouaches, d'aquarelles. Il improvise, sur plusieurs instruments, des musiques barbares, lancinantes. S'essaye aux percussions. Pour marquer ainsi la fin d'une belle aventure.

Après plusieurs mois de travail de deuil, c'est ce texte unique, à la mémoire de la disparue, ce chant d'amour, à la fois lyrique et tragique, Nous deux encore, édité par J. Lambert et Cie, où au regret poignant se mêle un vague remords. Cette plaquette se compose de 32 pages numérotées de 9 à 23 ; un tirage de 750 exemplaires sur vélin du Marais Crèvecoeur (dont 100 hors commerce) :

"Air du feu, tu n'as pas su jouer

Tu as jeté sur ma maison une toile noire. Qu'est-ce que cet opaque partout ? C'est l'opaque qui a bouché mon ciel.

Qu'est-ce que ce silence partout ? C'est ce silence qui a fait taire mon chant..."

Il dédicace son livre à René Bertelé : "A René Bertelé, quoiqu'il soit contre. H. Michaux", dédicace très sèche car il n'a pas suivi les recommandations de son ami. De là sa décision sans doute : il fait détruire, peu de temps après sa sortie, une grande partie de l'édition de ce livre, interdit de réimpression car Michaux le juge trop personnel pour être ainsi donné en pâture aux lecteurs. Il faudra attendre l'édition post mortem de La Pléiade pour le lire de nouveau, je veux dire avec l'autorisation nécessaire à sa publication.

Car deux mois à peine après la mort de l'écrivain, le 19 octobre 1984, Michel Butel, in L'Autre journal n°1 (décembre 1984) publia sans autorisation l'intégralité de la plaquette (p.202 à 205) Nous deux encore – la tentation était décidément trop grande !–, s'attirant illico les foudres de l'exécutrice testamentaire de HM, Micheline Phankim.

                                                                       Daniel Martinez

26/04/2016

"Le Jardin exalté", Henri Michaux, éditions Fata Morgana, 1983

Voix sans pareille : Henri Michaux parle de lieux et de moments que l'on ne saurait situer, sinon dans la gorge, le regard, le cerveau qui sont les siens, les nôtres. Cela surgit d'entre les pages sans qu'il faille mettre un nom au frontispice du volume : voix aussitôt reconnue. L'aventure d'aujourd'hui concerne un coin de réel qui oscille entre le vu et l'inventé : tel est le Jardin exalté.

Les opérations de cette prose ne sont réductibles à aucun art poétique qui serait le partage du siècle. Elles se produisent sur fond anonyme de silence et d'ensorcellement. Un départ abrupt et anodin : "Il restait un peu du produit préparé, lorsque quelques jours plus tard on me proposa un jardin à la campagne. Quelqu'un voulait faire un essai." C'est le commencement d'une périlleuse expérience hors des limites de soi, maintes fois tentée, encore une fois réitérée. Vie et livre hors des normes et des bornes.

Le texte est fait d'une suite de paragraphes que séparent les ellipses des sensations et des pensées communes. Le reste du monde est abîmé dans ces trouées blanches de la typographie. Une attention sèche, anxieuse et comme mêlée à l'état second du drogué est accordée à quelques moments cernés de mutisme.

Le narrateur et sa compagne ont bu. Quels en sont les effets ? La métamorphose est permanente. L'organisme et l'univers deviennent des vases communicants. Le passage du produit dans le corps entraîne un monde autre. En gros plan, les impressions se déchiffrent sur la face de la partenaire, qui révèle à son corps défendant de multiples identités. Et soi-même (le narrateur, le lecteur), on se laisse assiéger par les mutations aiguës qui affectent les sens et les alentours : "Comme l'eau avance dans le lit d'un fleuve, pareillement la musique avançait dans le lit de mon être, entretenant, entraînant ampleur, et aspiration à l'ampleur." Malaise, vertige, euphorie.

Porté par cette prose, voilà qu'on sort de soi, rendu à la présence bruissante du jardin, "l'inespéré paradis" sans oripeau religieux ni symbole métaphysique. On déborde maintenant d'une félicité universelle qui n'est peut-être que l'intime conviction du sentiment d'exister un parmi tous. La matière a une âme, l'homme s'immerge dans cette âme matérielle qui lui offre enfin "le supplément attendu depuis longtemps".

On demeure confondu, au seuil du domaine, sous l'arbre de la connaissance, "là où l'indicible reste secret, sacré". Là où la personne rejoint l'univers. Mutuelle étreinte, réciproque paraphrase.

                                                                       Serge Koster

22/04/2016

Henri Michaux, année 1951, opus 3

Dans le journal Combat, du 21 juin 1951, Justin Saget publie une lettre ouverte de Henri Michaux. Il y expose les raisons de sa non-acceptation de prix littéraires. Les curieux se reporteront au deuxième tome de La Pléiade* pour y lire ce texte magistral.

Pendant l'été (22 août 1951), il écrit au critique Maurice Saillet :

"Non, les vacances des autres ne me donnent pas de blé. Et si l'on s'informe de farine, les moulins savent ce que ça veut dire, et ne répondront pas plus qu'ils ne tournent, c'est-à-dire peu. Mais les premiers sacs n'ont pas été brûlés, ils ont résisté à l'examen – aussi pourrait-on sans risque parier sur l'ensemble. Je suis peiné pour Sylvia**, dont la soeur, même si elle n'avait eu que la moitié de son charme, doit être bien pleurée. Amitiés à Sylvia, à Adrienne et à vous, admirable Savoyard. Quelle veine de respirer dans les chaumes l'air de Boëge. H.M" Cette lettre est inédite.

En automne, Michaux publie à Paris, chez un éditeur de ses amis qui restera anonyme, "Quelque part, quelqu'un", un opuscule de 26 pages, imprimé à 15 exemplaires. C'est en fait la reprise (avec quelques corrections) de 7 pages publiées par la NRF en octobre 1938 (n°301).

Il dessine à l'encre par des gestes aléatoires, de nombreuses pages de "signes", il en verra publiées soixante-quatre dans son fameux livre "Mouvements" (32 x 24 cm), pour les exemplaires de tête sous enveloppe et boîte titrées par l’éditeur, René Bertelé, Le Point du Jour, 1951. Esthétique de la vitesse...

La galerie Rive Gauche l'expose à Paris ("Mieux connaître Henri Michaux"). Il s'intéresse à Pierre Boulez.

                                                       Daniel Martinez

DEDI MICHAUX.jpg

Page de garde de l'exemplaire d'Exorcismes (1943) dédicacé à René Bertelé : "Que les sorciers et quelques autres de leurs EXORCISMES vous aident... ou au moins de leur stimulation avec l'amitié de Henri Michaux" 

 

*Bibliothèque de La Pléiade, NRF, Gallimard :

   Tome I (oeuvres de 1927 à 1947), 1998
   Tome II (oeuvres de 1948 à 1959), 2001
   Tome III (oeuvres de 1960 à 1984), 2004

    **Sylvia Beach, qui vient de perdre sa soeur