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07/11/2018

Henri Michaux, avant le grand sommeil

Emportez-moi

 

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.


Dans l'attelage d'un autre âge.

Dans le velours trompeur de la neige.

Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.


Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.


Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.


Henri Michaux

______

On peut retrouver ce poème page 502 du volume des Œuvres complètes de Henri Michaux, Tome 1 ( Bibliothèque de la pléiade, Gallimard )


Nota bene : Baudelairien d'esprit, il s'agit là, assurément, d'un poème qui compte, au regard de la littérature. "Emportez-moi" renvoie à cette période intense et difficile de la vie du poète (vous pouvez consulter utilement sur le sujet mon blog à la rubrique "Henri Michaux", ce qu'a écrit Maurice Nadeau par exemple), période donc qui a précédé son entrée reconnue dans le monde des Lettres. Sans pour autant effacer jamais une dimension de retrait, essentielle, amplifiée par la répétition de la préposition "dans" en début de vers.
... En revenant aux propos du poète dans la note précédente, qui ont choqué certains, Henri Michaux a-t-il voulu ici faire œuvre ? Certainement pas. Comme chez un Paul Klee qu'il admirait, c'est d'une musique intérieure que tout part, d'un refrain lancinant où les motifs s'agrègent à mesure les uns aux autres et viennent illustrer tout à la fois les pensées-émotions du scripteur. C'est presque d'une compensation affective que l'on devrait parler, servie par la majesté d'une langue qui dit l'essentiel sans jamais forcer l'effet.
Ajoutons ceci : les faiseurs en poésie, malheureusement, abondent, soutenus parfois par les acteurs culturels et des éditeurs pas si indépendants que cela. Or créer échappe à l'entendement simple qui nous tient lieu de cadre dans l'ordinaire des jours. Bricoler des mots, "ces collants partenaires", ne conduit pas au poème, mais tient plutôt de la contrefaçon. C'est cette dimension absente et retrouvée que Michaux appelait de ses vœux, cette ouverture du champ intérieur qui d'abord lui importait. Et la forme empruntée magnifie ce qui à l'origine ne tient qu'à un fil, jailli comme par enchantement du terreau initial. Son échappée. Fi des cartésiens.

Amitiés partagées, Daniel Martinez

05/11/2018

La poésie pour Henri Michaux : un "soudain élargissement du monde"

Je ne sais pas faire de poème, ne me considère pas comme un poète, ne trouve pas particulièrement de la poésie dans mes poèmes et ne suis pas le premier à le dire. La poésie, qu'elle soit transport, invention ou musique, est toujours un impondérable qui peut se trouver dans n'importe quel genre, soudain élargissement du monde... La seule ambition de faire un poème suffit à le tuer... J'écris avec transport et pour moi, tantôt pour me libérer d'une intolérable tension ou d'un abandon non moins douloureux tantôt pour un compagnon que j'imagine, pour une sorte d'alter ego que je voudrais honnêtement tenir au courant d'un extraordinaire passage en moi, ou du monde, qu'ordinairement oublieux, soudain je crois redécouvrir, comme en sa virginité...

Henri Michaux, cité par Raymond Bellour in Henri Michaux ou une mesure de l'être (éd. Gallimard, 1er janvier 1965).

07/06/2018

Henri Michaux et sa correspondance avec Franz Hellens (I)

 A propos de : "Sitôt lus, lettres à Franz Hellens, 1922-1952"

Une des dernières lettres "en recommandé", de Michaux à Franz Hellens : "Vite, frottez une allumette. En tout cas, NE LES PUBLIEZ PAS". Franz Hellens ne publie pas, mais, en 1963, "confie" ces lettres à un bibliophile, Robert Moureau, qui prend toutes les dispositions pour une publication. Un "projet de mise en lumière de ces documents" écrit joliment M. Leonardo Clerici, "resté inachevé par les interdits du destin" (Robert Moureau meurt). Une cascade de noms ici cités laisse supposer que ces lettres, "qui ne devaient pas être publiées" sont passées par pas mal de mains avant d'heureusement nous parvenir pour 1) compléter les oeuvres dites complètes de Michaux, 2) une meilleure connaissance des débuts du poète.
Dans ces années 22-24, l'écrivain Franz Hellens, alors auteur d'une Mélusine, avait fondé et dirigeait à Bruxelles Le Disque Vert, revue d'excellent aloi et donc de vie difficile, se transformant en Ecrits du Nord, redevenant Le Disque Vert, s'interrompant, selon l'état des fonds. Elle avait un correspondant à Paris, le jeune Pascal Pia, et se vendait dans une unique librairie du Boulevard du Montparnasse quand, de Bruxelles, on avait pensé à en envoyer quelques exemplaires.
Le jeune Henry (y) Michaux était à l'époque surveillant au "pensionnat de l'Athénée de Chimay". Il s'y ennuyait ferme. Il était possédé du désir forcené d'écrire. Quel meilleur moyen que de proposer à Franz Hellens une critique de Mélusine ? Tout en lui faisant part de ses projets : une étude scientifico-philosophique sur "un cas de folie circulaire". Une autre à partir du Rêve.

Un autre désir forcené : quitter Chimay pour Paris où, selon lui, existe une vraie vie littéraire, "dussé-je être chauffeur d'autos, un des rares métiers que je connaisse bien".
Il s'intéresse à "Cendrars Blaise", à "Marcel Proost" (sic). Il n'a pas d'argent pour les acheter. "Sitôt lus, je vous les renverrai".
La revue publie sa "Chronique de l'aiguilleur". Elle n'est jamais assez féroce à son goût. Il demande à
Hellens de lui envoyer "un bouc émissaire, un littérateur, sous-talent ou des individus touchant de loin ou de près à la littéraire (sic) sur qui je pourrais faire une critique archisalée de ma façon..." C'est que, pour parler de Mélusine comme il convient, il lui faut du temps. Et, pour lui-même, ce qui deviendra "Le Rêve et la Jambe" lui donne pas mal de tintouin. "Je ne sais rien faire à demi. Je ne sais pas accepter les idées des autres sur quoi que ce soit. Je suis, de force inventeur..." Il étudie des "ouvrages scientifiques sur le Rêve" et "il pense littéraire nouveau style".
Si l'on écrit, c'est en vue d'être publié. Il semble que pour l'auteur ce soit la mode, du moins pour les publications du Disque Vert, de payer l'impression. Le jeune surveillant distrait de son maigre salaire ce qui lui permettra de se voir imprimé.

Ses essais "philosophico-scientifiques" semblent avoir eu peu d'écho. Alors il va écrire à toute vitesse de "la prose Marcel Proust". 500 pages, "rien ne m'empêche d'aller jusqu'à des milliers". Titre projeté : "18 semaines à la maison... Ce sera lu, ce sera scandaleux mais aura 10 éditions, tandis que le Rêve il lui faudra 5 ans ou même plus avant d'être connu".

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Maurice Nadeau