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15/08/2021

"Autres journées", de Philippe Jaccottet, éditions Fata Morgana, 17 mars 1987, 96 pages

Michaux octogénaire, dans Poteaux d'angle :

Garde intacte ta faiblesse.

Si tu traces une route, attention, tu auras du mal à revenir à l'étendue.

Il reste du limpide en toi.

Et, en écho au tigre de Blake :

Seigneur tigre, c'est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit la proie, c'est un sport, une chasse, une aventure, une escalade, un destin, une libération, un feu, une lumière.
Cravaché par la faim, il saute.
Qui ose comparer ses secondes à celles-là ?
Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre ?

Plus loin :

Musique longtemps proche de la poésie.
Une flûte de roseau suffisait. Quand le souffle l'approche et la traverse, la nostalgie en sort. "Sa" nostalgie que l'homme aussitôt reconnaissait comme la sienne... quoiqu'elle soit plus gracieuse - et il s'en enchantait, qu'il fût berger ou promeneur ou princesse. L'espace alors la faisait et elle rendait l'espace.

Philippe Jaccottet

06/08/2021

L'aphorisme ou la totalité retrouvée, chez Henri Michaux

Réflexion sensible de Sylvie Jaudeau, sur la quête de l'homme total chez Michaux, vue sous l'angle de l'aphorisme :


Le double (compris dans son sens étymologique : "diviseur") induit cette volonté combien écartelante qu'est l'acte littéraire : écrire, cette absence à soi et au monde, la plus séduisante perversité de l'esprit qui s'éprouve là où il n'est pas, dans l'abîme même qui sépare les mots et les choses.
L'œuvre de Michaux, existentielle s'il en est, se fait l'incomparable chambre d'écho d'une conscience en quête de réconciliation. Une langue de la rupture mime la totalité brisée de l'être. Michaux découvre sa respiration naturelle dans le fragment, les notations de l'instant, les phrases fusant comme des éclats sans noyau verbal. Cette langue se défend de recréer une forme harmonieuse et artificielle, mais épouse les rythmes internes discordants et multiples d'une pensée en passe de se désintégrer. Elle est ainsi définie par son auteur : "Abrégé dynamique fait de lances et non de formes", à l'image de cette créature monstrueuse, le meidosem, composé de "lances enchevêtrées".
Cependant le désordre de ces formes brisées tend parfois miraculeusement vers un centre, suivant les efforts réitérés de la conscience double vers sa réunification, quand il aboutit à l'aphorisme. Là Michaux semble jouir d'un repos salvateur. Réconciliation et apaisement de l'aphorisme que Cioran n'aurait pas contesté, lui qui affirmait : "Ne cultivent l'aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots."
L'amateur de pensée paradoxale et de non-sens se délecte de ces quelques "branches de savoir", où se donne libre cours l'humour de démon sceptique :
- "Qui cache son fou meurt sans voix."
- "Comme on détesterait moins les hommes s'ils ne portaient pas tous figure."
- "Les oreilles dans l'homme sont mal défendues. On dirait que les voisins n'ont pas été prévus."
Cette tendance affleure spontanément et non seulement dans des textes délibérément aphoristiques, (Tranches de savoir - Poteaux d'angle), mais aussi dans les proses ou poèmes où, de temps à autre la phrase acquiert son autonomie, tenant en suspens le flux de la pensée : en voici quelques exemples :
"Il doit bien y avoir de l'être. Même moi il faut assurément que je sois."
ou bien cette phrase entre toutes :
"Qui va assez loin en soi a grand peine à éviter le démon. Voir sans démon l'angélique ou le divin, c'est manquer d'expérience. 
... ou c'est la grâce des grâces."

Dans l'aphorisme se conjoignent le penchant vers la fragmentation et l'exigence d'une totalité. Forme close sur elle-même, il est à lui seul un livre, un tout à l'intérieur d'un autre tout. Chaque aphorisme recrée un microcosme. Rien d'étonnant à ce qu'un esprit en quête d'unité y incline naturellement. Il répond à l'impulsion d'une pensée ennemie des systèmes, prête à assumer ses divergences et à unir les contraires. 
L'aphorisme où éclate la vérité d'un paradoxe sait réconcilier une conscience désireuse d'intégrer en elle le bien et le mal, de cohabiter avec son démon, de se faire l'hôte d'une dualité exempte de discorde.

 
Sylvie Jaudeau

02/08/2021

Unica Zürn, fascinée par Henri Michaux

Après Lee Krasner, qui fut la compagne de Jackson Pollock (note blog du 25/7/21), l'histoire d'un amour déçu, cette fois entre deux auteurs-plasticiens :

Peut-on toute sa vie être cloué par un simple regard ? Il faut imaginer ce que cela signifie : tout ce que l'on a vécu, tout ce que l'on vivra est incendié par le moment où l'on croise ce regard. L'avenir en portera les conséquences, mais le passé n'a été vécu que dans cette attente. Cet instant, celui de la rencontre, n'est plus une simple épiphanie mais bel et bien un ravissement. Ce regard, cet éblouissement, se produit en 1957, lors de l'une des très nombreuses soirées organisées par le groupe surréaliste, Unica Zürn voit Henri Michaux. Et elle bascule, comme une crise d'épilepsie sans les spasmes, elle est littéralement éblouie. Plus tard, dans son roman L'Homme-Jasmin, sous-titré Impressions d'une malade mentale, elle reviendra sur le surnom qu'elle invente pour évoquer le poète, l'Homme Blanc : "[...] comment pourrait-elle l'appeler autrement, lui qui émet les insoutenables rayons de l'inquiétante blancheur ?" Cette rencontre quasi fortuite, deviendra l'un des indénouables nœuds de la vie d'Unica Zürn. Un pieu indéracinable. Michaux, elle l'avait lu, elle avait été impressionnée par Connaissance par les gouffres, sans doute était-elle intimidée à l'idée de le rencontrer. L'homme était on ne peut plus discret : grand, osseux, haut front dégarni ; les rares photographies prises de lui témoignent de son austère froideur. En étudiant attentivement la biographie d'Unica Zürn, on comprend qu'elle attend depuis toujours cette rencontre. Lorsqu'en 1953 elle tombe amoureuse de l'artiste surréaliste Hans Bellmer à Berlin, elle a 37 ans et elle déjà vécu bien des vies : jeunesse dorée, scénariste puis autrice de films publicitaires, mariée, mère de deux enfants dont elle perdra la garde puisque - lassée des infidélités de son époux - c'est elle qui demandera et obtiendra le divorce, autrice de nouvelles et de fictions radiophoniques, elle dessine également à ses heures perdues. Si Unica Zürn rayonne, elle lutte en permanence pour contenir ses fantômes : les enfants qu'elle ne voit plus, l'adolescence parmi les dignitaires nazis après que sa mère (divorcée elle-même) s'est remariée à un ministre du président Hindenburg qui deviendra un des hauts cadres du IIIe Reich.

Autre trait de sa personnalité : elle a toujours aimé jouer avec les mots, a composé toute sa vie des anagrammes, et elle est fascinée par les initiales. Arrivée en France, Bellmer la présente au groupe surréaliste. Ils vivent mal, avec peu. A l'hôtel Minerva, elle a l'un de ses fréquents éblouissements : les initiales de l'hôtel, HM, sont celles de son auteur fétiche : Herman Melville. Elle retrace dans L'Homme-jasmin une autre de ces coïncidences qu'elle interprète comme un signe (mais n'était-ce pas là l'un des traits de la pensée surréaliste ?) : "Puis on l'emmène plus loin dans une petite galerie d'art. Devant la porte se trouve une enseigne sur laquelle elle lit les deux majuscules : H. M."
Tout était en place pour que la rencontre avec H(enri) M(ichaux) soit un séisme. "Mais avec l'apparition de l'Homme Blanc en chair et en os [...] avec son apparition la folie a commencé", écrit-elle toujours dans L'Homme-Jasmin. Et, effectivement, c'est en cette même année 1957 que ses névroses vont commencer à la consumer. Lors d'une crise schizophrénique, elle fait une première tentative de suicide. A partir de là, elle sera internée régulièrement : à Paris, à Neuilly-sur-Marne, à La Rochelle. Et le 19 octobre 1970, alors qu'une autorisation de sortie lui sera accordée, elle se rendra chez Bellmer et, plus fragile et légère que jamais, se jettera par la fenêtre.
Et Michaux ? Qu'en sera-t-il de cette rencontre pour lui ? On sait qu'il visitera régulièrement Unica Zürn lors de ses internements, qu'il lui offrira de quoi dessiner ainsi qu'un carnet orné d'un poème manuscrit :
      "Cahier de blanches étendues intouchées
      Lacs où les désespérés, mieux que les autres
      Peuvent nager en silence
      S'étendre à l'écart et revivre".
On sait qu'il est également celui pour lequel L'Homme-Jasmin a été écrit : "C'est lui qui l'encouragea à terminer son manuscrit." On sait que jamais elle ne cessa de penser à lui.
Dans la monumentale biographie qu'il a consacrée à Henri Michaux, Jean-Pierre Martin évoque la fascination du poète pour les esprits fragiles et perturbés. Il se trouve que ces esprits soumis aux "états torturants" ne manquent pas, et qu'ils sont en grande majorité féminins. Que l'on juge : au fil du temps, Michaux prendra soin de Greta Masui (la femme de Jacques Masui, directeur de la revue Hermès), de May (l'épouse du peintre Zao Wou-Ki), de Bona de Pisis, et d'Unica Zürn bien entendu. Le point commun entre toutes ces femmes ? Leur internement pour raison psychiatrique. C'est Jean-Pierre Martin qui parle à leur propos de "femmes-lianes", empruntant l'expression à l'unique texte où Michaux évoquera le décès de son épouse, Marie-Louise Termet, qualifiant son amour de liane.
La psychanalyse, qui se penchera sur l'œuvre et la vie d'Unica Zürn, profitera du divorce de sa mère pour voir chez elle une recherche névrotique du père. Et si l'on considère que HM = H(enri) M(ichaux) = l'H(omme) B(lanc) = HB = H(ans) B(ellmer), on a de quoi jouer. D'autant plus que le regard sera obsessionnellement présent dans les dessins d'Unica Zürn (qui seront étrangement qualifiés d'art brut, sans doute parce que le surréalisme est une affaire sérieuse de messieurs). Laissons la psychanalyse de côté, la fascination pour l'Homme Blanc est puissamment érotique. Unica Zürn écrit des récits autobiographiques à la troisième personne ; dans les Lettres imaginaires, une dame parle à un monsieur : "Je ne crois pas du tout à votre désir d'être avec moi. Cependant, j'ai un secret : lorsque vous travaillez à m'anéantir en vous et à m'éliminer de vous, vous avez trouvé bon de dormir, étendu, toute une nuit à l'intérieur de mon corps, pendant que, moi aussi, je dormais. Je dirais que ce fut votre réconciliation avec moi. Ce qui m'a fait du bien c'est le manque de lubricité dans votre effort d'anéantissement." L'attirance érotique conduit à une destruction qui jamais ne s'incarne. C'est sans doute en cela que Michaux fascinait : ce qu'il cherchait auprès des femmes prêtes à l'emprisonner de leurs désirs amoureux tentaculaires n'était pas charnel : lui qui a attendu toute sa vie de mourir tôt en raison de sa malformation cardiaque, lui qui n'a cessé d'être attiré et repoussé par la psychanalyse et qui a fait de son existence un objet d'étude, ne cherchait-il pas simplement à jeter un regard dans les gouffres d'où il espérait saisir une connaissance ? Pour l'heure, nous sommes en 1957, Unica croise le regard d'Henri, et quelque chose vacille qui appartient dorénavant à l'histoire de l'art et de la littérature.

Eric Pessan