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30/05/2018

Frottage de Henri Michaux

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          "Les mots déroulent des rubans d'ombre
           autour de la clarté reconquis"
           Edmond Jabès, Les mots tracent

Entre l'oiseau qui se pose et celui qui tente de s'envoler, il y a ce pacte si secret entre nous que nous avons peur parfois de le briser l'espace d'un regard et cette tentation de confondre par le geste ta liberté à la mienne. DM

27/05/2018

"Peintures", Henry Michaux, Paris, G.L.M., 1939

Du temps où il signait encore avec un "y", voici ce qu'écrivait l'auteur de "Plume" et que mon professeur de première (qui aimait comme moi l'emploi du passé simple) m'avait fait découvrir. Notre livre de référence était un classique Hachette intitulé "Thèmes et réalités" codirigé par R. Perru et C. Launay, un format à l'italienne, d'un beau vert jade. J'étais alors lycéen, sur les hauteurs de Tunis (la butte de Mutuelleville), non loin de la faculté... Je devais retrouver ce poète, étudiant "la Nuit remue" à la Sorbonne en l'année 1982/83. Nul n'était sans savoir que "cet explorateur de "l'espace du dedans" ne se considér(ait) pas comme un écrivain et refus(ait) les honneurs qu'on v(oulai)t lui décerner". Il lui restait un peu plus de deux années à vivre, mon professeur de Lettres modernes s'étonnait alors qu'il ait pu confier (en 1982) des poèmes en prose à Pierre Nora, du "Débat", car aucun poète jusqu'alors... ; et les journalistes se bousculaient pour photographier Henri Michaux lors de ses rares sorties publiques, comme au Collège de France (avec des lunettes de soleil sur les yeux). Ce que l'on oublie généralement de signaler : c'est sa peinture qui le faisait vivre. Grâce soit rendue à la galerie Le Point Cardinal, aujourd'hui disparue - certains de ses catalogues furent alors préfacés par Yves Peyré - qui lui permit de vivre un peu mieux que l'honorable moyenne. J'ai eu la chance d'y voir, dans les réserves de ladite galerie, des lavis et aquarelles exécutés - plus de cent à ma souvenance - après la mort de sa femme Marie-Louise Termet, une geste compulsive.
C'est ce poème, "Clown" (le titre aussi d'une peinture de Michaux) qui sera le point de départ de la correspondance que j'entretins avec Pascal Ulrich, mais lisez plutôt :

 

CLOWN


Un jour
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j'arracherai l'ancre qui tient mon navire loin des mers.


Avec la sorte de courage qu'il faut pour être rien et rien que rien,
Je lâcherai ce qui paraissait m'être indissolublement proche,


Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D'un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements "de fil en aiguille".
Vidé de l'abcès d'être quelqu'un, je boirai à nouveau l'espace nourricier.


A coups de ridicules, de déchéances (qu'est-ce que la déchéance ?), par éclatement, par vide, par une totale dissipation-dérision-purgation, j'expulserai de moi la forme qu'on croyait si bien attachée, composée, coordonnée, assortie à mon entourage et à mes semblables, si dignes, si dignes mes semblables.


Réduit à une humilité de catastrophe, à un nivellement parfait comme après une intense trouille.
Ramené au-dessous de toute mesure à mon rang réel, au rang infime que je ne sais quelle idée-ambition m'avait fait déserter.
Anéanti quant à la hauteur, quant à l'estime.
Perdu en un endroit lointain (ou même pas), sans nom, sans identité.


CLOWN, abattant dans la risée, dans l'esclaffement, dans le grotesque, le sens que contre toute lumière je m'étais fait de mon importance,
Je plongerai.
Sans bourse dans l'infini-esprit sous-jacent ouvert à tous, ouvert moi-même à une nouvelle et incroyable rosée

à force d'être nul
et ras...
et risible...


Henry Michaux

 

* Ce poème avait initialement été publié par la revue "Mesures", en janvier 1939.

11/03/2017

"Le jardin exalté", Henri Michaux, éditions Fata Morgana, 1983

Voix sans pareille : Henri Michaux parle de lieux et de moments que l'on ne saurait situer, sinon dans la gorge, le regard, le cerveau qui sont les siens, les nôtres. Cela surgit d'entre les pages sans qu'il faille mettre un nom au frontispice du volume : voix aussitôt reconnue. L'aventure d'aujourd'hui concerne un coin de réel qui oscille entre le vu et l'inventé : tel est le Jardin exalté.

Les opérations de cette prose ne sont réductibles à aucun art poétique qui serait le partage du siècle. Elles se produisent sur fond anonyme de silence et d'ensorcellement. Un départ abrupt et anodin : "Il restait un peu du produit préparé, lorsque quelques jours plus tard on me proposa un jardin à la campagne. Quelqu'un voulait faire un essai." C'est le commencement d'une périlleuse expérience hors des limites de soi, maintes fois tentée, encore une fois réitérée. Vie et livre hors des normes et des bornes.

Le texte est fait d'une suite de paragraphes que séparent les ellipses des sensations et des pensées communes. Le reste du monde est abîmé dans ces trouées blanches de la typographie. Une attention sèche, anxieuse et comme mêlée à l'état second du drogué est accordée à quelques moments cernés de mutisme.

Le narrateur et sa compagne ont bu. Quels en sont les effets ? La métamorphose est permanente. L'organisme et l'univers deviennent des vases communicants. Le passage du produit dans le corps entraîne un monde autre. En gros plan, les impressions se déchiffrent sur la face de la partenaire, qui révèle à son corps défendant de multiples identités. Et soi-même (le narrateur, le lecteur), on se laisse assiéger par les mutations aiguës qui affectent les sens et les alentours : "Comme l'eau avance dans le lit d'un fleuve, pareillement la musique avançait dans le lit de mon être, entretenant, entraînant ampleur, et aspiration à l'ampleur." Malaise, vertige, euphorie.

Porté par cette prose, voilà qu'on sort de soi, rendu à la présence bruissante du jardin, "l'inespéré paradis" sans oripeau religieux ni symbole métaphysique. On déborde maintenant d'une félicité universelle qui n'est peut-être que l'intime conviction du sentiment d'exister un parmi tous. La matière a une âme, l'homme s'immerge dans cette âme matérielle qui lui offre enfin "le supplément attendu depuis longtemps".

On demeure confondu, au seuil du domaine, sous l'arbre de la connaissance, "là où l'indicible reste secret, sacré ". Là où la personne rejoint l'univers. Mutuelle étreinte, réciproque paraphrase.

                                                                            Serge Koster