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11/02/2016

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin

"Une baguette de sourcier sur la page blanche" (Christian Bobin)

Thierry Renard : Vous semblez vous tenir, Christian Bobin, à l'écart des modes et des courants littéraires d'aujourd'hui. Pourtant votre travail s'inscrit dans ce temps où nous sommes. Quel rôle, selon vous, doit avoir l'artiste ou l'écrivain ? Quel doit être non plus son message mais son désir ? Un souffle ? Un murmure ? Une réponse définitive ?...

Christian Bobin : Quel rôle ? Aucun rôle, surtout aucun. Nous sommes dans la vie sociale comme des comédiens roués, arpentant d'une voix fausse les planches d'un théâtre. Nous désirons briller de nos plus beaux feux, nous essayons de jouer tous les actes, de tenir jusqu'au bout la comédie, la vieille comédie du travail, d'une famille, du devoir, des vacances, du bonheur. L'écrivain c'est celui qui ne tient plus son rôle, c'est celui qui sort de scène, qui rentre en enfance. Et pour faire quoi. Pour dire la vérité, car l'enfance est le lieu de la vérité. Il n'y a rien d'autre à faire, rien d'autre à dire. Se retirer de tout pour être au coeur de tout, et surtout, surtout ne pas devenir un homme de lettres, un homme de culture. 


La culture n'a jamais empêché la barbarie. Les camps de concentration nazis ont fleuri sur la terre allemande, sur une terre irriguée par une culture millénaire, profonde, précieuse. Il ne faut pas s'en étonner. On peut signer la déportation de milliers de gens et, le soir, goûter chez soi au plaisir d'une sonate ou d'un poème. La culture est la santé de l'esprit. La barbarie n'est pas une maladie de l'esprit, mais du coeur. L'esprit et le coeur sont en nous comme deux vies séparées : l'une peut s'accroître, s'affiner, et très bien s'accommoder de la misère de l'autre. Vous connaissez la distinction que fait Pascal : il y a les corps (la matière), il y a l'esprit (l'intelligence) et puis il y a la charité (le coeur). Ce sont des mondes différents. Ce sont des ordres séparés. Avec toute la somme des corps on n'obtiendra jamais une seule pensée. Avec toute la somme des pensées on n'obtiendra jamais un seul geste d'amour vrai.
Eh bien la plupart des livres ne s'adressent qu'à l'esprit, pour le conforter, pour accroître ses domaines. Ces livres ne servent à rien. A rien ni personne, pas même à celui qui les écrit. Le rôle de l'écrivain, le seul rôle qu'on pourrait lui assigner, ce serait de concevoir des livres qui fassent refluer le coeur dans l'esprit, des livres qui transgressent cette indifférence des vies en nous, une insurrection d'âme, une coulée de feu dans les eaux de l'esprit. Parfois on trouve ça sur une page - et c'est une merveille. Parfois on trouve ça sur un livre entier - et c'est un miracle.

La poésie, comme je la conçois, est fille de l'air, princesse aux pieds nus : elle va ici ou là, à son gré. Elle peut fuir certains poètes connus comme tels et faire son nid dans des romans. Elle peut être partout, n'étant rien d'autre que la vie, la vie simple, la vie pure. Et où trouver la pureté. Si on ne la cherchait que dans ce qui est pur, on ne trouverait pas grand chose - ni grand monde. La pureté on la trouve dans l'impureté : dans le mélange du monde, dans le désordre des genres, dans le battement des pages, dans le fouillis des visages et des livres. Il y a, un peu, de poésie dans les livres de poésie. Et il y en a beaucoup ailleurs, partout.

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Daniel Martinez : Comme l'éclair, acrylique sur toile

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin, suite

"J'ai tout oublié de ce qu'on m'a appris"
(Christian Bobin)

Thierry Renard : Après avoir lu un de vos livres, on en sort toujours grandi. La parole promise nous a été rendue. Vivez-vous, Christian Bobin, en plein accord avec vous-même, à l'abri du tumulte et de la déraison?

Christian Bobin : C'est une croyance presque invincible que celle-là, qui voudrait que les écrivains soient les dépositaires d'un art de vivre exemplaire. Cela vient, je crois, de ce que certains livres nous donnent, parfois, une paix immense. Mais pourquoi celui qui apaise serait-il lui-même apaisé ? C'est si peu vrai que je n'ai jamais écrit que pour sortir d'une impasse, pour inventer l'issue là où l'issue manquait. Plus exactement : pour retrouver le présent, l'amour du présent - là où régnait le passé. J'avance avec les livres. Quelque chose s'accumule, qui devient un jour trop encombrant, trop lourd. Cette chose qui s'entasse, c'est la vie, le brouillon de la vie dans ma vie : la beauté, le chagrin, l'attente, l'ennui, la lumière. Là-dedans, pas le moindre atome de sagesse. Quand cette chose est trop pesante, quand elle s'épaissit jusqu'à m'empêcher de bien voir le jour, le jour d'aujourd'hui, de bien le voir clairement, distinctement, alors je commence à écrire, je laisse aller la foudre dans le ciel de la page. Je ne peux écrire que dans cet état de tension, sinon ce n'est pas la peine, je n'essaie même pas.

Je suis incapable de me mettre devant une table chaque jour, à heures fixes, et d'écrire un certain nombre de pages. L'écriture procède en moi du plus grand désordre, et ce désordre lui-même ne dépend pas de moi. Ce qui fait que je peux rester des semaines, des mois sans écriture visible. Je dis : visible, parce que dans un sens l'écriture est incessante, simplement elle est, la plupart du temps, souterraine, invisible dans son tracé. Quand je commence à écrire tout est écrit déjà, je n'ai plus qu'à recopier. La vie des écrivains, ça fait souvent rêver. Moi je crois qu'elle est en tous points semblable à celle de tout le monde. Aussi obscure, aussi confuse. La seule différence ne serait pas dans la sagesse mais dans la solitude commune, dans cette façon qu'auraient les écrivains de ne pas fuir leur solitude mais de la considérer en face, de prendre appui sur elle. Oui, c'est ça : prendre appui sur ce qui vous accable, venir en aide à ce qui vous tourmente, au lieu de lui résister. Oui, ce pourrait être une bonne définition de l'écriture, de la vie d'écriture. 

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin, fin

"Devenir des rois ou les courriers des rois"
Franz Kafka

 

Thierry Renard : Vous avez fait des études de philosophie. Cela a-t-il sur votre travail une influence quelconque ? Et quels sont vos maîtres, ceux qui ont beaucoup compté ou qui comptent encore pour vous ?

Christian Bobin : J'ai déjà dit, ici ou là, tant de mal de la philosophie que je peux, pour une fois, tâcher d'en dire quelque bien. Pas facile : je n'ai guère le tempérament philosophique. Car je crois qu'il y a des tempéraments pour ça. Vous savez ce qu'on dit aux élèves de philosophie, la même rengaine, toujours : l'étonnement est le vrai début de la pensée. Eh bien je ne crois pas, je crois que c'est faux. L'étonnement, l'émerveillement est la racine de l'amour, mais au début de la philosophie je vois plutôt la colère, comme une rage enfantine, le désir de fonder sa place dans le monde - si possible au centre. Il y a quelque chose de guerrier, de conquérant dans la métaphysique, dans cette façon de prétendre tenir le monde au bout de sa raison, comme un chien au bout d'une laisse. Mais voyez, je commence à médire.

Bien sûr j'ai lu, avec ferveur, des gens comme Platon, comme Spinoza, comme Kierkegaard. Ce sont des montagnes arides, protégeant de leur hauteur quelque fleur rare, quelque fleur blanche des sommets. Bien sûr certaines pensées des philosophes m'ont touché. Mais elles me persuadaient par leur beauté, jamais par leur logique. Je ne renie pas l'intelligence. Je dis que je préfère l'instinct - qui est l'intelligence à l'état brut.

Quand vous voyez, par exemple, une église romane, vous pouvez bien être bouleversé par son harmonie, vous ne songez pas pour autant aux principes d'architecture que sa construction met en oeuvre, vous pouvez la goûter sans rien connaître de ses principes. Or quand vous êtes devant un système philosophique, si vous n'êtes pas du métier, du bâtiment, vous êtes très vite perdu. Les systèmes des philosophes sont des églises que les architectes ont élevées pour venir s'y adorer eux-mêmes, dans le sanctuaire de leur raison. J'ai pris très vite l'habitude de ne pas les déranger dans leurs prières. Quant à votre question sur les maîtres qui seraient les miens : aucun. Je ne conçois pas d'autre maître que la vie, la vie pure et simple. J'admire beaucoup de gens, certains qui écrivent, d'autres qui n'écrivent rien. L'admiration m'est nécessaire, nourricière, comme un soleil pour le sang tournesol. Je ne saurais vivre sans admirer. Mais de maître, non, nulle trace. Ecrire c'est se déprendre de toute maîtrise des autres sur soi, de soi sur soi.