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27/02/2016

"La Fleur inverse. Essai sur l'art formel des troubadours", de Jacques Roubaud, éd. Ramsay

Christian Bobin nous parle aujourd'hui d'une autre de ses lectures, voici :

"Les livres sont faits de poussière. Les livres sont faits de vent. Les livres sont faits du plus précieux de nos songes : poussière et vent. On y chemine, on les traverse. On les oublie. Parfois c'est autrement. Parfois on reste auprès du livre, auprès du feu. Parfois on sait que l'on a tout trouvé, d'un seul coup, en un seul livre. Parfois, c'est la Fleur inverse, de Jacques Roubaud. C'est une grande oeuvre. C'est une oeuvre aussi grande et pure qu'un ciel d'hiver. Aussi calme. Il faut la dire, cette grandeur. Il faut la faire connaître, comme les troubadours du XIIIe - ceux qui sourient dans ces pages - portaient au fin fond des terres la très douce lumière de leur amante. Ce livre parle de l'air qui manque, de l'air qui surabonde. Il parle de l'amour tel que l'ont recueilli les troubadours, dans le creux de leurs mains rudes : une parcelle d'eau glacée. Un éclat de silence. Mieux, bien mieux que de l'or : le sable qui brille dans l'eau claire d'une chanson. Grande rumeur des troubadours, grande trouvaille sous le ciel de Provence : il n'y a qu'un seul amour, et c'est l'amour terrestre. Il contient Dieu, les anges et la nature immense. Il est infime, minuscule. Il tient dans la gorge d'un oiseau. Celui qu'il ravit ne sait plus que chanter, celui qui chante ne sait plus qu'aimer.

Rien n'est contraire à cet amour, que le néant, que ce sentiment - presque invincible - du néant : cet "à quoi bon" qui mène nos vies et les fait tanguer, du matin au soir, du soir au matin. Que dit-il encore, Roubaud le guérisseur ? Il ne dit presque rien. Il s'efface devant de plus hauts que lui, Bernard de Ventadour, Arnaud Daniel, Jaufré Rudel. Il parle avec doigté. Il est doué d'une intelligence qui ne blesse pas ce qu'elle saisit. Il ignore cette maladie de la tristesse qui atteint souvent les intelligences. Il sait mille et une choses sur les troubadours. Il a sans doute passé mille et une nuits dans les champs de la langue, dans les déserts de l'amour. Dans le savoir qu'il déploie - comme on déploie une nappe blanche sur la table - il a gardé tout un infini de saveurs. Il écrit un livre a capella, à voix chantante. C'est un livre cousu main, brodé d'air. C'est bien plus qu'un essai. C'est une plume, dans la chambre des amants. C'est le vent sur les lèvres du troubadour Bernard Matti : enlacé sur l'infini de lui-même. Comme la langue s'enlace / à la langue dans le baiser.

                                                                        Christian Bobin

26/02/2016

"Joue-moi quelque chose", de John Berger, éd. du Seuil, 1998

On connaît le romancier et poète Christian Bobin, mais point trop le critique, avisé, qui nous donne ici envie de lire (ou de relire) "Joue-moi quelque chose" de John Berger, traduit de l'anglais par Elisabeth Janvier, paru aux éditions du Seuil en 1998 :

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Cinq soleils dans la nuit

"Ce livre, quand on le tient dans ses mains, quand l'oeil se pose sur les caractères ronds, bien noirs, bien pris dans la pâte du papier blanc, ce livre lève en nous une mémoire lointaine, une lumière d'enfance. Ce livre, pour tout dire, n'est pas un livre mais une bassine de cuivre où fondent les mots, dans une vapeur sucrée, odorante. Par son allure matérielle, par le ton de sa voix, ce texte induit un bonheur physique, rond, plein. Un bonheur de mélancolie. Une jouissance claire.

Cinq histoires. Cinq chansons d'amour que John Berger donne à ces gens qu'il côtoie : cultivateurs, fermiers, paysans de Haute-Savoie. Leur temps est compté. Les trains à grande vitesse déchirent leurs terres. L'Europe à grande richesse calcine leurs granges. Mais ce livre n'est pourtant pas un livre de misère, pas du tout. Ce livre est livre de la reconnaissance. Si John Berger le donne à ses compagnons, c'est qu'il le leur devait. Il les aime, ces gens. Il aime ces visages râpeux, usés, ingrats. Il leur doit tout l'amour du monde, tout le goût de la terre. Cinq fois il refait sa déclaration, cinq fables vraies.

Evoquons la première seulement : elle tient en deux mots, mais comme ces deux mots ne suffiront jamais à tenir ensemble la terre et le ciel, le sang et les étoiles, il fallait bien en faire un récit : "Si l'on pouvait nommer d'un seul mot tout ce qui nous arrive dans la vie, il n'y aurait plus besoin d'écrire d'histoires. Un seul mot nous manque, et nous voilà obligés de raconter toute l'histoire, du début à la fin." En simplifiant : un agriculteur de quarante ans vit auprès de sa mère. Il n'est pas marié. Sa mère meurt, il tourne et retourne dans la maison vide, il descend aux enfers. Il en ressort avec un accordéon dans les bras, un accordéon joyeux, insolent et gai comme une jolie jeune femme. D'abord il joue pour les vaches, dans l'étable. Maintenant il joue pour les noces, maintenant il fabrique du soleil pour les autres. Voilà. C'est tout.

C'est tout, mais l'essentiel est ailleurs, et ailleurs c'est partout dans chaque phrase, dans le grain de la voix. Voyez par exemple ce que donnent les pommes de terre dans la main de l'auteur : "Les pommes de terre qu'on vient juste de rentrer dégagent une curieuse chaleur, elles luisent dans l'obscurité comme des épaules d'enfants qui seraient restés toute la journée au soleil." Et tout va ainsi dans ce livre, sous une grande lumière crue. La merveille, bien sûr, dans ce texte comme dans la vie, ce sont les femmes : vieilles ou jeunes, indolentes ou têtues, elles portent le ciel à leurs épaules, et la terre à leur taille. Le regard que John Berger pose sur elles est magnifique. La sueur, le songe, la chair, l'espérance, le lait, le mystère, tout est rassemblé dans la même phrase, coulé dans la même robe.

Les livres ont souvent l'air d'être faits d'encre - et de rien d'autre. Celui-là est fait d'argile, d'argile mêlée de souffle. On est heureux de le dire, d'un bonheur de premier matin, d'une lecture de premier amour. En le lisant j'entendais cette autre voix, lointaine, la voix d'un autre John, Saint-John Perse, et cette voix qui planait sur le livre, elle en venait, elle y revenait : "- et debout sur la tranche éclatante du jour, au seuil d'un grand pays plus chaste que la mort, les filles urinaient en écartant la toile peinte de leur robe."

                                                                       Christian Bobin 

11/02/2016

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin

"Une baguette de sourcier sur la page blanche" (Christian Bobin)

Thierry Renard : Vous semblez vous tenir, Christian Bobin, à l'écart des modes et des courants littéraires d'aujourd'hui. Pourtant votre travail s'inscrit dans ce temps où nous sommes. Quel rôle, selon vous, doit avoir l'artiste ou l'écrivain ? Quel doit être non plus son message mais son désir ? Un souffle ? Un murmure ? Une réponse définitive ?...

Christian Bobin : Quel rôle ? Aucun rôle, surtout aucun. Nous sommes dans la vie sociale comme des comédiens roués, arpentant d'une voix fausse les planches d'un théâtre. Nous désirons briller de nos plus beaux feux, nous essayons de jouer tous les actes, de tenir jusqu'au bout la comédie, la vieille comédie du travail, d'une famille, du devoir, des vacances, du bonheur. L'écrivain c'est celui qui ne tient plus son rôle, c'est celui qui sort de scène, qui rentre en enfance. Et pour faire quoi. Pour dire la vérité, car l'enfance est le lieu de la vérité. Il n'y a rien d'autre à faire, rien d'autre à dire. Se retirer de tout pour être au coeur de tout, et surtout, surtout ne pas devenir un homme de lettres, un homme de culture. 


La culture n'a jamais empêché la barbarie. Les camps de concentration nazis ont fleuri sur la terre allemande, sur une terre irriguée par une culture millénaire, profonde, précieuse. Il ne faut pas s'en étonner. On peut signer la déportation de milliers de gens et, le soir, goûter chez soi au plaisir d'une sonate ou d'un poème. La culture est la santé de l'esprit. La barbarie n'est pas une maladie de l'esprit, mais du coeur. L'esprit et le coeur sont en nous comme deux vies séparées : l'une peut s'accroître, s'affiner, et très bien s'accommoder de la misère de l'autre. Vous connaissez la distinction que fait Pascal : il y a les corps (la matière), il y a l'esprit (l'intelligence) et puis il y a la charité (le coeur). Ce sont des mondes différents. Ce sont des ordres séparés. Avec toute la somme des corps on n'obtiendra jamais une seule pensée. Avec toute la somme des pensées on n'obtiendra jamais un seul geste d'amour vrai.
Eh bien la plupart des livres ne s'adressent qu'à l'esprit, pour le conforter, pour accroître ses domaines. Ces livres ne servent à rien. A rien ni personne, pas même à celui qui les écrit. Le rôle de l'écrivain, le seul rôle qu'on pourrait lui assigner, ce serait de concevoir des livres qui fassent refluer le coeur dans l'esprit, des livres qui transgressent cette indifférence des vies en nous, une insurrection d'âme, une coulée de feu dans les eaux de l'esprit. Parfois on trouve ça sur une page - et c'est une merveille. Parfois on trouve ça sur un livre entier - et c'est un miracle.

La poésie, comme je la conçois, est fille de l'air, princesse aux pieds nus : elle va ici ou là, à son gré. Elle peut fuir certains poètes connus comme tels et faire son nid dans des romans. Elle peut être partout, n'étant rien d'autre que la vie, la vie simple, la vie pure. Et où trouver la pureté. Si on ne la cherchait que dans ce qui est pur, on ne trouverait pas grand chose - ni grand monde. La pureté on la trouve dans l'impureté : dans le mélange du monde, dans le désordre des genres, dans le battement des pages, dans le fouillis des visages et des livres. Il y a, un peu, de poésie dans les livres de poésie. Et il y en a beaucoup ailleurs, partout.

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Daniel Martinez : Comme l'éclair, acrylique sur toile