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26/02/2016

"Joue-moi quelque chose", de John Berger, éd. du Seuil, 1998

On connaît le romancier et poète Christian Bobin, mais point trop le critique, avisé, qui nous donne ici envie de lire (ou de relire) "Joue-moi quelque chose" de John Berger, traduit de l'anglais par Elisabeth Janvier, paru aux éditions du Seuil en 1998 :

* * * * *

Cinq soleils dans la nuit

"Ce livre, quand on le tient dans ses mains, quand l'oeil se pose sur les caractères ronds, bien noirs, bien pris dans la pâte du papier blanc, ce livre lève en nous une mémoire lointaine, une lumière d'enfance. Ce livre, pour tout dire, n'est pas un livre mais une bassine de cuivre où fondent les mots, dans une vapeur sucrée, odorante. Par son allure matérielle, par le ton de sa voix, ce texte induit un bonheur physique, rond, plein. Un bonheur de mélancolie. Une jouissance claire.

Cinq histoires. Cinq chansons d'amour que John Berger donne à ces gens qu'il côtoie : cultivateurs, fermiers, paysans de Haute-Savoie. Leur temps est compté. Les trains à grande vitesse déchirent leurs terres. L'Europe à grande richesse calcine leurs granges. Mais ce livre n'est pourtant pas un livre de misère, pas du tout. Ce livre est livre de la reconnaissance. Si John Berger le donne à ses compagnons, c'est qu'il le leur devait. Il les aime, ces gens. Il aime ces visages râpeux, usés, ingrats. Il leur doit tout l'amour du monde, tout le goût de la terre. Cinq fois il refait sa déclaration, cinq fables vraies.

Evoquons la première seulement : elle tient en deux mots, mais comme ces deux mots ne suffiront jamais à tenir ensemble la terre et le ciel, le sang et les étoiles, il fallait bien en faire un récit : "Si l'on pouvait nommer d'un seul mot tout ce qui nous arrive dans la vie, il n'y aurait plus besoin d'écrire d'histoires. Un seul mot nous manque, et nous voilà obligés de raconter toute l'histoire, du début à la fin." En simplifiant : un agriculteur de quarante ans vit auprès de sa mère. Il n'est pas marié. Sa mère meurt, il tourne et retourne dans la maison vide, il descend aux enfers. Il en ressort avec un accordéon dans les bras, un accordéon joyeux, insolent et gai comme une jolie jeune femme. D'abord il joue pour les vaches, dans l'étable. Maintenant il joue pour les noces, maintenant il fabrique du soleil pour les autres. Voilà. C'est tout.

C'est tout, mais l'essentiel est ailleurs, et ailleurs c'est partout dans chaque phrase, dans le grain de la voix. Voyez par exemple ce que donnent les pommes de terre dans la main de l'auteur : "Les pommes de terre qu'on vient juste de rentrer dégagent une curieuse chaleur, elles luisent dans l'obscurité comme des épaules d'enfants qui seraient restés toute la journée au soleil." Et tout va ainsi dans ce livre, sous une grande lumière crue. La merveille, bien sûr, dans ce texte comme dans la vie, ce sont les femmes : vieilles ou jeunes, indolentes ou têtues, elles portent le ciel à leurs épaules, et la terre à leur taille. Le regard que John Berger pose sur elles est magnifique. La sueur, le songe, la chair, l'espérance, le lait, le mystère, tout est rassemblé dans la même phrase, coulé dans la même robe.

Les livres ont souvent l'air d'être faits d'encre - et de rien d'autre. Celui-là est fait d'argile, d'argile mêlée de souffle. On est heureux de le dire, d'un bonheur de premier matin, d'une lecture de premier amour. En le lisant j'entendais cette autre voix, lointaine, la voix d'un autre John, Saint-John Perse, et cette voix qui planait sur le livre, elle en venait, elle y revenait : "- et debout sur la tranche éclatante du jour, au seuil d'un grand pays plus chaste que la mort, les filles urinaient en écartant la toile peinte de leur robe."

                                                                       Christian Bobin 

24/02/2016

Jacques Réda rend hommage à Christian Bobin

Vous connaissez, il va sans dire, Jacques Réda, qui a aussi publié in Diérèse opus 54 ses "Destins des étoiles" (p.44 à 47, numéro toujours disponible). Poète de son état, il a dirigé la NRF et je me souviens de son passage à la tête de cette revue par le fait que jamais à mon souvenir autant de poètes, de qualité, n'ont trouvé là voix au chapitre... Jacques Réda est né à Lunéville en 1929, amoureux de jazz on le sait (Jean-Michel Maulpoix lui a consacré un numéro de la collection "Poètes d'aujourd'hui", chez Seghers). Au vrai, j'ignore si les deux poèmes qui suivent, écrits en hommage à Christian Bobin, ont été repris en livre par l'auteur du Grand Orchestre,* mais voici :

Deux images bourguignonnes

                                                 à Christian Bobin

Montaubry

 

     Quittant les Vaux sauvés du temps entre leurs bois
A mi-côte, quand on descend du village sévère
     (Villeneuve-en-Montagne), on s'arrête : tu vois
Tout-à-coup resplendir en bas comme un éclat de verre
     L'étang jeté dans l'herbe où, presque à chaque fois
Qu'on a passé le jour à circuler dans les collines,
     On va prendre un long bain de calme et de fraîcheur
L'ombre des charmes tout autour est épaisse     des lignes
     Unissent l'eau profonde au sommeil d'un pêcheur.
Le soleil couchant prend tout droit dans la plus longue branche
     Sur l'eau plus sombre alors un chemin de clarté.
Surgi de la masse des bois obscurs jusqu'à la frange
     Ombreuse où nous buvons le vif aligoté,
S'achève en étincelle au fond de nos verres qui penchent.

* *

 

Canal du Centre

D'un côté l'Atlantique et d'un autre la mer
D'Ulysse, par la Loire et la Saône. D'écluse
     En écluse on a vu l'amer
Marinier qui halait son chargement (incluse
La marmaille sautant en tous sens sur le pont,
Et la femme attendant son tour à la bretelle) -
     Thulé, Golconde, l'Hellespont,
Croisières ! - à Montceau, le front bas, on dételle
Pour un sommeil bercé par le marteau-pilon
Du Creusot. Au matin de nouveau l'eau plus verte
     Que les rangs des vignes où l'on
Se faufile après Saint-Léger, mais plus inerte,
Et sans grappes, comme la vie. Encore un bief,
encore un verre pour grimper l'horizontale,
     Car c'est là qu'est le vrai relief :
Dans un sens, ou dans l'autre, on monte. Et l'on s'installe
Dans l'effort monotone et lent. Ah, peupliers,
Vous êtes bien heureux de pousser la racine
     Sur place. Nous, genoux pliés,
Quel arbre ambulant tors à la longue on dessine !
Mais repos désormais aux frères canalous
Qui redressaient l'échine et gueulaient à l'étape,
     Accommodants comme des loups.
Maintenant c'est le luxe à moteur qui se tape
L'attente à l'écluse et s'ennuie, et fait des ronds
Dans l'eau par-dessus la rambarde, avec casquette
De capitaine, et potirons
De ces dames à l'air. Elle était moins coquette
La marine, jadis. Un dernier vrai chaland
Toise encore parfois ces matelots d'eau fade,
     Comme les pêcheurs somnolant
Ou les vieux qui le soir arrosent leur salade.
Mais le canal aux berges qui s'éboulent, va
Dédoublant la beauté calme du paysage
     Et le passant qui, dans l'image
Croit voir l'accompagner celui qui le rêva.

                                                           Jacques Réda

11/02/2016

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin

"Une baguette de sourcier sur la page blanche" (Christian Bobin)

Thierry Renard : Vous semblez vous tenir, Christian Bobin, à l'écart des modes et des courants littéraires d'aujourd'hui. Pourtant votre travail s'inscrit dans ce temps où nous sommes. Quel rôle, selon vous, doit avoir l'artiste ou l'écrivain ? Quel doit être non plus son message mais son désir ? Un souffle ? Un murmure ? Une réponse définitive ?...

Christian Bobin : Quel rôle ? Aucun rôle, surtout aucun. Nous sommes dans la vie sociale comme des comédiens roués, arpentant d'une voix fausse les planches d'un théâtre. Nous désirons briller de nos plus beaux feux, nous essayons de jouer tous les actes, de tenir jusqu'au bout la comédie, la vieille comédie du travail, d'une famille, du devoir, des vacances, du bonheur. L'écrivain c'est celui qui ne tient plus son rôle, c'est celui qui sort de scène, qui rentre en enfance. Et pour faire quoi. Pour dire la vérité, car l'enfance est le lieu de la vérité. Il n'y a rien d'autre à faire, rien d'autre à dire. Se retirer de tout pour être au coeur de tout, et surtout, surtout ne pas devenir un homme de lettres, un homme de culture. 


La culture n'a jamais empêché la barbarie. Les camps de concentration nazis ont fleuri sur la terre allemande, sur une terre irriguée par une culture millénaire, profonde, précieuse. Il ne faut pas s'en étonner. On peut signer la déportation de milliers de gens et, le soir, goûter chez soi au plaisir d'une sonate ou d'un poème. La culture est la santé de l'esprit. La barbarie n'est pas une maladie de l'esprit, mais du coeur. L'esprit et le coeur sont en nous comme deux vies séparées : l'une peut s'accroître, s'affiner, et très bien s'accommoder de la misère de l'autre. Vous connaissez la distinction que fait Pascal : il y a les corps (la matière), il y a l'esprit (l'intelligence) et puis il y a la charité (le coeur). Ce sont des mondes différents. Ce sont des ordres séparés. Avec toute la somme des corps on n'obtiendra jamais une seule pensée. Avec toute la somme des pensées on n'obtiendra jamais un seul geste d'amour vrai.
Eh bien la plupart des livres ne s'adressent qu'à l'esprit, pour le conforter, pour accroître ses domaines. Ces livres ne servent à rien. A rien ni personne, pas même à celui qui les écrit. Le rôle de l'écrivain, le seul rôle qu'on pourrait lui assigner, ce serait de concevoir des livres qui fassent refluer le coeur dans l'esprit, des livres qui transgressent cette indifférence des vies en nous, une insurrection d'âme, une coulée de feu dans les eaux de l'esprit. Parfois on trouve ça sur une page - et c'est une merveille. Parfois on trouve ça sur un livre entier - et c'est un miracle.

La poésie, comme je la conçois, est fille de l'air, princesse aux pieds nus : elle va ici ou là, à son gré. Elle peut fuir certains poètes connus comme tels et faire son nid dans des romans. Elle peut être partout, n'étant rien d'autre que la vie, la vie simple, la vie pure. Et où trouver la pureté. Si on ne la cherchait que dans ce qui est pur, on ne trouverait pas grand chose - ni grand monde. La pureté on la trouve dans l'impureté : dans le mélange du monde, dans le désordre des genres, dans le battement des pages, dans le fouillis des visages et des livres. Il y a, un peu, de poésie dans les livres de poésie. Et il y en a beaucoup ailleurs, partout.

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Daniel Martinez : Comme l'éclair, acrylique sur toile