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25/02/2016

"Carnet du soleil" de Christian Bobin

Christian Bobin fit paraître aux Lettres vives en février 2011 son fameux Carnet, dédié post-mortem à Ghislaine, disparue prématurément. Son recueil est contemporain de la sortie du numéro 52 de Diérèse consacré à Thierry Metz...

DEDICACE BOBIN.jpg

Il y écrit :
"Ce qui s'enfuit du monde c'est la poésie. La poésie n'est pas un genre littéraire, elle est l'expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l'intuition aveuglante que la vie la plus frêle est une vie sans fin." Christian Bobin

24/02/2016

Jacques Réda rend hommage à Christian Bobin

Vous connaissez, il va sans dire, Jacques Réda, qui a aussi publié in Diérèse opus 54 ses "Destins des étoiles" (p.44 à 47, numéro toujours disponible). Poète de son état, il a dirigé la NRF et je me souviens de son passage à la tête de cette revue par le fait que jamais à mon souvenir autant de poètes, de qualité, n'ont trouvé là voix au chapitre... Jacques Réda est né à Lunéville en 1929, amoureux de jazz on le sait (Jean-Michel Maulpoix lui a consacré un numéro de la collection "Poètes d'aujourd'hui", chez Seghers). Au vrai, j'ignore si les deux poèmes qui suivent, écrits en hommage à Christian Bobin, ont été repris en livre par l'auteur du Grand Orchestre,* mais voici :

Deux images bourguignonnes

                                                 à Christian Bobin

Montaubry

 

     Quittant les Vaux sauvés du temps entre leurs bois
A mi-côte, quand on descend du village sévère
     (Villeneuve-en-Montagne), on s'arrête : tu vois
Tout-à-coup resplendir en bas comme un éclat de verre
     L'étang jeté dans l'herbe où, presque à chaque fois
Qu'on a passé le jour à circuler dans les collines,
     On va prendre un long bain de calme et de fraîcheur
L'ombre des charmes tout autour est épaisse     des lignes
     Unissent l'eau profonde au sommeil d'un pêcheur.
Le soleil couchant prend tout droit dans la plus longue branche
     Sur l'eau plus sombre alors un chemin de clarté.
Surgi de la masse des bois obscurs jusqu'à la frange
     Ombreuse où nous buvons le vif aligoté,
S'achève en étincelle au fond de nos verres qui penchent.

* *

 

Canal du Centre

D'un côté l'Atlantique et d'un autre la mer
D'Ulysse, par la Loire et la Saône. D'écluse
     En écluse on a vu l'amer
Marinier qui halait son chargement (incluse
La marmaille sautant en tous sens sur le pont,
Et la femme attendant son tour à la bretelle) -
     Thulé, Golconde, l'Hellespont,
Croisières ! - à Montceau, le front bas, on dételle
Pour un sommeil bercé par le marteau-pilon
Du Creusot. Au matin de nouveau l'eau plus verte
     Que les rangs des vignes où l'on
Se faufile après Saint-Léger, mais plus inerte,
Et sans grappes, comme la vie. Encore un bief,
encore un verre pour grimper l'horizontale,
     Car c'est là qu'est le vrai relief :
Dans un sens, ou dans l'autre, on monte. Et l'on s'installe
Dans l'effort monotone et lent. Ah, peupliers,
Vous êtes bien heureux de pousser la racine
     Sur place. Nous, genoux pliés,
Quel arbre ambulant tors à la longue on dessine !
Mais repos désormais aux frères canalous
Qui redressaient l'échine et gueulaient à l'étape,
     Accommodants comme des loups.
Maintenant c'est le luxe à moteur qui se tape
L'attente à l'écluse et s'ennuie, et fait des ronds
Dans l'eau par-dessus la rambarde, avec casquette
De capitaine, et potirons
De ces dames à l'air. Elle était moins coquette
La marine, jadis. Un dernier vrai chaland
Toise encore parfois ces matelots d'eau fade,
     Comme les pêcheurs somnolant
Ou les vieux qui le soir arrosent leur salade.
Mais le canal aux berges qui s'éboulent, va
Dédoublant la beauté calme du paysage
     Et le passant qui, dans l'image
Croit voir l'accompagner celui qui le rêva.

                                                           Jacques Réda

11/02/2016

Thierry Renard s'entretient avec Christian Bobin

"Une baguette de sourcier sur la page blanche" (Christian Bobin)

Thierry Renard : Vous semblez vous tenir, Christian Bobin, à l'écart des modes et des courants littéraires d'aujourd'hui. Pourtant votre travail s'inscrit dans ce temps où nous sommes. Quel rôle, selon vous, doit avoir l'artiste ou l'écrivain ? Quel doit être non plus son message mais son désir ? Un souffle ? Un murmure ? Une réponse définitive ?...

Christian Bobin : Quel rôle ? Aucun rôle, surtout aucun. Nous sommes dans la vie sociale comme des comédiens roués, arpentant d'une voix fausse les planches d'un théâtre. Nous désirons briller de nos plus beaux feux, nous essayons de jouer tous les actes, de tenir jusqu'au bout la comédie, la vieille comédie du travail, d'une famille, du devoir, des vacances, du bonheur. L'écrivain c'est celui qui ne tient plus son rôle, c'est celui qui sort de scène, qui rentre en enfance. Et pour faire quoi. Pour dire la vérité, car l'enfance est le lieu de la vérité. Il n'y a rien d'autre à faire, rien d'autre à dire. Se retirer de tout pour être au coeur de tout, et surtout, surtout ne pas devenir un homme de lettres, un homme de culture. 


La culture n'a jamais empêché la barbarie. Les camps de concentration nazis ont fleuri sur la terre allemande, sur une terre irriguée par une culture millénaire, profonde, précieuse. Il ne faut pas s'en étonner. On peut signer la déportation de milliers de gens et, le soir, goûter chez soi au plaisir d'une sonate ou d'un poème. La culture est la santé de l'esprit. La barbarie n'est pas une maladie de l'esprit, mais du coeur. L'esprit et le coeur sont en nous comme deux vies séparées : l'une peut s'accroître, s'affiner, et très bien s'accommoder de la misère de l'autre. Vous connaissez la distinction que fait Pascal : il y a les corps (la matière), il y a l'esprit (l'intelligence) et puis il y a la charité (le coeur). Ce sont des mondes différents. Ce sont des ordres séparés. Avec toute la somme des corps on n'obtiendra jamais une seule pensée. Avec toute la somme des pensées on n'obtiendra jamais un seul geste d'amour vrai.
Eh bien la plupart des livres ne s'adressent qu'à l'esprit, pour le conforter, pour accroître ses domaines. Ces livres ne servent à rien. A rien ni personne, pas même à celui qui les écrit. Le rôle de l'écrivain, le seul rôle qu'on pourrait lui assigner, ce serait de concevoir des livres qui fassent refluer le coeur dans l'esprit, des livres qui transgressent cette indifférence des vies en nous, une insurrection d'âme, une coulée de feu dans les eaux de l'esprit. Parfois on trouve ça sur une page - et c'est une merveille. Parfois on trouve ça sur un livre entier - et c'est un miracle.

La poésie, comme je la conçois, est fille de l'air, princesse aux pieds nus : elle va ici ou là, à son gré. Elle peut fuir certains poètes connus comme tels et faire son nid dans des romans. Elle peut être partout, n'étant rien d'autre que la vie, la vie simple, la vie pure. Et où trouver la pureté. Si on ne la cherchait que dans ce qui est pur, on ne trouverait pas grand chose - ni grand monde. La pureté on la trouve dans l'impureté : dans le mélange du monde, dans le désordre des genres, dans le battement des pages, dans le fouillis des visages et des livres. Il y a, un peu, de poésie dans les livres de poésie. Et il y en a beaucoup ailleurs, partout.

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Daniel Martinez : Comme l'éclair, acrylique sur toile