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08/04/2020

Journal du confinement VI

Il s'agit d'entretenir ma flamme. Pour le principe : sous la voile gonflée du ciel, le crépuscule advenu, couleur de violette et d'abricot. J'ai laissé mon ombre disparaître avec la nuit et vu se lever la pleine lune. Et sous un regard parfaitement accommodé, tiges feuilles hampes et fleurs ont commencé à veiller du désir qu'elles ont de se deviner vivre sous la lumière du Petit véhicule.

... Nous jouions "Intermezzo" de Giraudoux. La rencontre d'Isabelle (jouée par la fille du procureur de la république, à Sousse) avec le spectre se passait de nuit, sous une lumière blafarde. Il apparaissait sur la scène, sous une cape d'un bleu des plus sombres, dans un silence quasiment religieux. D'un côté les ténèbres, de l'autre, la voie magnoliale, avec le contrôleur des poids et mesures que j'incarnais, plus ému que la belle, majestueuse dans sa robe si finement plissée à la taille. Je n'imaginais pas pouvoir un jour porter un rôle, comme on porterait un costume, ici couleur Nil, ni goûter à fleur de langue, aux grottes embaumeuses des mots. Loin derrière, dans la nuit des années. Non, je n'imaginais pas.

Mais quelles leçons la vie nous donne-t-elle au juste ?... Sous le bitume craquent encore les racines du songe. Ai grimpé quelques marches - mais par quel miracle ?, j'étais revenu villa Mauricette : ma Première demeure. Un jardin s'offrait à ma vue, rien n'avait vraiment changé depuis. Assis sur le sol, jambes croisées, quêtant un peu d'ombre. Des néfliers à main gauche ; un immense figuier à main droite. Un roseau fendu en étoile à son extrémité, tenu à bout de bras, me permettait de cueillir sans trop de mal les fruits de l'Arbre, fruits qui fleuraient le miel de la ruche. Plus loin, des ceps de vigne, des grappes d'un raisin trop vert et point mûr encore, caressées du bout des doigts elles viraient à l'or sous l'astre étincelant. Le mur de clôture côté est, envahi de lierre sombre et maintes fois escaladé, ouvrait sur un cimetière de chats que les locaux abandonnaient là, in fine, à ciel ouvert. De sombres oiseaux leur dévoraient l'intérieur, jusqu'à. Une odeur de mort et de décomposition émanait de ce lieu, étouffée quelque peu par celles des lentisques, des aulx sauvages et des arbousiers, çà et là mêlés à la pâte du monde, sa face obscure.

C'était un autre temps, une autre vie du temps qui me pesait si peu au fond, sans que je puisse faute de recul en juger alors, à peu près inconscient de ce que me réserverait la suite, par surprise. Oui, sans l'avoir vraiment recherché, j'avais perdu de vue un certain Charles Tombarello dont le père était négociant en vins, un adolescent farfelu qui n'aimait rien tant que de débusquer des scorpions sous les feuilles tombées à terre des eucalyptus pour d'un jet de pierre les broyer net. Encore, mais sans en concevoir de réelle amertume, et dans un registre plutôt sentimental, je m'étais éloigné de Martine Fortunato qui ne voyait en moi qu'un littéraire introverti, coupable à ses yeux de n'apprécier du réel que sa face cachée. Certes. C'était sans compter l'amitié, pour la complémentarité ressentie et quand la solitude me pesait un peu trop, portée à Étienne Cailleaux. Nous parlions sans plus attendre des prochaines grandes vacances en métropole ; ou, à l'occasion, de problèmes mathématiques qui pouvaient m'embarrasser l'esprit ; et lui les résolvait d'une pichenette, le sourire aux lèvres, fier sans jamais être méprisant. C'était son point fort, c'est toujours mon point faible.
Faut-il le préciser, les noms que je cite ici n'ont rien d'inventé, ils ont su résister à leur manière au constant effilochement de la mémoire, sauve quand elle arrive à fixer ses prises, comme sur un mur d'escalade : elles ressuscitent alors, en surbrillance, ce que Lessing évoquait dans le Laocoon,
"l'instant prégnant". Aujourd'hui perdu, à des années-lumière.

 

Daniel Martinez

02:39 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

05/04/2020

Journal du confinement V

à Michel Diaz

Celles et ceux qui veulent un peu mieux me connaître devraient comprendre. Tout d'abord que j'écris d'une traite, dans un premier temps sans me relire, en laissant occasionnellement passer des fautes, sur lesquelles je reviens ensuite, dans le meilleur des cas. Témoin de tous ces petits signes que me fait ce qu'on appelle la vie. Une fois encore, est-il besoin de le préciser ?, je n'entends pas plaire : mon Journal, que je tiens depuis lurette, n'est pas un exercice de style. Et je laisserai de bon et franc cœur les professeurs de morale que fabrique à l'envi notre vingt-et-unième siècle ergoter sur certains de mes propos jugés abusifs.
Derniers en date : manière de renchérir, demandez par exemple aux Marocains ce qu'il pensent de l'infectiologue Didier Raoult : "le Messie" ! De ce côté-ci de la Méditerranée, combien de morts du Covid-19 aurons-nous à déplorer avant d'admettre que nos fonctionnaires de la Santé perdent un temps précieux à refuser un traitement qui a fait ses preuves, s'agissant de vies humaines ? Chaque soir écouter le bilan s'alourdir, rien ne m'agace plus, alors que j'ai la ferme conviction qu'il pourrait en être autrement.

Plutôt l'enfance, oui. Y revenir toujours, pour en garder l'esprit : Pierre Dhainaut que je n'ai pas revu depuis le dernier Marché de la poésie à Paris ne me contredirait pas... Tiens, Gaëlle a perdu hier l'une de ses dents de lait, une incisive, mise sous l'oreiller avant de dormir. Au petit matin, la "fée des dents" était passée pour glisser en lieu et place de sa quenotte une pièce de un euro. - J'aurais préféré une pièce en chocolat, me confie-t-elle. Ou un cerf-volant ou une étoile collante. - "C'est "filante" que l'on dit !

Diane danse sous le forsythia. Le temps léger, lumineux de cet après-midi. Mais ce printemps 2020 me ronge les sangs tant il nous arrive dans un contexte si particulier ; cette année du rat est si mal partie - un animal qui me fait horreur, ce depuis que j'ai lu "La peste", de Camus, à cinq reprises d'ailleurs, sans jamais m'en lasser.
Le magnolia fleurit à un mètre de ma petite table installée sur la terrasse paternelle. La beauté nous remet au monde, je l'écrivais à Alain Duault dernièrement, avant que les lettres confiées à la Poste ne soient toutes acheminées en écoplis et tardent donc à parvenir dans nos boîtes aux lettres, en rompant l'esprit du dialogue. Du haut du bouleau pourpre s'envole une tourterelle. Un arbre maintenant parvenu à maturité et dont la vie fut dès son jeune âge menacée, un jour qu'il faisait grand vent. J'ai demandé alors que l'on aille me chercher deux piquets et un câble gainé pour tutorer le jeune arbre, soutenu à bout de bras près de vingt minutes alors qu'il aurait dû plier et rompre sous le souffle des sphères. Chaque fois que je pousse mes pas jusqu'à lui, cet épisode me revient en mémoire ; derrière ses branches qui dessinent de savants dessins sur le ciel paraît à mon intention une lumière riche d'histoire.

Une fine musique entretenue par les abeilles sauvages, tout au fond du jardin ; une musique où se promènent des voix, celle de ma mère notamment, emportée par la faucheuse à tout juste cinquante ans. "Mais nul jamais ne fera sortir de sa mémoire / Mon bourdonnement à moi, l'abeille" (Robert Desnos). Les branches très anciennes du cerisier, ses fleurs si blanches que l'on dirait de petits nuages arrêtés là. La lune en transparence (elle est presque pleine) dans le jour qui semble s'éterniser, sous une chaleur quasiment estivale.
Il est une voix de la campagne qui n'a pas changé à travers les temps, l'air n'a pas besoin d'y être piquant ni remuant pour se faire sentir. Il y a, orientée plein nord, l'odeur de la rue, qui est celle des pierres que l'on retourne pour ameublir la terre. Je trouve agrément et plaisir dans cette alternance entre le côté jardin et un côté rue qui semble déjà sommeiller à cette heure. Le calme, l'attente du crépuscule.


Daniel Martinez

19:36 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

04/04/2020

Journal du confinement IV

- Dany, tu ne connais pas la dernière. Non, raconte : - Eh bien, Guillaume le facteur a le corona, du mal à respirer, des toussotements à n'en plus finir, des vertiges, des bouffées de fièvre et tout le tralala. Il avait plutôt bonne mine, il y a deux jours pourtant ; et hier, sa vacation terminée, alors que tu étais déjà parti rejoindre les tiens en banlieue, le Samu est passé au bureau, en combinaison, et derechef il a été hospitalisé.
- Où ça, dis-moi ? - A Saint-Antoine, dans le douzième, mon grand.
- Le malheureux, mourir dans ces services, mais c'est une double peine !


- Cela ne t'amuse pas, toi qui tiens une revue et pilote une petite maison d'édition, qui es dans une constante relation d'échange avec les autres, les auteurs mais pas seulement, d'entendre parler de solidarité à tout bout de champ alors que la plupart des Français sont assignés à résidence ?
- Gilles, je vais être franc avec toi. La solidarité est une notion que je respecte bien trop pour qu'on la galvaude ainsi. Je préfère avoir croisé, moi qui continue à circuler dans les transports, où l'on ne se bouscule pas, une charmante créature au demeurant, qui arborait, en capitales rouges, sur son sac de toile blanche : "Go your own way". Au moins, elle était fidèle à ses pensées. Regarde par exemple les commerces: plus de farine, plus de levure boulangère, plus de pain de mie ensaché, plus de spaghettis, plus de papier toilette, etc... Question solidarité, on a déjà vu mieux, non ? Certes, à vingt heures tapantes, et pendant une minute, les populations applaudissent aux fenêtres, j'en ai même entendu jouer du tambour ou souffler dans un cor de chasse ; et, dans ma campagne, quelques pétards jetés ici et là, les chats s'enfuient et les chiens aboient. Mais enfin..., mais enfin...

 

- Et le système, lui, je veux dire économique, tu sais, leur Europe, le taux d'endettement des États constitutifs, cela donnera quoi, après cette crise ?
- Je ne suis pas devin, Gilles, mais tout ce méli-mélo sera bouleversé, des secteurs entiers seront nationalisés, pour survivre, tout simplement. Dans mon département, les dirigeants des PME préparent déjà leur dossier pour se déclarer en faillite et licencier à qui-mieux-mieux. Un taux de suicides, tenu secret naturellement, qui montera en flèche. L'Europe financière est en passe de s'écrouler comme un château de cartes. Et nous irons vers un dirigisme économique, mais pas seulement : le pouvoir qu'a pris l’État (regarde : tous les portables vendus dans l'Hexagone ont été déjà répertoriés par ses services, tu as pu lire comme moi le message d'alerte pour les gestes "barrière" s'inscrire sur ta messagerie, la CNIL n'a même pas réagi), ce pouvoir disais-je, ne va pas s'estomper une fois que nous en serons sortis (?), comme par miracle. Me revient en mémoire mon sujet de philo au baccalauréat (je ne parle pas de la mascarade de bac mise en place cette année) : "Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument." Mais c'était un autre temps, on pensait sa vie, à l'époque, on ne se contentait pas de la subir.
- Donc plutôt pessimiste ?
- J'ai foi en l'homme, et pas seulement d'ailleurs. Nos enfants, qui eux seront épargnés, reconstruiront ce monde miné de l'intérieur. Et j'espère que les poètes y auront large place.  Daniel Martinez

08:03 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)