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27/03/2020

Journal du confinement III

Tu me téléphones, Michel, pour me dire que j'écris plutôt un Journal du déconfinement que du confinement ! - Ma foi, je ne dis pas non, c'est si triste, ces gens parqués, à droite et à gauche, ne pouvant se faire encore dépister par décision régalienne. Et puis, derrière tout cela, il y a le combat souterrain dont le chaland ne saura rien. Celui que se livrent les instances médicales, par laboratoires interposés, par exemple, mais pas seulement. Et les miettes qui arrivent jusqu'aux journalistes, ou les indiscrétions voulues, pour calmer (un peu) le jeu si je puis dire. Comment s'adapter au mieux à cette situation, hors normes ? Comment redonner le sens d'un nouveau chemin à suivre, à des contraintes insupportables de prime abord ?

Sur le quai, une femme boit Leffe sur Leffe, jetant à mesure les cadavres à la poubelle du quai SNCF de Val-de-Fontenay. Je lui souris, elle me regarde. Elle est un tantinet ivre, j'ai envie de l'embrasser tant m'émeut son âme en désarroi, et elle le sent bien, debout, à côté de moi dans le compartiment ; puis elle s'assied, avec un revers de main pour écarter son écharpe flottante, violet pâle, le Transilien est parti.
Elle n'a pas de masque, moi non plus d'ailleurs et me pose le temps du trajet à côté d'elle : "Vous n'avez pas peur, avec tout ce qui flotte dans l'air ? - Pas vraiment, ces gens sont fous, la mort qu'est-ce c'est à côté de la vraie vie ? Ils sont plutôt allumés, ces médiocrates, qui veulent nous empêcher de nous voir, de converser avec autrui, de nous aimer tant qu'on y est, pour une cause qui les dépasse, de loin, de très loin. Allez, si vous n'êtes pas de mon bord, passez votre chemin.

La poste d'Ozoir est fermée depuis lurette, du jamais-vu depuis mon arrivée dans la métropole en août 1975. Les guichetiers dès le premier jour ont eu peur d'accueillir le public, doit-on le leur reprocher ?... Les facteurs de ma ville d'élection, eux, partent de Roissy-en-Brie, à cinq kilomètres de là. Ils font aussi partie de cette "première ligne" envoyée au charbon, de distributeurs continuant d'assurer leur service coûte que coûte, rattachés en tant que tels à une "organisation d'importance vitale" : femmes et hommes à qui beaucoup de particuliers ne donnent pas la pièce pour le calendrier en fin d'année.
La boulangerie où l'on cuit le pain sur place est toute proche, on y entre et on en sort sans fermer la porte de verre, ce qui rassure la clientèle. Les pâtisseries, qui faisaient vivre ce commerce, sont quasiment absentes des vitrines ; les pizzas, dont la fameuse Calzone, continuent d'y fleurir. Les propriétaires me dit-on, sont arrivés de Lombardie il y a une dizaine d'années ; j'imagine leur désarroi devant les lourdes pertes humaines infligées à cette région d'Italie ces temps-ci. Le sourire y est néanmoins de mise.

En nous dirigeant vers cette grande surface où de blanches barrières indiquent la voie à suivre pour entrer dans les lieux, on aperçoit la ferme Pereire, tous accès bloqués. Diane et Gaëlle veulent voir ce qu'elles appellent "le château" et qui en a l'air il est vrai, n'étaient ces briquettes roses trop pimpantes, trop visibles çà et là. Je les amène jusques aux grilles d'entrée de l'édifice, le terre-plein central est envahi par les pâquerettes qui ont un je-ne-sais-quoi d'indécent en la circonstance. Progressant de quelques pas encore, côté gauche, une vaste écurie ; des chevaux nonchalants y sont conduits dans leur loge. Gaëlle me demande de quoi se nourrissent-ils ?, je lui montre les rouleaux de foin stockés de part et d'autre et ajoute qu'ils mangent l'herbe au sol aussi, si prolixe en cette saison. Après avoir arraché quelques touffes d'herbe, les deux enfants veulent du coup nourrir les équidés; puis s'étonnent qu'aucun ne s'avance vers elles, au vu de leurs petites mains toutes frêles tendues de concert.
Alors, pour les consoler d'une histoire, je leur raconte que j'ai fait dans ma jeunesse de l'équitation, monté des purs-sangs arabes, me hissant à cru et galopant à folle allure le long des plages désertes, là où frise l'eau qui se résout en écume semblable à la salive de l'animal quand il est fatigué. J'avais quinze ans à peine et ces courses étaient pour moi un don de la nature. La sueur de l'animal était la mienne en quelque sorte et cette communion réveillait depuis l'arrière-gorge des rires intermittents, un bonheur lisible, visible. Cavalcades ponctuées par les brefs écroulements du sable, les vives envolées de poussières rocheuses que retournaient les sabots à mesure.
Voilà, maintenant mes petits cœurs, fermez les yeux et imaginez cela... En manière de remerciement, Diane chante en chinois l'éclosion des fleurs du jasmin à la belle saison ; une voix claire, un sens de la mesure que je n'ai jamais eu.

 

Daniel Martinez

21:03 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

22/03/2020

Journal du confinement II

Qu'en dire, qu'en penser ? Vivre est une aventure, tout d'abord. Essentiellement ; et son but, dès l'origine nous est inconnu, ou presque. Il me souvient d'une chaleur blanche qui flottait, peut-être était-ce le vent qui remuait ainsi la lumière, de l'intérieur ? Nous avancions sans rien dire, c'était interminable. Tout était figé, irréel. Personne dans les rues, pas de voitures. Nous marchions, le mur blanchâtre à droite reculait, insensiblement, du côté de Bercy. Nous n'étions pas tout à fait irrités, pas tout à fait résignés ; c'était un malaise sans violence, qui durait. La marche devenait sans cause. Est-ce que nous arriverions jamais, est-ce que notre vie était ou serait enfin autre chose que cette marche, un dimanche d'été, le long d'un mur dont nous n'apercevions pas la fin ?

Nous nous sommes promenés longtemps. Rien n'est venu. Nous étions inhabités. Des acteurs après la pièce. Il n'était pas jusqu'à cette douceur autour de nous - on eût dit un printemps attardé - qui ne nous écartât l'un de l'autre. C'était un monde étrange où nous ne pouvions vivre. Il ne restait rien. La tête baissée, le souffle court, chacun marchait dans son image ou son vide familiers. Parfois l'un de nous faisait une remarque anodine sur le joli point de vue, puis le silence reprenait. Les eaux commençaient à se retirer. Et nous parvinrent des cris d'oiseaux du haut de quelques platanes, d'oiseaux qui semblaient vouloir partager avec nous une histoire. Mais voici qu'approche l'Heure des métamorphoses. Près d'un square désert, deux portes bleu sombre sous un mur aveugle : c'était beau, j'y voyais le flux monter, en moi, en toi, en nous. Ton visage.

Pas à pas, tout renaît à mesure, sans crier gare : nos aspirations, nos fumées, nos erreurs, nulle envie de les renier mais de leur rendre grâces, pour cette charge émotive toujours présente. Et, de l'autre côté d'un fleuve, la Seine, j'observerai les pas de celui que je fus. Ceux qui me mènent à cette heure sont-ils plus légers ou plus lourds ? Je ne le sais. Mais, d'ombres en ombres : là, un peu de rose, au fond d'une cour, l'explosion folle d'un forsythia ... On voudrait de tout pouvoir faire un chant, à la manière des poètes ; aussi bien de ce qui nous accable, de ce qui nous comble, du murmure, de la plainte, de ce qui reste au fond de soi, après coup.
Il se dit que tout instant qui n'est pas tourné vers la grandeur est vain. Qu'il soit donc : à l'oreille, à peine une chanson, vague et d'on ne sait d'où venue ; à deux doigts de revivre, le toucher d'un éventail à plumes blanches, sur la table de merisier, qui continuerait à bouger doucement, à l'image d'un cœur, absolu.    Daniel Martinez

18:31 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)

21/03/2020

Journal du confinement I

Bruno me téléphone ce matin : "Daniel, tu ne sais pas ce qui m'est arrivé hier ?, - Non, raconte.
- Eh bien, j'en ai eu franchement assez de leur confinement, je n'ai pas de résidence secondaire à Noirmoutiers, comme tu le sais. J'ai donc pris, en début d'après-midi, ma canne à pêche et suis allé, de guerre lasse, taquiner la carpe sur les bords de Seine. J'étais là, tranquille, il n'y avait rigoureusement personne aux environs et je regardais le fleuve, majestueux, me rappelant Celan et Luca, engloutis là pour l'éternité.
Et puis, malgré tous mes efforts, mes lombrics grassouillets hameçonnés, ça ne mordait pas, mauvais signe, pensais-je... Sans crier gare, surgie de nulle part, la brigade fluviale est arrivée, amarrée en un quart de tour (je n'ai même pas eu le temps de ranger mon matériel, le temps qu'ils accostent, c'est te dire), m'ont demandé mes papiers et m'ont collé une amende de 135 euros, en me priant de regagner mes pénates illico. Ça m'a dégoûté de la vie mais bon, j'avais pris le frais, vois-tu ?, c'était ma folie du jour."

Remontant la rue Erard, il était vingt heures tapantes : bien en vue, les gens se sont mis à leurs fenêtres, grandes ouvertes et ont commencé à applaudir, à tout rompre. Parmi eux, certains chantaient, des youyous dans l'air aussi, une grande envolée, lyrique. A ma gauche, la rue de Reuilly où tous les commerces ont fermé ; là, des bourgeois bohèmes comme on les appelle, très smart, aux fenêtres de même, claquaient des mains en cadence. Encore à gauche, le boulevard Diderot qui d'un côté conduit à la gare de Lyon en descendant ; de l'autre, à la place de la Nation, en remontant, à droite. Du monde encore aux fenêtres, même roulement, même communion.
Moi qui prend des risques, allant travailler par ces temps d'infortune, je me suis dis tout de même favorisé par rapport à ces couples parisiens, avec ou sans enfants, se regardant dans le bleu des yeux toute la journée. Le magasin d'alimentation plus bas, tenu par deux Berbères, me permet d'acheter des tapas aux fines herbes pour mes deux petites et de quoi me réchauffer le gosier, en sus, histoire de ne pas perdre tout à fait le nord. Kamel me demande : "Et c'est pour quand, la prohibition de l'alcool ?", sourires échangés, puis la tristesse revient sur les fronts, les yeux, le pli de la bouche.

Je m'engouffre dans le métro, pas âme qui vive. Si, une lorette, qui compulse désespérément son portable. Plus loin, une personne âgée, avec masque et gants ; elle sort un flacon de gel hydro-alcoolique de sa sacoche de cuir et se frictionne les gants, consciencieusement, avec insistance aux jointures des doigts. Un jeune aux cheveux ras, treillis de guerre à la taille, après avoir déversé du produit sur sa main gauche, se frictionne sous le nez, puis le dessous de la bouche et descend dans le cou (il est vrai qu'il n'a pas de masque !). Tout cet affolement m'amuserait presque, n'était le nombre de morts annoncés chaque jour.
J'ai dans la poche de mon duffle-coat "Un profil perdu" de Françoise Sagan, livre que j'ouvre à la page 164, à l'endroit où je m'étais arrêté dans le train qui m'amenait de ma banlieue à la capitale : "En revanche, je connaissais son visage et sa voix dans le plaisir. Et dans ce domaine aussi, ce vaste domaine du plaisir, je savais que nous avions des milliers de découvertes à faire ensemble, des milliers d'hectares et d'hectares de campagne à parcourir, allongés l'un contre l'autre, des milliers de prairies où nous rouler et des milliers d'incendies à éteindre, par nous allumés. Je savais que nous serions lui et moi insatiables et je ne pouvais imaginer, bien qu'elle fût inexorable, l'heure où cette double famine s'exténuerait. Et il disait samedi et je répétais samedi, comme deux naufragés diraient "terre" ou comme deux damnés émerveillés appelleraient l'enfer. Et il arriva le samedi à midi et il repartit le lundi matin et ce fut le ciel et l'enfer." J'étais sous le charme de l'écriture de Sagan, faisant totale abstraction de ce qui avait pu lui être reproché de son vivant, par la censure hexagonale.

En arrivant dans le RER, ébahi par les publicités qui continuent de fleurir sous les panneaux de verre fixés aux murs à petits carreaux de céramique, à droite et à gauche, je lis ici : "Lutter contre la pub stimule les défenses immunitaires". Là, le bleu et noir de l'affiche signée par Pierre Soulages sonne si faux pour annoncer le Printemps des poètes, manifestation comme bien d'autres annulée (7 au 23 mars). Bref... Un climat de méfiance propre aux temps de guerre, les passagers craignant l'ennemi - un ennemi ici invisible - s'asseyent loin les uns des autres, ne se parlent pas, regardent droit devant eux, la plupart masqués. Cela me rappelle "mon" année, alors obligatoire, passée à l'armée : on nous avait initié à la guerre bactériologique, nous devions entrer dans des locaux gazés, vêtus de combinaisons appropriées, les lattes de bois craquaient sous nos rangers. Des images me restent, elles me suivront sans doute jusqu'à la fin, par leur charge d'horreur sous-jacente... Une femme prie, je l'entends : "Prends pitié de nous, Seigneur". Je n'ai pas rouvert mon livre, j'écoute et je regarde. Des informations, toujours les mêmes, me parviennent, amplifiées par le sentiment de désert humain qui émane de ce compartiment. A la descente, je dois ensuite remonter sur le quai à l'étage supérieur pour me hisser dans le Transilien.

Descente à Ozoir, ville reine, à deux pas de la forêt de Gretz-Armainvilliers. Un froid vif m'oblige à mettre la capuche, deux motards de la police me dépassent à vive allure, la voie est libre sur l'avenue du Rond-Buisson. Des images du dessinateur Enki Bilal à présent, me trottent dans la tête, je n'ai pas de pull, et grelotte un tantinet, accélérant le pas. Arrivé à bon port, Mei me demande : "Alors, pas encore contaminé ?, - Désolé mon cœur, ce virus n'aime pas mon groupe sanguin. - Ouf, tu vois que j'ai eu raison de te demander de la faire, cette analyse, tu sais à présent à quoi t'en tenir, comme moi d'ailleurs."
... Puis la douche au savon de Marseille, très chaude ; avant le laver de mes deux anges qui m'ont réclamé toute la soirée, et le dîner.

 

Daniel Martinez

11:14 Publié dans Journal | Lien permanent | Commentaires (0)