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31/01/2017

"Friches" ("Arano") de Bashô, trad. René Sieffert, éd. Verdier, 10 €

Bien que réunis sous le nom de Bashô, les poèmes ici traduits forment une compilation de compositions d'une centaine de poètes différents, éditée par Yamamoto Kakei, un médecin, disciple du grand poète japonais du XVIIe siècle peu après sa mort. En mourant, Bashô avait composé un poème qui évoquait cette "lande de la désolation" que son rêve continuait d'arpenter malgré son épuisement, image de la pérennité de sa poésie.

On se représente souvent la poésie japonaise sous la forme de la brièveté du haïku (dix-sept syllabes), adaptée, comme devait l'écrire Sôseki, aux conditions du voyage et susceptible, en peu de temps, de créer chez son auteur un détachement des passions. Sôseki, non sans humour, écrivait, en effet, dans son roman Oreiller d'herbes : "On verse des larmes. On métamorphose des larmes en dix-sept syllabes. On en ressent un bonheur immédiat. Une fois réduites en dix-sept syllabes, les larmes de douleur vous ont déjà quitté et l'on se réjouit de savoir qu'on a été capable de pleurer."

Mais en réalité, ces brefs poèmes étaient souvent rassemblés en véritables rhapsodies collectives de trente et une syllabes enchaînées les unes aux autres, les poèmes intermédiaires de quatorze syllabes formant avec le précédent et le suivant deux poèmes différents. L'ensemble constituait des kasen, dont cette anthologie propose un florilège.

Les commentaires très savants du traducteur René Sieffert permettent de comprendre non seulement la lettre même de cette poésie, mais les innombrables allusions à la littérature japonaise classique (de célèbres épisodes du Genji monogatari sont, en effet, présents en sous-texte) et le commentateur précise même le destin de ces poèmes ou plutôt des épisodes que ces poèmes relatent et qui eux-mêmes feront l'objet de traitements plus tardifs, notamment dans le théâtre de Chikamatsu.

On est donc en présence d'une très riche anthologie, beaucoup plus foisonnante et documentée que les recueils dont on dispose en français. Et l'on peut la lire comme une remarquable introduction à la poétique japonaise. La faune et la flore sont, cela va de soi, attachées à la géographie, mais chaque plante, chaque animal (le plus souvent volant, des insectes et des oiseaux, mais aussi l'inévitable grenouille) sont chargés de signification.

De lecture pourtant facile, ces poèmes peuvent tromper le lecteur inattentif et inciter à une parodie inepte. Ainsi tel poème (signé Bashô celui-ci) "Les belles du soir / l'automne donnent toutes sortes / de calebasses." Un contemporain de Bashô y lira immédiatement une double allusion à un poème de Kokinshû (l'un des premiers recueils poétiques, du début du Xe siècle) et à un épisode tragique du Genji monogatari où une jeune maîtresse du Prince meurt dans ses bras après une nuit d'amour. Tel autre poème (de Shirahai no Tadatomo) "Sur la mer bleue / ailes blanches le canard noir / a la tête rouge" est un renvoi à un passage du Journal de Tosa (an 935) : "Nous passons la pinède de Kurosaki. Le nom du lieu est noir, les pins sont verts, les vagues sont neigeuses, les coquilles sont de pourpre : il manque une couleur pour les cinq fondamentales." Si bien que chaque poème possède une clé qui ouvre de nombreuses portes de la culture japonaise.

                                                                                 René de Ceccatty

16:32 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

18/08/2016

"Baudelaire", de Claude Pinchois et Jean Ziegler, éd. Julliard (1987) opus 1

Charles Baudelaire meurt en 1867 à l'âge de 46 ans. Deux ans plus tard, en 1869, son ami Charles Asselineau publie une première biographie : Charles Baudelaire, sa vie, son oeuvre. Vingt ans après, en 1887, Eugène Crépet, qui avait demandé à Baudelaire de rédiger des notices sur Hugo et Banville pour son anthologie les Poëtes français publie, en introduction aux Oeuvres posthumes, une "étude biographique". Elle sera complétée vingt ans plus tard, en 1906, par le fils de l'auteur, Jacques Crépet. Claude Pinchois et Jean Ziegler, les auteurs de Baudelaire, n'ont pas eu d'autre ambition que de combler les lacunes de la grande biographie Crépet. Ils ont déjà publié ensemble la dernière édition des Oeuvres complètes de Baudelaire dans la Pléiade. Le premier dirige un centre d'études baudelairiennes à l'université Vanderbilt aux Etats-Unis qui "recense environ 50 000 titres".

Leur Baudelaire est plus qu'une somme : c'est un véritable dossier d'instruction. Renseignements généalogiques remontant au Moyen-Age, inventaire du mobilier, état au centime près des dettes du poète : rien n'échappe à ces magistrats infatigables. En 650 pages bourrées de détails, documents et citations, on prend connaissance du dossier le plus complet jamais établi sur le cas Baudelaire.

Charles Baudelaire naît à Paris en 1821. Son père, François Baudelaire, était un prêtre défroqué, fonctionnaire du Sénat et peintre à ses heures. Sa mère, Caroline Dufaÿs, est la fille d'un procureur au Parlement de Paris.

Veuve en 1827, elle épouse en secondes noces le commandant Aupick, un jeune officier qui s'est distingué pendant les campagnes de l'Empire. Charles passe son enfance à Paris. En 1831, on l'inscrit au Collège de Lyon où son beau-père est appelé par le service.

Il restera dans cette "ville noire des fumées de charbon de terre" jusqu'à l'âge de quinze ans. 1836 : retour à Paris de la famille Aupick. Charles entre à Louis-le-Grand où il obtient de nombreux prix et accessits. Il appréhende avec anxiété le terme de ses études : "Plus je vois approcher, dit-il à son frère, le moment de sortir du collège et d'entrer dans la vie, plus je m'effraie ; car alors il faudra travailler sérieusement, et c'est une chose effroyable à penser". Son baccalauréat obtenu, il avoue qu'il "ne se sent de vocation à rien, et qu'il se sent bien des goûts divers qui prennent successivement le dessus". Il s'inscrit en Droit pour rassurer les siens et s'installe dans une pension du Quartier Latin. Il a tôt fait de contracter trois mille francs de dettes "pour soutenir, nourrir, vêtir quelque drôlesse", comme s'exclame son frère outré.


                                                                      Michka Assayas

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17:02 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)

"Baudelaire", de Claude Pinchois et Jean Ziegler, éd. Julliard opus 2

Dès 1840, entre Baudelaire et Aupick, la guerre est déclarée. Le général décide d'envoyer son beau-fils sur un bateau qui part pour l'Inde afin qu'il puisse "rentrer dans le vrai et nous revenir poète peut-être, mais poète ayant puisé ses inspirations à de meilleures sources que les égouts de Paris". Débarqué à l'Ile Maurice après trois mois de voyage, Baudelaire n'a qu'une idée en tête : rentrer à Paris. Le capitaine, navré, fait son rapport au général : "Rien dans un pays, dans une société, tout nouveaux pour lui, n'a attiré son attention, ni éveillé la facilité d'observation qu'il possède." En août 1842, Baudelaire atteint sa majorité. Il devient maître de sa fortune : il achète du mobilier, des objets d'art, et entretient sa maîtresse Jeanne Duval. Il engloutit en quelques mois près de la moitié de sa fortune. Sa famille choisit les grands moyens : elle réclame auprès d'un tribunal que la prodigalité de Charles soit établie et qu'il soit pourvu d'un "conseil judiciaire". C'est chose faite en 1844.

Pendant plus de vingt ans, le notaire Ancelle exercera sa tutelle financière sur Baudelaire reconnu irresponsable. La même année, il contracte la syphilis, dont il se croira vainement guéri quelques mois plus tard. Il commence à écrire des vers qu'il ne publie pas. Le "culte des images" est alors "sa grande, son unique, sa primitive passion", comme il le proclame dans Mon coeur mis à nu : il projette un traité de théorie esthétique qui ne verra jamais le jour, sauf à l'état de fragment dans le Salon de 1845. En juin 1845, il tente de se suicider d'un coup de canif : "Je me tue - sans chagrin. (...) Je me tue parce que je suis inutile aux autres - et dangereux à moi-même. - Je me tue parce que je me crois immortel, et que j'espère."

Il en réchappe et coupe les ponts avec sa mère pendant quelque temps. En 1847, il découvre Edgar Poe, à travers qui il aura la révélation de lui-même : "Il y a des destinées fatales, il existe dans la littérature de chaque pays des hommes qui portent le mot guignon écrit en caractères mystérieux dans les plis sinueux de leurs fronts. (...) On dirait que l'ange aveugle de l'expiation s'est emparé de certains hommes, et les fouette à tour de bras pour l'édification des autres". Le guignon de Baudelaire, son châtiment fut ce qu'il désigna lui-même comme son "oisiveté" : "Supposez, écrit-il à sa mère, une oisiveté perpétuelle commandée par un malaise perpétuel, avec une haine profonde de cette oisiveté, et l'impossibilité absolue d'en sortir, à cause du manque perpétuel d'argent (...)".


                                                                         Michka Assayas

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17:00 Publié dans Critiques | Lien permanent | Commentaires (0)