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18/11/2018

Le rapport à l'écriture de Michel Foucault in "Le beau danger", éditions de l'EHESS, nov. 2011

Un recueil sur lequel la critique ne s'est pas attardée, Michel Foucault y est interrogé par Claude Bonnefoy ; pour la seule fois de sa courte vie, Foucault nous donne à lire ce qui l'a amené à écrire, ce qu'il nomme "l'envers de la tapisserie" :


Un de mes plus constants souvenirs - certainement pas le plus ancien, mais le plus obstiné - est celui de mes difficultés que j'ai eues à bien écrire. Bien écrire au sens où on l'entend dans les écoles primaires, c'est-à-dire faire des pages d'écriture bien lisibles. Je crois, je suis même sûr que j'étais dans ma classe et dans mon école celui qui était le plus illisible. Cela dura longtemps, jusque dans les premières années de l'enseignement secondaire. En sixième, on me faisait faire des pages spéciales d'écriture tellement j'avais des difficultés à tenir comme il faut mon porte-plume et à tracer comme il fallait les signes de l'écriture.
Voilà donc un rapport à l'écriture un peu compliqué, un peu surchargé. Mais il y a un autre souvenir, beaucoup plus récent. C'est le fait qu'au fond, je n'ai jamais pris très au sérieux l'écriture, l'acte d'écrire. L'envie d'écrire ne m'a pris que vers ma trentième année. Certes, j'avais fait des études qu'on appelle littéraires. Mais ces études littéraires - l'habitude de faire des explications de texte, de rédiger des dissertations, de passer des examens - vous pensez bien qu'elles ne m'avaient donné en aucune façon le goût d'écrire. Au contraire.
Pour arriver à découvrir le plaisir possible de l'écriture, il a fallu que je sois à l'étranger. J'étais alors en Suède
et dans l'obligation de parler soit le suédois que je connaissais fort mal, soit l'anglais que je pratique avec assez de peine. Ma mauvaise connaissance de ces langues m'a empêché pendant des semaines, des mois et même des années de dire réellement ce que je voulais. Je voyais les paroles que je voulais dire se travestir, se simplifier, devenir comme des petites marionnettes dérisoires devant moi au moment où je les prononçais.
Dans cette impossibilité où je me suis trouvé d'utiliser mon propre langage, je me suis aperçu, d'abord que celui-ci avait une épaisseur, une consistance, qu'il n'était pas simplement comme l'air qu'on respire, une transparence absolument insensible, ensuite qu'il avait ses lois propres, qu'il avait ses corridors, ses chemins de facilité, ses lignes, ses pentes, ses côtes, ses aspérités, bref qu'il avait une physionomie et qu'il formait un paysage où l'on pouvait se promener et découvrir au détour des mots, autour des phrases, brusquement, des points de vue qui n'apparaissaient pas auparavant. Dans cette Suède où je devais parler un langage qui m'était étranger, j'ai compris que mon langage, avec sa physionomie soudain particulière, je pouvais l'habiter comme étant le lieu le plus secret mais le plus sûr de ma résidence dans ce lieu sans lieu que constitue le pays étranger dans lequel on se trouve. Finalement la seule patrie réelle, le seul sol sur lequel on puisse marcher, la seule maison où l'on puisse s'arrêter et s'abriter, c'est bien le langage, celui qu'on a appris depuis l'enfance. Il s'est agi pour moi, alors, de réanimer ce langage, de me bâtir une sorte de petite maison de langage dont je serais le maître et dont je connaîtrais les recoins. Je crois que c'est cela qui m'a donné envie d'écrire. La possibilité de parler m'étant refusée, j'ai découvert le plaisir d'écrire. Entre plaisir d'écrire et possibilité de parler, il existe un certain rapport d'incompatibilité. Là où il n'est plus possible de parler, on découvre le charme secret, difficile, un peu dangereux d'écrire.


Michel Foucault

20:33 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

17/11/2018

Michel Couturier (1932-1985)

Un poète rare, peu cité sauf par quelques connaisseurs, une histoire interrompue prématurément par la vie même (celle qui abrège nos jours). Un auteur trop modeste pour mériter les feux de la rampe, mais un authentique descendant des surréalistes, avec cette dose de folie qu'il faut pour battre l'étendue sans laisser de trace. En restant perméable aux mots d'aujourd'hui comme d'hier rachetés pour la langue, pour le signe, pour prendre feu, pour énerver les lignes, le linon rose pâle, pour conjuguer les corps inertes et les éléments vitaux, pour échapper somme toute aux apparences, toujours trompeuses.
Autre chose : ne laissons pas nos intellectuels s'emparer de cette œuvre qui n'a pas été construite pour eux et leur échappe très largement. Le poète se moque de celles et ceux qui voudraient trouver la clé alors même que sa demeure est ouverte à tous les vents et qu'il a depuis belle lurette perdu son chemin hors des chemins tracés, des connexions admises. Bien plutôt, interceptons la lumière de ces vers qui compose et sépare tout à la fois, aux fins de reconstitution. Laissons-nous porter par sa lyrique, ses stries ; par la circulation des sangs, jusqu'à plus soif. Sachant que la fin égale le début : d'un souverain détachement. Daniel Martinez


Travaux liquides
Travaux d'approche des éclairs
Vers le point d'équilibre des orages
Qui leur permettrait d'agir
D'investir leurs genoux sur les vitres
D'accommoder dans le désaccord des vents
Le village de leurs toitures emportées
D'articuler à leurs éléments disjoints
Leur absence même dans les fibres de la lumière

Ton désir ? Que dans l'opacité du jour que ces jours
Entrent tard comme un coin dans la nuit
Que la nuit reste à l'aube portée par un son Qu'elle
Réside transparente au jour Qu'elle l'immobilise
Le sens de vos conjugaisons réversibles ô Fortunes
O Douleurs - votre espace de branches actives


Liquides ou confuses aux lisières des labours
Ou aux confins des herbes surélevées
Dans les boules rouges que fait le sang sur la lèvre
Brisant la surface de vos images épilées : parcs aveuglés
Mais tout érigés dans lesquels nous errerions désolés

 

Michel Couturier

04:26 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

03/11/2018

L'écrivain et plasticien Jacques Audiberti (1899-1965)

Qui se rappelle des débuts quelque peu laborieux de Jacques Audiberti, un baroque de la plus belle eau, avec l'édition à compte d'auteur de son premier recueil de poésie - là, de facture classique - chez un éditeur confidentiel, j'ai nommé "L'Empire et la Trappe" (1929), livre qui sera remarqué par Jean Paulhan et Valéry Larbaud ?... Et pourtant, c'est bien lui qui écrira "Le Maître de Milan" que vous pouvez découvrir ou bien relire chez Gallimard, coll. L'Imaginaire : l'un de ses meilleurs titres.
J'ai choisi aujourd'hui de vous présenter une spectaculaire composition de son cru, signée et datée "Audiberti 49" (gouache, aquarelle, encre de Chine et fusain, 62,5 x 48 cm), encore inédite puisqu'issue d'une collection particulière. C'est l'une des œuvres les plus ambitieuses d'Audiberti (la seule de ce format, en fait), dans laquelle un personnage masculin en son plus simple appareil, les bras dressés, une traîne de flammes lui sommant le crâne, se trouve pris au centre d'un groupe de femmes aux traits grotesques qui, agenouillées, cherchent à l'attirer et le griffent jusqu'au sang. Ulysse et les sirènes, ou "simple" vision cauchemardesque ?, on ne saurait trop dire.

Dans "Talent", éd. Egloff (1947), que vous pourrez plus aisément lire ces temps-ci aux éditions L'Arbre vengeur (2006), Jacques Audiberti, qui a su refuser sa vie durant toutes les chapelles, écrivait : "J'étais le myriadaire, le colossal grouillement des identités et des multitudes depuis le commencement, tant de bras, tant de cœurs, tant de pieds, tant de mots."

S'adonnant au dessin et à la peinture, il a laissé des autoportraits, des caricatures et des personnages chimériques. Audiberti illustra un de ses propres ouvrages, "La Fin du monde" (1944) et bénéficia de plusieurs expositions en galeries. DM

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08:31 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)