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31/03/2018

René Char opus 2

Voici à présent la transcription de la seconde partie de l’entretien que Char a accordé à Françoise Marquet, alors conservatrice au Musée d’art moderne de la Ville de Paris au printemps 1983, non repris par la revue L’Œil, par souci de ne rien révéler de la vie du poète.

L’histoire d’Artine

R. C. : "Artine, c’est un poème que j’ai écrit en 1930. Il a été illustré d’abord par une gravure de Dalí. Puis Matisse, en 1950, a fait 23 eaux-fortes. Ce sont des essais qui forment un véritable ensemble.

F.M. : Très tôt, vous avez souhaité associer le poème à l’image car les premiers manuscrits enluminés datent de 1945, avec Miró. La Bibliothèque nationale a fait une très belle exposition en 1980 consacrée à tous vos manuscrits enluminés. Ce lieu de rencontre que vous avez créé, n’est-ce pas la même idée de réunir dans un même espace le poète, les peintres et les liens d’amitié qui les ont toujours liés ?

R. C : Picasso avait déjà illustré en 1938 un de mes poèmes Enfants qui cribliez d’olives, et publié dans Cahiers d’Art en 1939. À cette époque, je n’ai pas pensé à ce lieu. Non, mais j’ai pensé à ceci. J’ai pensé qu’Artine existait car j’avais des raisons de croire qu’elle existe. Il y a toujours un être qui se vêt d’un certain fantôme et vous conduit par la main dans une aventure assez courte mais qui est du domaine de ce que les uns appellent "le merveilleux", les autres "extraordinaire". Toute cette histoire d’Artine est très longue, elle suit une espèce de voie où c’est d’abord une fille qui disparaît, ensuite elle rebondit sur une autre femme, une autre jeune fille. C’était pendant la guerre, en 1943, dans le village de Céreste où je me trouve dans une situation bien curieuse.
C’était un endroit assez sauvage où il fallait pouvoir, le cas échéant, si on était attaqué, maintenir le siège. Je descendais dans une vieille maison inhabitée, qu’on avait reconstruite par l’intérieur mais laissée démolie à l’extérieur. Elle se composait de deux pièces, il y avait un tas de fumier devant, sous lequel on cachait des armes en vue du débarquement. Là, j’avais une chambre, ignorée de tous, et je couchais sous sept couvertures car l’hiver il faisait un froid de canard. J’entendais aisément monter les automobiles parce que la route passe en montant dans le village puis elle descend. S’il passait un camion, je l’entendais monter, passer ses vitesses, et j’écoutais s’il sortait du village. Ainsi, je savais s’il s’en allait ou s’il restait. Dans ce cas, c’étaient les Allemands. C’était très simple. Je sortais donc de cet endroit, et j’avais retiré ma clé de la porte. Tout d’un coup, je regarde monter quelqu’un.
C’était plein d’herbes sauvages, avec des anciennes marches d’escalier, et je suis ébloui par une femme qui était une Bohémienne, une vraie Tzigane. Bien sûr, vous savez que les Tziganes ne pouvaient être tsiganes car les Allemands les ramassaient et les déportaient. Cette femme montait vers moi en baissant les yeux, elle était superbe. Et quand elle a été à deux mètres, j’ai mis la clé dans ma porte, elle a levé la tête et s’est mise devant moi, je lui ai pris la main, je lui ai ouvert la porte et je suis rentré avec elle, charmé. Nous avons fait l’amour. Cette fille-là était une espèce de point d’interrogation extraordinaire que je ne me suis pas posé de tout de suite. C’était un être absolument inouï. Nous sommes restés un long moment, puis elle est partie. Elle était d’une grande beauté.

Lorsque je me suis retrouvé seul, je me suis posé mille questions. Alors j’ai envoyé deux de mes types pour voir si quelqu’un avait vu des bohémiens. C’était très facile à repérer. Que venaient-ils faire là, peut-être étaient-ils là pour les Allemands ? Le soir même, j’ai changé d’endroit, c’était une précaution élémentaire et rien ne s’est produit.

Je dis que cette Tzigane était la sœur d’Artine, la sœur de Françoise de M., la sœur de Lola Abba*, qui est à l’origine d’Artine et dont j’ai retrouvé le nom sur la plaque d’un cimetière. On l’a retrouvée morte dans la Sorgue parce qu’elle s’y était jetée. Artine, la seconde, je l’ai rencontrée près d’ici sur l’hippodrome. Je regardais les chevaux qui se préparaient à partir et j’ai vu tout à coup à côté de moi une fille qui avait une taille de guêpe, très blonde. Elle devait avoir seize ans. On s’est regardés, puis on s’est embrassés. Puis j’ai entendu qu’on l’appelait Françoise. C’était son père. Elle est partie et je suis resté sous le délice de ce baiser. Longtemps après Artine, je l’ai rencontrée sur la route de Caumont, j’étais avec Eluard et Breton. Elle était avec sa mère, qui était peut-être plus belle qu’elle encore.

Ce sont ces souvenirs qui sont comme le pollen des arbres, un petit coup de vent et tout d’un coup il s’envole. Je veux dire que tout ça, c’est la poésie, et, mystérieusement, la peinture aussi. Parce que les peintres savent ce genre de choses qui leur arrivent."

 ___________________

* Lola Abba est soeur d’Artine, in « L’Action de la justice est éteinte » (1931). Reportez-vous à La Pléiade éd. 2004 p.25, ne serait-ce que pour y relire « La manne de Lola Abba » :

« L’étroite croix noire dans les herbes portait : Lola Abba, 1912-1929.

Juillet. La nuit. Cette jeune fille morte noyée avait joué dans des herbes semblables, s’y était couchée, peut-être pour aimer… Lola Abba, 1912-1929. Un oubli difficile : une inconnue pourtant… »

26/03/2018

Jean-Pierre Chambon rend hommage à Thierry Metz Diérèse 52/53 et 56

SEPT PETITS POÈMES

                        au souvenir de Thierry Metz

 

Le pigeon blanc barré de noir

que les enfants pourchassent

dans l’ombre des platanes

s’entête à revenir trottiner

parmi leurs cris et leurs courses

comme s’il était des leurs

moitié oiseau moitié enfant

créature du ciel fascinée par la terre

 

De lourdes tentures

retiennent la pénombre

des housses en plastique cernent les meubles

d’une vague luminescence

dans l’espace que prolonge le miroir

quelqu’un d’autre cherche aussi son chemin

avec sa lampe torche

 

Les mots

dans leur ombre insensée persiste

portant l’écho d’une voix à venir

le rêve d’une langue transparente

tenue en réserve depuis l’enfance

qui nous ferait traverser le miroir

et dirait enfin le secret des choses

 

L’homme qui a brisé la glace des miroirs

où était pris au piège son reflet

erre à présent dans la nuit profonde

poursuivi par la cohorte de ses ombres

son esprit parfois se dédouble parfois s’éclipse

il sait la clarté réelle pure fiction

et voit l’invisible déborder du visible

 

Ce n’est pas encore le soir

la fenêtre ouverte laisse entrer la fraîcheur

qui dévale des collines en une vibration bleue

du haut d’un toit voisin un corbeau soudain

apostrophe l’univers de sa voix gutturale

puis il s’envole le ciel l’efface

lentement le silence résorbe la plaie du temps

 

Les yeux d’un renard ont lui

dans le pinceau des phares

en un éclair la bête a filé dans le talus

ce ne sont plus désormais

qu’entêtants pointillés blancs

et dans les virages un pan de mur blême

des arbres qui gesticulent

la route s’enfonce comme en rêve

dans la nuit infinie

 

Mes pas font voleter sur les feuilles mortes

les flammèches fantasques de feux follets

prise à des ronces mon ombre mimétique

dans sa robe en loques mouchetée de cendre

grappille au pied de grands arbres séculaires

quelques misérables miettes de lumière

je m’égare à nouveau dans la forêt obscure

 

Jean-Pierre Chambon

15:23 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

22/03/2018

Edward Estlin Cummings (1894-1962)

16 poèmes enfantins

Sous le titre 16 poèmes Enfantins (en français dans le texte), Cummings a publié à compte d'auteur, en janvier 1962, un choix de poèmes évoquant l'enfance, et reprenant souvent des formes comme la ronde ou la comptine, avec leurs jeux de rythmes et de sons. A l'exception d'un texte extrait de 95 Poèmes, j'ai retenu certains de ceux que D. Jon Grossman n'a pas traduit dans 58 + 58 Poèmes (Christian Bourgois, 1979).
C'est un Cummings presque trop sage qui apparaît ici. L'une des faces, pas la moins profonde, d'un magicien dont les tours périlleux effraient et dédouanent à la fois ceux qui n'ont pas envie d'aller plus loin. Plus Cummings avance en âge, plus il recherche le simple, qui est aussi l'unique, l'individuel, avec ce qu'il rassemble d'infini mystère, débarrassé de toute justification morale et donc collective.
Nostalgie de l'enfance ? Non pas. Plutôt une approche consciente de l'innocence, comme d'un but, une fin. Vieille valeur usée ? Qu'on se rappelle la phrase de Rimbaud : "Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence". Jacques Demarcq

1

pourquoi es-tu parti
petit quatrepattes ?
tu as oublié de
fermer tes grands yeux.

où donc es-tu parti ?
à de mignons chatons
ressemblent les feuilles
qui s'ouvrent à la pluie.

mignons chatons que l'on
appelle printemps,
est-ce cela qu'on caresse
peut-être endormi ?

le sais-tu ? ou peut-être
quelque chose est parti
en silence comme toujours
quand on n'regardait pas.

 

2

porc-épic & porc-épette
assis dans une lune)

plus noirs que rêves
sont ronds comme une prune font
silence ensemble

deux-faits-d'un

& rien qui ne dise partout

"la neige va venir" &
se prenant pour des oiseaux assis

ces créatures de piquants
(endormies doivent partir

choses-sans-ailes

 

3

ho mais au fait
quelqu'un l'a-t-il vu
le petit toi-moi
sur la colline verte
il faisait un vœu
qu'il lançait au bleu

par chutes et par bonds
s'envolait son vœu
(plongeait comme un poisson
mais montait tel un rêve)
palpitant comme un cœur
chantant telle une flamme

ô bleu emporte mon
bien plus loin que loin
et au-delà du haut
plus bleu prends-le tien
plus bleu prends-le nous
par delà tous les où

quelle pure merveille
est le bout d'une ficelle
(murmure petit toi-moi
comme s'enfuit la colline)
quelqu'un me dira-t-il
pourquoi les gens le lâchent

                    traduction de Jacques Demarcq

10:35 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)