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08/10/2019

"Venise comme si vous n'y étiez pas", évoquée par Gil Jouanard

De quoi peut-on le mieux rêver que de ce qu'on n'a jamais vu ? Ce qui m'attire donc du côté de Venise, c'est d'abord son côté "bayou", proche du marécage primordial où rêvassèrent interminablement nos doutes et nos espoirs paléolithiques ; puis cette affinité consonantique ou étymologique avec le nom de ces Vénètes du Morbihan, qui donnèrent jadis tant de fil à retordre aux obstinés roublards de Rome.
Que de ce monde amphibie émerge l'énigme d'un peuple venu d'on ne sait où, et presque aussi disséminé que le fut celui des Iberii caucasiens ou pyrénéens, c'est ce qui me fait décoller plus assurément que ne le firent jamais ces histoires d'amants, d'usuriers et de lunes de miel avérées ou clandestines, fortement connotées du côté de la petite histoire littéraire et musicale...
Je devine bien sûr du brouillard et des limons sablonneux, des roseaux, des cheminements peu assurés, et de hardies hésitations entre Orient et Occident, entre oud et luth, entre rebab et rebec, peut-être même entre flûte et shakuhachi. Recto verso, c'est aussi dedans et dehors. Ce n'est en fait peut-être qu'affaire de masque.
Et sur ce compte-là, ici, on en sait plus qu'un bout. Et l'on en sait aussi sur les comtes, et peut-être davantage, depuis toujours, sur les contes. L'on finit par s'y perdre - et, ce faisant, par s'y trouver -, entre Istanbul (mais n'est-ce pas Byzance ?) et Vienne (mais n'est-ce pas Amsterdam, Delft ou Dieu sait où?). L'on s'y perd.
Est-il meilleure façon de s'y retrouver, au fond ? Est-il façon plus sûre de se trouver enfin au fond ?
Car Venise n'est pas seulement amphibie ; elle est aussi intermédiaire, pont transbordeur. Pont vers le Pont-Euxin, vers la Thrace, le délire d'Orphée.
Je suppose que, y étant, on ne doit bientôt plus savoir d'où l'on vient ni vers où l'on va. Nulle part serait probablement la localisation la plus avalisable, celle qui émarge toute entière à l'espace mental.
Car le plus clair de la réalité vénitienne n'est rien de plus, et rien de moins, qu'une image mentale (de celles qu'on dit ailleurs "virtuelle").
J'avance donc à tâtons vers les images qui sont offertes à ma gourmandise et à ma curiosité.
De l'imprécis, j'y vois d'abord de l'imprécis. Probablement issu d'un effet de brume pervers ; et cependant ce n'est pas du flou ; c'est peut-être, et vraisemblablement, du ressort et de la nature de l'écho. Brume et écho sont très assurément les produits les plus naturels de l'atmosphère, c'est-à-dire du climat et de la météorologie de Venise. On n'y va pas à l'aveuglette - y fait-il d'ailleurs jamais franchement nuit noire ? - ; on y va au jugé, dans l'entre-chien-et-loup où se confondent l'extrême-hier et le proche-demain, où s'entremêlent ailleurs et n'importe où.
J'avance, à travers la brume atmosphérique, vers les images. J'y cherche, mais sans les y espérer, les clichés convenus, la Venise des amateurs de Venise, places désertes d'où s'envolent des pigeons, gondoles se profilant sur fond de crépuscule musical, balcons ouvragés où s'agite un mouchoir, silhouettes masquées singeant la joie de vivre avec ce recul signifiant qu'on n'y croit pas. Et, j'y rencontre le silence.
Je devine d'emblée que cela ne signifie pas que Venise n'a pas été entendue. Je pressens que cela veut dire que Venise a été écoutée. Regardée.
C'est le petit matin, ou bien le soir déjà sérieusement avancé. Au ras du monde, le regard afflue, déloge ce sentiment âpre de solitude, de continuo qui ne serait le contre-chant de nulle mélodie.
Comme une voix sans inflexions qui glisserait uniformément à perte d'ouïe - c'est-à-dire de vue - dans la brise porteuse d'échos.
Matin ou soir, c'est tout comme : lune et soleil y miment chacun l'aptitude de l'autre. Et l'on n'est pas certain que l'un et l'autre, l'une et l'autre, n'est pas plutôt un chapelet de lampadaires alignés comme les mots déracinés d'une prière à aucun dieu.
Lueurs et mouvements arrêtés, lignes de fuite et instants figés se succèdent, naissent l'un de l'autre, dans une ambiguïté réduite à ses simples atours géométriques.
L’œil a tout dit. Car il s'est contenté d'être là, sans discours. Je suis ce que je vois. Je suis Venise sans recul. Jusqu'au fond du remous où les mots se ressassent.
Alors je sais d'un coup, d'un seul, ce que les images ont à me dire: qu'il n'y a plus qu'à se taire. Et à écouter les images venues de si loin.


Gil Jouanard

Dernier livre publié : Les roses blanches (Phébus, 2016)

03:10 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

07/10/2019

"Aurélia" de Gérard de Nerval (première partie, chap. VI)

"Chacun sait que dans les rêves on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception d'une clarté plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargées de lourdes grappes de raisins blancs et noirs ; à mesure que la dame qui me guidait s'avançait sous ses berceaux, l'ombre des treillis croisés variait encore pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y apercevait à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient jadis coupé en croix. La culture était négligée depuis de longues années, et des plans épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin, de lierre, d'aristoloche, étendaient entre des arbres d'une croissance vigoureuse leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d'herbes parasites s'épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l'état sauvage.
De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias et de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée de larges feuilles de nénuphar.
La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura gracieusement de son bras une longue tige de rose trémière, puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements ; tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la perdais de vue à mesure qu'elle se transfigurait, car elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur. "Oh ! ne fuis pas, m'écriai-je... car la nature meurt avec toi !"


Gérard de Nerval


Ici même reproduit, l'un des plus beaux rêves de Nerval, extrait de son roman Aurélia, publié initialement et en deux fois dans la Revue de Paris. Le 1er janvier 1855, pour ce texte-ci (chapitre VI de la première partie), dont Nerval a pu relire les épreuves ; le 15 février suivant, pour la seconde partie, parue post mortem puisque le romancier et poète a été retrouvé pendu, rue de la Vieille Lanterne, le 26 janvier 1855.

Ainsi que le souligne Pierre-Georges Castex (in Aurélia, éd. SEDES, 1971) : "Nerval était affligé d'une timidité maladive ; il fuyait devant l'idée d'une conquête à entreprendre et se donnait volontiers des prétextes pour s'y dérober : selon une de ses formules, il lâchait la proie pour l'ombre. Certains textes d'Aurélia peuvent apparaître, selon le schéma classique des psychanalystes, comme une sublimation de désirs insatisfaits ou refoulés."
Mais la Beauté de ces transcriptions, la puissance d'évocation qui en émane, échappe au simple compte-rendu analytique. Dans le présent recueil, l’Écrit prend toute sa majesté, irréductible aux canons de la littérature classique. Et le cœur de la quête de cet homme confronté aux troubles qui le minent propage une suprême résistance - plus seulement la sienne - à la lumière de laquelle l’œuvre, elle, ne s'éteint pas, ou plutôt ne saurait s'éteindre... Daniel Martinez

07:17 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

06/10/2019

"La Rage de l'expression" de Francis Ponge (1899-1988) : dans le sillage d'Albert Camus.

Vous parler aujourd'hui des fameuses "Notes pour la guêpe", écrites par Francis Ponge que l'on connaît mieux sans doute pour Le Parti pris des choses (1942). Pour La Guêpe, il est à savoir que le manuscrit du poète, écrit entre août 1939 et août 1943 - le contexte historique n'y étant pour pas grand chose - comporte 14 pages. Le tout corrigé parut dans la revue de Jean Lescure, Domaine français, sous le titre "Notes pour la guêpe", puis en édition originale à 145 exemplaires chez Seghers en 1945, sous le titre La Guêpe. Irruption et divagations. Le texte figure ensuite dans le volume publié par Henri-Louis Mermod à Lausanne en 1946, L’œillet. La Guêpe. Le Mimosa, avant d'être définitivement intégré dans le recueil La Rage de l'expression, paru chez le même Mermod en 1952.

Fruit d'un travail quotidien, les pièces formant La Rage de l'expression offrent un véritable "journal poétique" des années 1938 à 1944. Francis Ponge écrivait à Gabriel Audisio : "Je travaille encore jusqu'à 2 ou 3 heures du matin chaque jour [...]. C'est l'expression à tâtons. Je me fais l'effet d'être un apprenti alchimiste (ou chimiste) qui continuerait fiévreusement ses expériences de précision dans un laboratoire où l'électricité vient de s'éteindre". Alors proche de Camus, Francis Ponge souhaitait "ramener les yeux des hommes, sans espoir d'un au-delà métaphysique, à la hauteur des choses et de leur "absurdité" acceptée" (Bernard Beugnot), leur faire accepter leurs pouvoirs limités mais réels dans les domaines esthétiques, politiques et sociaux, et travailler sans illusion à "exprimer" la nature pour se l'"accorder". Relisons-le donc :

 

La Guêpe

Hyménoptère au vol félin, souple - d'ailleurs d'apparence tigrée -, avec un corps beaucoup plus lourd que celui du moustique et des ailes pourtant relativement plus petites mais vibrantes et sans doute très démultipliées, la guêpe fait à chaque instant les vibrations nécessaires à la mouche dans une position ultracritique (pour se défaire du miel ou du papier tue-mouches par exemple).

Elle semble vivre dans un état de crise continue qui la rend dangereuse. Une sorte de frénésie ou de forcènerie - qui la rend aussi brillante, bourdonnante, musicale comme une corde fort tendue, fort vibrante et dès lors brûlante ou piquante, ce qui rend son contact dangereux...

Qu'est-ce qu'on me dit ? Qu'elle laisse son dard dans la victime et qu'elle en meurt ?... Je me connais, se dit-elle : si je me laisse aller, la moindre dispute tournera au tragique : je ne me connaîtrai plus. J'entrerai en frénésie : vous me dégoûtez trop, m'êtes trop étrangers. Je ne connais que les arguments extrêmes, les injures, les coups - le coup d'épée fatal. J'aime mieux ne pas discuter. Nous sommes trop loin du compte. Si jamais j'acceptais le moindre contact avec le monde, si j'étais un jour astreinte à la sincérité, s'il me fallait dire ce que je pense... ! J'y laisserai ma vie en même temps que ma réponse, - mon dard...


*

BLOG PONGE.jpg

La guêpe et le fruit. 

          Transport de pulpe baisée, meurtrie, endommagée,
          contaminée, mortifiée par la trop brillante
          dorée-noire, gipsy, don-juane.
          Intégrité perdue par le contact d'un visiteur
          trop brillant. Et non seulement l'intégrité, -
          mais la qualité même de ce qui demeure...

Francis Ponge