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16/03/2018

"D'ombre et de lumière" : à partir d'une encre de Jean-Claude Pirotte

Ce qui me plaît dans ce qu'écrit Séverine Rosset : "comment retrouver l’œil des choses ?". L'ennui d'être soi-même, guidé par le désir de cueillir dans le vif le bleu de cendre qui dérive dans les yeux quand on aime le signal du crépuscule du matin comme l'annonce de ce qui va nous être donné, au-delà de ce que nous étions en droit d'attendre :

3éme ENCRE.jpg

Jean-Claude Pirotte, in Carnet d'Orphée
Ed. Les Deux-Siciles


Quel voile ultime soulever pour voir. Le monde. Les choses. Leur existence indubitable. La réalité enfin.
Laquelle ? Celle qui proclame l'étanchéité des mystères ? - Mais elle ne proclame rien, la réalité, c'est nous toujours qui enflons notre voix faute de pouvoir capter son chant profond - et le nôtre.
Elle ne proclame rien. Mais voit peut-être.
Comment aller là où les choses vues et pensées pensent et voient, comment retrouver l'œil des choses ?

En inventant la vision réversible et le prolongement infini du regard. En lançant ses voiles comme autant de "chaînes d'or d'étoile à étoile", pour une chorégraphie générale.
Éclot alors l'altération heureuse.
Heureuse mais non nécessairement sereine car un monde sans grille est un monde risqué. L'ancien et l'ailleurs peuvent surgir des profondeurs où nous les avions relégués ou dont nous nous sommes laissés chasser, et l'appel en direction de l'inconnu et de l'oubli n'est jamais sans danger.

Séverine Rosset

22:36 Publié dans Arts, Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

06/02/2018

"Sept figures palustres pour Jean-Luc Brisson", de Laurent Debut

De ce livre, qu'a écrit et édité Laurent Debut, poète et fondateur des défuntes éditions Brandes, enté d'un estampage électrolytique de Jean-Luc Brisson :

"Sept figures palustres pour Jean-Luc Brisson", (tiré à 120 exemplaires le 2 mars 1985)

on retiendra ses vers brefs, taillés à la serpe, aux accents chariens, dans la lignée de ceux d'un Jacques Dupin in "Une apparence de soupirail" (éd. Gallimard, 1982) :

"Mécanique des faces, entame au cœur foudroyé / la grenouille adopte le mouvement / et le mouvement est une couleur de la peinture.",

ou :

"Lente ligne en écart qui t'alimentes d'acidités, / ta palme ira noyant son ombre. L'éclat des matériaux / qu'on rive au futur se venge du dissecteur.

 Variation autour de la grenouille donc, la grenouille de laboratoire, livrée à la cruauté humaine (c'est le sujet de la gravure même), pour en arriver à cette phrase conclusive :

"En profusion d'herbe, dit la grenouille, je goûte le souffle d'une terre qui caresse la lèvre parce que nous ne savions pas que le jour commence aux premières eaux, ces passions, comme le sang ne connaît que le voyage du sang."

Chaque aujourd'hui de la vie du monde, chaque instant de l'expérience personnelle est comme tissé dans ce livre à la mystérieuse totalité d'une création dont le plus grand des "dépréciateurs" serait l'homme, qui pour se dédouaner en appelle à la culture, en dépit de ce que nous offre la nature donc. Ici s'inscrit le verbe du poète, lui qui souvent invoque une présence qui se fait attendre, qui avive le désir - ou le contredit. Puisque le statut du signe est aussi bien tourné vers l'avenir que vers le passé, il en résulte que la parole poétique en elle-même renvoie à cette double tension entre le sentiment, voire l'affectif qui touche à notre condition humaine et son expression : une condensation de la temporalité, nourrie de l'observation du monde, distraite des racines de la création.

Alors : "Tout est fortune pour l'image / du lieu où se partagent les effets du courant."

Et : "Le fil de l'eau conduit la source pour être raconté..."

Balance où la vie va, la vie vient, ou quitte la partie, mangée de nuit. Quand le poète, lui, rêverait que le fleuve du cœur toujours et sans fin fraye sa route à grandes foulées, à grandes eaux farouches... "La bête en moi qui bouge / en elle un ange rêve...["Contrechant", Jacques Dupin, in Cahiers GLM, mai 1949 ; repris dans "Cendrier du voyage", éd. GLM, juin 1950].

Rappelons s'il en est besoin que les éditions Brandes était une maison associative née en 1976, qui cessa ses activités à la mort de son fondateur Laurent Debut, en 2014. Que Jean-Luc Brisson est un artiste plasticien, créateur de jardins, professeur à l’École Nationale Supérieure du paysage, dont je vous invite à écouter l'intéressant entretien qu'il a eu avec Xavier Thomas sur Radio Grenouille :

http://www.radiogrenouille.com/audiothèque/
au-paradis-entretien-avec-jean-luc-brisson 

(résidence autour de la cité du Plan d'Aou, pour l'édition de son livre "Le Paradis", tout un programme !). Un moment de plaisir, vraiment.

 

 Daniel Martinez

17:01 Publié dans Auteurs, Livre | Lien permanent | Commentaires (0)

20/01/2018

Poésie tibétaine : Ljang Bu, "Le gzi aux neuf yeux", 2001

Le gzi est une pierre de forme allongée, noire avec une tache blanche, qui évoque un œil et sa pupille, en son milieu. Cette pierre, parfois assimilée à l'agate, est très précieuse et les Tibétains considèrent qu'elle est particulière au Tibet. Le poète Ljang Bu a composé une série de huit poèmes intitulé Gzi, intégrés à son recueil inédit en français Gzi mig dgu ma, Le gzi aux neuf yeux, paru en 2001 et épuisé au Tibet.

Ljang Bu associe le sort du Tibet à la pierre gzi, essence de la civilisation tibétaine, que les marchands achètent et vendent sans état d'âme ni sens de la sacralité. Hommage lui soit ici rendu, écoutez-le :

Quatre gzi

          Gzi 1

La chair et le sang sont épuisés       Le squelette est détruit
Le temps a avalé la tête
J'ai vomi encore au creux de la main d'un marchand
Et à cet instant, un globe oculaire, tout seul       Tel un orphelin énigmatique
Tremblote, isolément       Une civilisation
Tremblote au cœur des malversations, faiblement

             Dans le train, le 20 février 2000

 

          Gzi 2

Je suis le cœur d'un peuple
Et une relique issue d'une crémation

La puissance du soleil soutenu pendant mille ans
Mais depuis aujourd'hui, je suis une larme versée

Je suis un œil       Je suis la signification originelle et inaltérée
Fruit du polissage de chaque perle
Perle des mots qui sortent de la bouche

             Dans le train, le 20 février 2000

 

           Gzi 5

Un objet dur où s'affûtent lames et haches
Une histoire qui s'embellit à mesure qu'elle s'use
Source de tout, miroir       Et œil
La plus précieuse des parures pour les Tibétains

             18 septembre 2001

 

           Gzi 8

L'instrument de la vue
Est devenu aveugle
Puis a été réduit à l'objet du regard
Où alternent blanc et noir

                          Ljang Bu

             Traduction de Françoise Robin en collaboration avec l'auteur


Souvenir : au départ de Francfort, nous étions arrivés à Stuttgart, par train, de nuit. Et, sur l'artère principale (il y faisait froid, si froid) arrêtés devant un groupe de musiciens tibétains qui chantaient, flûtaient au beau milieu de la foule attroupée là. Plus rien alors qui aurait pu nous rappeler de quelque manière l'hiver, seul quelque chose comme le souffle des sphères, descendu jusques à nous. Ces rares moments d'éternité que brasse une vie, que nous revoyons sans doute une dernière fois en accéléré, au moment du passage de l'autre côté du miroir.  DM

22:36 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)