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20/07/2020

"Tumulus" de Jean-Loup Trassard, orné de neuf photographies de Jean-Philippe Reverdot, éd. Le Temps qu'il fait, 3/5/1996, 48 pages, 99 F

Ils chargeaient les dromadaires, serraient les cordes, se joignaient en caravanes, chaque automne ils partaient échanger vers le sud, loin, les plaques de sel cassées aux salines. Plus de cent chameaux de bât parfois, conducteurs sur leur méhari, longue file, des jours et des jours, tantôt sable, tantôt pierraille. Femmes, enfants et vieillards gardaient les chèvres autour des tentes de cuir beurré soutenues par des racines d'éthel. Les caravaniers n'avaient qu'un peu de farine, des dattes, les outres pleines pendues à leur selle. Ils cheminaient au pas feutré presque silencieux des chameaux, sable soyeux brûlure cailloux sonores, caravane attachée le soir à la pâle lueur d'un feu. Les cuirs grinçaient, bêtes maugréaient, hommes - vêtements clos, visage caché, tout contre leur souffle le grand halètement chargé de sable - les hommes se taisaient, solitaires, pourtant la caravane était un long corps étroit lié par cordes, qui de sa lenteur rayait le sable sous le tournement des étoiles.

 

Jean-Loup Trassard

23:36 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

18/07/2020

"Carnet du soleil", de Christian Bobin, éditions Lettres Vives, 64 pages, février 2011, 13 €

Quand la photographie n'existait pas, il y avait pour se souvenir des disparus leurs portraits peints - et plus précise encore, la visionnaire douceur de vivre. Une congrégation de violettes dans un sous-bois, le télégramme ensoleillé d'un coucou, la jetée de la pluie contre les vitres : la vie élémentaire éclaire en gloire la vie profonde. Les lointains et les proches, les disparus et ceux qu'on retrouve à table sont si peu séparés qu'ils se frôlent tout le jour dans la chambre de l'invisible. Au sol un carreau manque. Il suffit de le savoir, de faire attention. C'est le carreau de la mort.


Ce poème était si beau qu'arrivé à la fin de ma lecture j'ai eu envie de remercier son auteur. Mais comment remercier un mort ? L'essentiel, personne ne nous l'apprend. Je me suis contenté de lever la tête de la page et de regarder en souriant la fenêtre brûlante de nuit.

 

Christian Bobin

ABEL 2.JPG

Collage de Daniel Abel

17:03 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

16/07/2020

"Hiver", de Jean Grosjean, éditions Gallimard, 9 novembre1964, 32 pages

De ses yeux à la merci d'un soleil précaire, le poète interroge dame Nature, les bouffées lentes des nuages comme "le silence énorme au-dessus". Nul désir pourtant de poétiser chez Jean Grosjean, mais celui d'approcher à pas menus la fine demeure de la langue conçue comme une confidente :

 

Tu te cachais au fond de tes yeux sans regard,
tu te vêtais de verglas et de songeries,
tu fus atteinte à coup sûr aux portes du cœur :
ta hanche de buis s'est défaite des frimas,
tes sillons secouent leur pénombre ruisselante.


L'archer te contemple à présent de son œil glauque.
Écoute comme tremble encor sa corde d'arc
et les heurts mouillés des débâcles au ruisseau.
Qu'au moins le zéphyr te console d'être nue.


Et vous dernières blancheurs, si du bout des doigts
le soleil vous frôle aux naissances des collines,
retirez-vous en pétales parmi les haies
sous la mésange qui laisse égoutter ses notes.

 

Jean Grosjean

03:32 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)