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04/05/2020

"La petite bassaride", de Filippo de Pisis, éditions de l'Herne, 17 mai 1972, 48 pages, 150 ex.

L'ange savetier

 

Rentrant par une rue des faubourgs, à nuit close, tu vois de la lumière derrière quelque porte à petits carreaux. Tu t'arrêtes, en cachette, pour regarder. C'est, par exemple, l'échoppe d'un savetier, où deux hommes travaillent à la même table ; mais tu n'en vois qu'un seul. Il serre une chaussure entre ses genoux, il retaille avec goût la semelle ; il examine de temps en temps la chaussure, en l'élevant vers la lampe, devant lui, et en clignant un œil.
Ses cheveux sont d'or brillant sous la lumière recueillie, fins et bouclés comme ceux du chanteur Spadaro ; ses mains, brunes et nerveuses, font contraste avec son profil d'ange antique (tu penserais à ceux de Benozzo ou de Melozzo !), son œil clair est riant au-dessus de la joue empourprée. Entre ses lèvres est une petite pipe au tuyau court, tellement court... La pipe semble éteinte ; on la dirait sensible comme celle de Baudelaire. Une fleur aux lèvres voluptueuses d'une gitane...
Le beau cou, les bras jusqu'à l'aisselle, sont nus. Le silence de la nuit est profond, sous les étoiles, hors de l'échoppe où l'air est lourd.
Avant de pénétrer dans un parc obscur auquel donne accès un grand portail de pierre rousse avec des urnes de marbre (certains arbres y sont hauts à faire peur, la nuit), il t'est doux, dans l'heure froide, de te rattiédir à la vision de ce merveilleux Ange ou Endymion devenu savetier. Des cils longs de tes yeux qui lui parlent, à peine frôles-tu ses cheveux dorés, ses lèvres. Mais quand tu es entré dans le parc immense, le cœur te tremble un peu... A cause de l'obscurité, peut-être !

 

Filippo de Pisis
traduit par André Pieyre de Mandiargues

08:46 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

03/05/2020

"Les marches du vide", de Lokenath Bhattacharya, éd. Fata Morgana, 4 décembre 1987, 72 pages

Le miracle

 

Une étincelle a surgi dans la chambre. D'où venait-elle ? Quel vent l'avait portée ? L'homme, assis, méditait, dans la posture du lotus. Replié sur lui-même. Protégeant pourtant l'espace autour de lui. Il l'a vue et ne l'a pas vue.


Il a pensé : prise par le froid qui s'est accumulé ici depuis longtemps, couche après couche, elle va s'éteindre d'elle-même dans le pur bloc de silence du vide. Tant de mots se taisent, tant d'éclairs attendent au plus profond des murs, roulés dans des couvertures ! Le four, qui chauffe, semble un volcan : il se cache, lui aussi, sa grille est rabattue : il fait sombre, il fait noir. On se croirait dans la montagne, une montagne envahie par la nuit qui dort. Et l'on ne voit plus jusqu'où va la côte de l'île, où finit la mer, où commence la terre, où sont les pieds des pins et des cèdres qui trouent le ciel.


Horizon après horizon, juste le voile d'un vêtement de femme. Un vêtement noir de poix.


Il fait sombre : l'homme n'a pas pu que remarquer la petite lueur, qui a blessé ses yeux. L'histoire de l'étincelle a débuté ainsi : il a été surpris, et même un peu dérangé.


Elle vient de l'extérieur, elle n'a pas du tout l'air de vouloir s'éteindre. Elle vient de l'extérieur ? Quel extérieur ? Même l'air ne pourrait pénétrer dans cette chambre close. Mystère. Et si elle était née ici ? Si, frottées l'une contre l'autre, les pierres du troglodyte avaient fait jaillir le feu ? Mystère sur mystère.


Chaque grain de poussière le sait : cette piqûre de scorpion a souillé la nuit de sang. A bout, le visage en feu, touchant bientôt les bornes de la nuit, l'aube remonte à la surface du ciel. Le coq éructe son chant coupant.


Et l'étincelle, écureuil fou, bondit du sol sur l'oreiller. Dans une joie frénétique, elle saute de l'oreiller sur l'étagère aux livres, et puis sur le tableau du mur. Dehors, enfin : sur le toit.


Alors il a bien fallu que celui qui méditait se lève, délaissant sa place et son trouble. Sa chambre n'était-elle pas en train de s'écrouler ?


Mais qui fait tout cela ? Pris par quelle colère ? De quel destructeur est-ce donc la furie ?


Aussi vite que possible, l'homme a ouvert sa porte. Il est sorti sur sa terrasse. Stupéfait, il voit maintenant les flammes qui courent à travers les champs, langues sifflantes de cobras. Aussi loin que vont ses yeux, la terre entière est devenue Kâli portant sa guirlande de crânes. Aujourd'hui, la création célèbre la destruction.

 

Lokenath Bhattacharya

traduction de l'auteur et de Franck André Jamme

 

Un poète incontournable de la littérature bengali contemporaine, remarqué d'emblée par Michaux. Doublé d'un conteur, qui nous donne à lire ici transposées, et à entendre comme telles les deux faces du mystère, comprises dans la création même : l'étincelle de vie, réduite à merci par des forces de mort, toujours à l’œuvre de par le monde. Apparemment sans cause directe, cette bascule vient à s'accomplir sans que l'homme n'ait alors mot à dire. DM

KALI BLOG.jpg

Mère destructrice et créatrice, les crânes humains du collier
de Kâli représenteraient les 51 lettres du sanscrit.

05:39 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

02/05/2020

"Le Bestiaire de Vénus", de Daniel Martinez, avec 24 collages de Jacques Coly, co-édition Les Deux-Siciles/Le Petit Véhicule, mai 2003, 18 €

La Chambre verte

 

Le jeu des verts avec la pierre
avec le ciel de lit
et la découpe du merisier,
ses coups légers frappés
au cœur.

Zsuzsa dans une chambre mansardée
sur le fond de l'autre scène
voit s'éployer les oiseaux d'Audubon
... mais du bec la pie-grièche
a dévié l'axe de ses yeux.
Non loin de l'âtre
brûlent à voix basse
les langues d'écume des deux bougeoirs
et l'amoureuse immobilité
d'un corps nu
le sien, rêveur.

Sur le dossier de la chaise paillée
soupire son peignoir
(pays montagneux entrevu
dans le demi-sommeil)
l'énigme est rentrée dans sa nuit,
aléa de l'infini.

 

Daniel Martinez

05:44 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)