241158

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/05/2017

"Main de nuit", de Benoît Conort

La grande énigme

Didier Garcia nous parle aujourd'hui d'un auteur de talent, Benoît Conort, plus précisément de son livre paru en 1999 aux éditions Champ Vallon, distingué par le prix de l'Académie Mallarmé, la même année : Main de nuit.

     Ayant descendu toutes les marches
     Jusqu'à la plus basse où morne dans le noir
     De nouveau sourd aveugle et dans les mots muré
     Je penche vers cette marge que hante le silence

Ce quatrain liminaire, qui n'est pas sans rappeler la mystérieuse descente d'Igitur, imprime au recueil son mouvement général : celui de la chute, de l'aspiration vers le bas, vers un silence qui absorbe tout, étouffe aussi bien les douleurs que les cris. Mais il présente surtout les deux principales forces qui travaillent le troisième volume de Benoît Conort.

D'une part une dominante thématique, inaugurée par les adjectifs morne, sourd, aveugle et complétée par les substantifs noir et silence. Il sera donc question de la nuit, de l'immobilité, de la nudité, et de la pierre tombale. Ce quatrain impose d'emblée un ton, élégiaque, une gravité dont le recueil ne parviendra plus à se défaire, et place l'ensemble sous le patronage de la mort, en fait le point nodal vers lequel convergent tous les vers - car la poésie de Benoît Conort, à la manière d'un thrène, plonge naturellement dans la mort, s'enracine dans la terre, en même temps qu'elle charrie les larmes et qu'elle traîne son cortège de douleurs.

D'autre part, et c'est là sans nul doute l'enjeu du recueil, une démarche résolument linguistique : tout être parlant, et le poète encore plus qu'un autre, condamné à rester "dans les mots muré", peut ressasser "ces phrases nues", sans jamais rien signifier : on n'approche pas la mort par les mots, on ne fait que l'effleurer, la deviner de l'autre côté des lettres, comme au travers d'une pellicule que rien ne saura jamais briser. Chaque poème, qui s'aventure parfois du côté de la prose, semble ainsi vouloir creuser l'énigme du mot mort, comme s'il s'agissait de lui faire dire ce qu'il n'a encore jamais dit, et faire entendre l'inouï de ce mot (le désir tient sans doute davantage de la conjuration que du défi).

C'est donc bien à un voyage au bout de la nuit que le poète nous convie, mais alors à une traversée de l'obscurité sémantique ("J'avance dans cette nuit qu'inventent les mots"), car le lexique dissimule toujours plus qu'il ne montre : derrière le mot nuit se cache la nuit véritable ; et pour savoir quelle réalité embrasse le mot mort, il n'est d'autre recours que d'interroger "le mot tombeau le mot sépulcre". Inlassablement, le vers s'en revient au mot, à l'énigme du signifiant, à l'innommable...

Il n'est jamais besoin de longs discours pour saisir l'essentiel : à l'instar de son oeuvre, qu'il érige avec parcimonie, Benoît Conort rédige des poèmes brefs, souvent proches du sizain. "On pourrait multiplier les mots", mais qu'adviendrait-il de plus ? Ainsi que le suggère le seul message d'espoir, abandonné comme par inadvertance à la fin d'un poème, peut-être alors que la nuit finirait, et que le vers aboutirait enfin au sens. Une éventualité, qui constitue à elle seule une incitation à poursuivre.

                                                                                         Didier Garcia

09:09 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

12/05/2017

"Cahier de verdure", de Philippe Jaccottet, éd. Gallimard (80 pages)

"Presque rien" : un cerisier chargé de fruits, le cri frénétique des alouettes, le vent, les nuages, de simples fleurs de talus. Les poèmes de Philippe Jaccottet surgissent de ces moments fugaces où le réel semble faire signe, ouvrant des "passages" sur ce qui va à nouveau, insaisissable, se dérober. De ces instants frémissants de douceur où la lumière semble émaner de l'intérieur des choses. Alors survient une "sourde jubilation" que ces Éclats d'août, ces Fragments soulevés par le vent disent pudiquement, comme avec "une prosodie, une syntaxe, un vocabulaire du secret".

Pour Jaccottet, le poème naît non pas d'une recherche formelle, mais d'un travail intérieur, d'une "décantation". Dehors et dedans sont liés dans un espace continu, une sorte de Weltinnenraum rilkéen : et le poème sur la page n'est que condensation de rêveries, d'émotions devant le monde sensible. "Cahier de verdure, précise Philippe Jaccottet, est un ouvrage, pour la forme, un peu différent des précédents. Au lieu de réserver certaines notes pour une éventuelle suite de la Semaison, je les ai intégrées dans le livre à côté de proses de description et de réflexion et de poèmes qui sont presque des suites de fragments. C'est donc un assemblage de registres un peu différents, mais, comme les thèmes sont tout à fait proches, il m'a paru légitime de les rassembler. Le titre indique cette relative liberté."

"Chercheur d'herbe", le passant tente de saisir le langage tremblant, évasif, du paysage. Attentif, comme naguère dans Beauregard, à l'étendue vibrante de la prairie, à son offrande légère. "Cela rejoint d'autres pages, parues dans la NRF, en hommage à Ponge. Parlant de ses obsèques, j'évoquais les lectures faites à cette occasion, celles d'un psaume qui parle des verts pâturages et celle du Pré par Christian Rist. Cette réflexion sur pâturages et prairies aura une suite dans un prochain livre où le pouvoir du vert est aussi interrogé, comme si c'était pour moi un mystère très touchant et très essentiel."

Cahier de verdure "pourrait être situé sur une carte géographique. Je pourrais retrouver le cerisier, les cognassiers dont je parle". Malgré une brève allusion aux pommiers de son pays natal, la Suisse, Philippe Jaccottet ne se retourne guère vers l'enfance comme vers un jardin perdu. Mais se désigne comme Ignorant, reprenant ainsi le titre de l'un de ses premiers livres.

"Depuis 1946, toute ma vie d'écrivain s'est passée en France." Les promenades autour de Grignan sont rarement solitaires. "L'amitié compte énormément pour nous, d'autant plus que nous sommes dans un lieu un peu isolé. Et, finalement, dans mes textes qui ont l'air de ne jamais parler des êtres - c'est peut-être le signe de l'âge que j'ose dire cela - je crois qu'il y a beaucoup d'amitié. Il n'est pas obligatoire de parler directement de l'humain pour que le livre ait une densité humaine."

Ainsi, l'allusion discrète à la maladie d'un ami éclaire le poème commenté dans Apparition des fleurs. "Essayant d'analyser l'intensité de mon émotion initiale à propos de rien puisqu'il s'agit de trois fleurs, je me dis que cela me paraît presque la seule réponse à l'horreur de cette destruction d'un esprit par la maladie." L'oscillation entre émerveillement et effroi apparaissait déjà dans A travers un verger : la floraison neigeuse des amandiers ne conjurait pas la souffrance. Ici, au contraire, "mort est effacée, le temps d'avoir longé un pré". Même contradiction, même lien peut-être, "entre l'enfer et les fleurs", dans un haiku du poète Issa.

Jaccottet a dit plusieurs fois, dans la Promenade sous les arbres et dans Une transaction secrète, l'importance qu'avait eue pour lui la découverte du haïku, poésie dont la transparence et la réduction souveraine à quelques éléments sont rendues possibles par le désir d'effacement du poète. Comme si le poème ne faisait que passer "à travers" celui-ci :
        "Détrompez-vous :  
          ce n'est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes
          mais, tel jour, une aigrette ou une pluie,
          tel autre, un tremble,
          pour peu qu'une ombre aimée les éclairât."

 

                                                                                    Monique Petillon

11:53 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

11/05/2017

De la poésie, Philippe Jaccottet, éditions Arléa, 2005

La poésie déborde-t-elle le langage ? C'est la question posée à Philippe Jaccottet, dans un entretien accordé à Reynald André Chaland, publié in extenso in De la poésie, éditions Arléa, 2005. Voici quelle a été sa réponse :

"C'est le mystère du rapport entre les mots et les choses, enfin ce que Paulhan a probablement beaucoup cherché à sonder ; et moi, je n'ai peut-être pas les capacités intellectuelles suffisantes pour le suivre dans ses recherches, le goût, le temps... Si l'on est créateur, on doit pouvoir se contenter de ce qu'on est capable au moins de faire bien ; c'est presque le problème de l'âme et du corps... Parce que, effectivement, un poème, ce n'est que des mots. En apparence, il n'y a aucune différence entre un poème où il y a quelque chose à l'intérieur et un autre... là, c'est vraiment mystérieux. En ce moment, je mets de l'ordre... Je ne sais plus où mettre les mauvaises plaquettes que j'ai reçues depuis trente ans. Qu'est ce qui fait que dans les unes il y a quelque chose et dans les autres rien ? Qu'est-ce qui fait que pour une certaine littérature, on a envie de dire, ce ne sont que des mots, et une autre pas ? C'est difficile...

Tout ce que j'ai réussi à dire là-dessus, et qui est vraiment peu de choses, tient à cette espèce de sentiment, d'intuition, d'expérience, qu'il y a des moments plus vrais que d'autres. Cela paraît bizarre à dire, et en même temps c'est presque aussi fort et indubitable comme impression que lorsqu'on se fait mal : on ne peut pas nier que quand on a mal on a mal, ou alors on rend impossible toute conversation si l'on commence à se nier ; de même que si l'on est blessé on est blessé, ou que cette table est ronde et non pas carrée. Il me semble presque avec la même évidence qu'il y a des mots qui manquent, ou des mots derrière lesquels on ne sent pas le poids de l'expérience, et des assemblages de mots, plus complexement liés, où c'est la même chose.

Je crois que toute la lecture de la littérature du commencement à la fin donnerait cette expérience. Quant à en donner une explication... peut-être qu'elle existe pour certains... On sait, mais c'est difficile..."

                                                                Philippe Jaccottet

18:18 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)