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04/01/2020

Pierre Dalle Nogare (1934-1984)

J'ai beau chercher - dans le deuxième tome de l'Anthologie de la poésie française du XXe siècle (ouvrage piloté par Jean-Baptiste Para, éd. Gallimard, 27/2/2002) - trace de Pierre Dalle Nogare, rien de rien ! Heureusement, oserais-je dire, Diérèse a publié des inédits du grand poète qu'il fut, en voici une page, écrite peu de temps avant qu'il ne se retire de ce monde, à l'aube de ses cinquante ans. Jugez-en plutôt. Amitiés partagées, Daniel Martinez

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Tu veilles le feu
Dans la limite des cendres
Et la nuit
Montre la nudité de l'âme,
L'oracle du sel
Dans l'eau divisée.
Je parle bas
D'un lieu vide
Où parfois
Je vais dans l'intérieur du Temps
Écouter la mort
Poser ma face sur ton visage.
Je suis seul
Dans l'éclat de mes plaies
Et je dis l'attente des choses
Devant ta présence.


Pierre Dalle Nogare

22:32 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

"La poésie est toujours en un sens un contraire de la poésie", par Georges Bataille (1897-1962), "La littérature et le mal", éd. Gallimard, 1957.

Je crois que la misère de la poésie est représentée fidèlement dans l'image de Baudelaire que Sartre donne. Inhérente à la poésie, il existe une obligation de faire une chose figée d'une insatisfaction. La poésie, en un premier mouvement, détruit les objets qu'elle appréhende, elle les rend, par une destruction, à l'insaisissable fluidité de l'existence du poète, et c'est à ce prix qu'elle espère retrouver l'identité du monde et de l'homme. Mais en même temps qu'elle opère un dessaisissement, elle tente de saisir ce dessaisissement. Tout ce qu'elle put fut de substituer le dessaisissement aux choses saisies de la vie réduite : elle ne put faire que le dessaisissement ne prît la place des choses.
Nous éprouvons sur ce plan une difficulté semblable à celle de l'enfant, libre à la condition de nier l'adulte, ne pouvant le faire sans devenir adulte à son tour et sans perdre par là sa liberté. Mais Baudelaire, qui jamais n'assuma les prérogatives des maîtres, et dont la liberté garantit l'inassouvissement jusqu'à la fin, n'en dut pas moins rivaliser avec ces êtres qu'il avait refusé de remplacer. Il est vrai qu'il se chercha, qu'il ne se perdit, qu'il ne s'oublia jamais, et qu'il se regarda regarder; la récupération de l'être fut bien, comme Sartre l'indique, l'objet de son génie, de sa tension et de son impuissance poétique. Il y a sans nul doute à l'origine de la destinée du poète une certitude d'unicité, d'élection, sans laquelle l'entreprise de réduire le monde à soi-même, ou de se perdre dans le monde, n'aurait pas le sens qu'elle a. Sartre en fait la tare de Baudelaire, résultat de l'isolement où le laissa le second mariage de sa mère. C'est en effet le "sentiment de solitude, dès mon enfance", "de destinée éternellement solitaire", dont le poète lui-même a parlé. Mais Baudelaire a sans doute donné la même révélation de soi dans l'opposition aux autres, disant : "Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires, l'horreur de la vie et l'extase de la vie."


Georges Bataille

 

14:11 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)

31/12/2019

"L'appartement", de Jacques Abeille, éd. du Fourneau, été 1982, 200 exemplaires dont 20 réservés à l'auteur.

A peine a-t-il effleuré le bouton de la sonnette que la porte s'ouvre. Une femme grande, brune, dans un costume tailleur noir, sévère et démodé, se tient un instant devant lui, puis s'efface pour le laisser pénétrer. Bien qu'elle ne lui fasse aucune question, il murmure qu'il vient pour visiter. Il s'avance dans le vestibule étroit et peu éclairé et il faut éviter un tabouret placé près de la porte. Soumise à une autorité dont on ne saura rien, elle doit rester assise là pour attendre les visiteurs et répondre dès leur premier appel. Il se rapproche d'elle en contournant ce meuble et, comme si ce léger déplacement d'air l'avait déséquilibrée, l'inconnue d'un fléchissement de la taille vient l'effleurer, presque s'appuyer du buste contre lui. Mouvement infime et cependant si net qu'il semble qu'elle va soudain tomber là, à ses pieds, dans la pénombre, tandis qu'il demeurera pétrifié au-dessus d'elle. Mais ce n'est qu'une image fugitive qu'ils franchissent ; avant qu'il ait pu esquisser un geste, de protection ou simplement de dénégation, elle s'est ressaisie et le précède.
- Commençons par le fond, voulez-vous ?
Au bout du couloir, ils entrent dans la salle de séjour.
- Cette pièce peut tenir lieu, selon l'occasion, de salle-à-manger, de salon, de bibliothèque, de bureau et même de chambre supplémentaire, explique la femme en tournant sur elle-même au centre de la salle comme pour l'inviter à en considérer tous les aspects.
Banalement rectangulaire et de dimensions ordinaires, la pièce réunit tous les usages qu'on vient d'énumérer. Aucun meuble cependant, bien que règne entre eux une sorte d'accord, ne concède la moindre parcelle de sa fonction propre au profit de l'ensemble. Chacun semble prendre appui sur l'un des murs pour envahir le centre vide et indécis de l'espace. Le long de la fenêtre, la table de ferme au plateau épais et patiné ; contre le mur à droite, le buffet ancien et rustique qui promet de contenir de la vaisselle et peut-être même de la nourriture ; dans son prolongement, un petit pupitre que la patine a noirci ; sur le côté, les rayonnages, dont on a teinté le bois jeune dans le même ton que le reste de l'ameublement, couvrent toute la cloison. Ils ne supportent que les livres et le choix de ceux-ci n'a rien d'ostentatoire. En vis-à-vis du buffet, le divan n'est ni transformable, ni escamotable mais assez étroit pour qu'on en use comme d'une banquette. En fait de bibelots, on ne voit que quelques poteries d'une facture artisanale tournés dans une terre rêche et mate, et des pierres, non point rares ni précieuses mais, pour la plupart, des galets réunis pour leur couleur ou leur forme insolite; quelques bois flottés aussi comme des langues grises sur le brun vernissé des meubles. Au centre, la femme attend toujours.
- Mais, demande le visiteur, ont-ils vraiment laissé là tout ce qu'ils possédaient ?
- Absolument, répond-elle ; tout est à prendre... ou à laisser, bien entendu.
Il est resté près des livres et, comme machinalement il en tire un du rayon, il aperçoit dans l'intervalle un fragment de boiserie.
- Qu'y a-t-il là derrière ? interroge-t-il.
La porte palière pour le grenier et la cave.
- Je croyais qu'il n'y avait dans un immeuble moderne qu'une sorte de cellier auquel on accède par un couloir commun à tous les locataires, au rez-de-chaussée.
- Il en est bien ainsi. Ce que vous voyez n'est qu'une fausse porte.
- Pourquoi derrière tous ces livres ?
- De toute façon on ne s'en sert pas.
- En effet.
Puis, ayant réfléchi un instant :
Tout de même, c'est une étrange idée que cette boiserie invisible et inutile.
- Ce n'est pas une boiserie.
- C'est bien ainsi pourtant qu'on doit nommer cette fausse porte!
- Non, c'est seulement une peinture en trompe-l’œil, exécutée par l'auteur des tableaux qui ornent la pièce. Un ami à eux...
Il a remarqué en effet quelques cadres qui présentent non des reproductions comme on s'y serait attendu, mais des œuvres originales d'un artiste de lui inconnu. Toiles figuratives, l'image y reste énigmatique et parfois très stylisée - visages qui sombrent, silhouettes qui se détournent - dans une pâte tantôt lourde et grasse, rehaussée de vernis, tantôt plate comme une gouache. Elles sont récentes et, bien que rompant avec éclat la grise austérité des murs, elles restent dans le ton de l'ensemble...



Jacques Abeille

23:17 Publié dans Auteurs | Lien permanent | Commentaires (0)